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L’art de construire des bâtiments avec des arbres

Ferdinand Ludwig rêve de transformer les villes en forêts habitables. Ses recherches l’ont mené en Inde, là où des ponts sont bâtis avec des arbres vivants.

Texte — Mark Mann

Ce n’est pas un hasard si l’endroit le plus humide de la planète abrite des ponts uniques et particulièrement durables. Le caractère singulier de l’État du Meghalaya, situé dans le nord-est de l’Inde, est attribuable à la quantité de précipitations qu’il reçoit chaque année — jusqu’à 12 m dans certaines zones —, mais aussi à son relief contrasté qui combine sommets brumeux et vallées tropicales encaissées. Pendant la saison des pluies, les innombrables ruisseaux qui dévalent le flanc des montagnes se transforment en torrents et creusent de profonds ravins. Les habitants de la région doivent donc restaurer constamment leur territoire, un pont à la fois.

Les Khasi et les Jaintia, deux peuples autochtones du Meghalaya, ont trouvé un moyen ingénieux pour traverser les nombreux cours d’eau de leur territoire: ils construisent des ponts à même des racines d’arbres vivants. Bien que délicatement tressées, ces passerelles suspendues sont solides — certaines font près de 50 m de long! Elles sont faites à partir des racines aériennes du Ficus elastica, communément appelé arbre à caoutchouc.

Familles et communautés se partagent la responsabilité de l’entretien de ces ponts: elles guident chaque nouvelle racine vers la berge opposée et les entortillent afin qu’elles se fusionnent au bout de plusieurs décennies.

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Photo: Ferdinand Ludwig
Photo: Ferdinand Ludwig
Photo: Ferdinand Ludwig

Alors que les ponts construits avec d’autres matériaux finissent souvent par pourrir, rouiller ou être détruits à cause des inondations fréquentes et du climat humide du Meghalaya, les passerelles constituées de racines vivantes, elles, durent généralement des siècles.

Depuis 2007, le professeur et architecte Ferdinand Ludwig enseigne l’utilisation des technologies vertes dans l’architecture paysagère à l’Université technique de Munich (TUM). Il se rend régulièrement dans le Meghalaya pour étudier ces ponts de racines — et apprendre des tribus qui les construisent. À partir de milliers de photos, Ludwig et ses collègues chercheurs, Thomas Speck (botaniste à l’Université de Fribourg) et Wilfrid Middleton (aussi professeur au département d’architecture de la TUM), ont créé des modèles 3D des ponts afin de saisir leur fonctionnement.

Ludwig espère tirer profit de ces connaissances pour développer une nouvelle forme d’architecture: la «baubotanique». Il souhaite en effet que les plantes soient intégrées dans la conception de bâtiments urbains.

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Aussi fascinantes que soient les constructions de racines vivantes, Ludwig et son équipe n’envisagent pas de «cultiver» des bâtiments de la même façon que les Khasi et les Jaintia façonnent leurs ponts. Les trois chercheurs s’efforcent plutôt d’appliquer les résultats de leurs travaux au contexte urbain. En ville, la densité démographique est plus importante qu’ailleurs. De ce fait, on souhaite que la portée des effets du verdissement soit rapide: refroidissement et filtration de l’air, régulation du cycle de l’eau, oxygénation et décarbonisation, etc. «Si on fusionne l’arbre et le bâtiment, on fait d’une pierre deux coups: on a un bâtiment et une canopée», explique Ludwig. Une harmonie parfaite entre la nature et l’environnement bâti est utopique, précise-t-il, mais des synergies sont possibles.

Malgré les défis rencontrés, Ludwig a déjà créé un prototype de taille réelle pour valider le principe. Ainsi, à Nagold, en Allemagne, il a assemblé le Plane Tree Cube à partir de 1 200 arbres (Platanus acerifolia, ou platane commun) empilés de façon à former une boite de la dimension d’un bâtiment résidentiel. Ceux qui composent la rangée inférieure sont plantés directement dans le sol, tandis que ceux des rangées supérieures sont disposés dans des bacs. À mesure que les arbustes poussent, l’équipe de Ludwig visse leurs branches à celles de leurs voisins. Les arbres en viendront à créer un énorme organisme autonome qui boira l’eau et les nutriments directement du sol. Le processus est déjà en cours; avec le temps, Plane Tree Cube arrivera à soutenir une ossature métallique, dans laquelle les humains pourront circuler.

Photo: Ferdinand Ludwig
Photo: Cira Moro

Même si ce projet s’accomplit en moins de temps que celui des ponts de racines, il exige tout de même patience et clairvoyance. Ludwig espère que tous pourront bénéficier du savoir-faire des peuples du Meghalaya afin que notre rapport à l’architecture en soit bonifié, et qu’il nourrira notre réflexion quant à des procédés naturels pérennes. «Les Khasi voient loin: ils élaborent un système qui servira surtout à leurs descendants.» Avec de la chance, on commencera un jour à considérer les villes comme des systèmes vivants.

Et peut-être que dans un avenir proche, nos maisons seront des forêts.

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