Les sanctuaires numériques

Au fil des décennies, les entreprises technologiques de Silicon Valley sont passées maitres dans l’art d’accaparer notre attention. À présent, elles veulent la préserver.

Texte — Alex Beattie
Illustrations — Marilyn Faucher

Je me rappelle le jour où je suis devenu ornithologue amateur. C’était début 2017 : je visitais alors un écosanctuaire local appelé Zealandia, [en Nouvelle-Zélande]. J’habitais tout près depuis des années, mais je n’avais jamais envisagé de m’y rendre. Longtemps, je m’étais persuadé qu’un adulte dans la fin vingtaine ne devrait pas s’intéresser aux oiseaux, et j’avais étiqueté Zealandia comme un piège pour touristes à che­mise safari. Il aura fallu que je me retrouve avec beaucoup de temps libre — j’étais temporairement sans emploi — pour changer d’idée. Sans compter que j’avais atteint 30 ans : j’étais mûr, avais-je décidé, pour des passetemps plus « matures ».

Je me suis vite rendu compte à quel point mes croyances de millénarial étaient erronées. Zealandia est le premier écosanctuaire urbain entièrement clôturé du monde, et un exemple éloquent de l’incidence d’un projet de conservation sur la restauration de la faune indigène.Grâce à sa clôture antiprédateurs, des dizaines d’espèces d’oiseaux endémiques de Nouvelle-Zélande ont été ré-introduites dans la ville de Wellington. Parmi elles, on compte le bruyant tūī, un méliphage territorial reconnu pour ses attaques en piqué contre les autres oiseaux et son puissant cri, composé d’un mélange disparate de notes mélancoliques et de gloussements rappelant R2-D2. Il y a aussi le kererū, un drôle de pigeon dodu qui aime se prélasser au soleil sur des branches bien trop frêles pour sa taille impressionnante.

Bien que j’aie été heureux d’observer la faune de Wellington s’épanouir, c’est avant tout par désir d’introspection et, je l’avoue, par égoïsme que je me suis véritablement tourné vers l’ornithologie. En effet, j’ai constaté que Zealandia était l’endroit par excellence pour échapper au quotidien, le lieu idéal pour laisser vagabonder son esprit, loin des courriels et des obligations. L’ornithologie se distingue par sa lenteur séduisante et délibérée, qui tranche avec le rythme effréné du monde extérieur. Pour repérer des oiseaux, il faut de la concentration, de la patience et un bon sens de l’orientation — des aptitudes que mon téléphone intelligent a rudement mises à l’épreuve. À mon sens, Zealandia ne protège pas seulement la faune : il est aussi le gardien de mon attention.

La déconnexion à l’échelle planétaire

Je ne suis pas le seul à tendre vers la déconnexion. L’an dernier, TechRadar rapportait que 36 millions d’Américains avaient retiré l’application Facebook de leur mobile, tandis que 19 millions avaient carrément supprimé leur compte. Des titres comme Digital Minimalism et Slow Media font leur apparition sur les rayons des librairies un peu partout. Même les bonzes de Silicon Valley deviennent antisociaux : le cofondateur de Twitter, Jack Dorsey, a récemment participé à une retraite de méditation Vipassana au Myanmar; le PDG d’Apple, Tim Cook, interdirait chez lui l’utilisation du iPad à l’heure des repas; l’ancien vice-­président de Facebook, Chamath Palihapitiya, a admis qu’il ne laissait même pas ses enfants s’approcher des médias sociaux.

D’ailleurs, plusieurs dirigeants de Silicon Valley inscrivent leurs enfants aux écoles Waldorf sans techno­logie. La tendance est semblable en Europe. En 2017, Ofcom, l’autorité régulatrice des télécommunications du Royaume-Uni, a révélé que 34 % des utilisateurs britanniques avaient déjà fait une pause d’internet; en France, le « droit à la déconnexion » est maintenant enchâssé dans le Code du travail, et oblige les moyennes et grandes entre­prises à encadrer l’usage des technologies pour réduire l’épuisement professionnel.

Selon l’anthropologue Joanna Cook, il y a au cœur de ce mouvement de déconnexion une crise de l’attention — celle-là même qui, au cours des 20 dernières années, s’est vu capturée par les téléphones et autres appareils fournisseurs de stimulus. Résultat : nous n’avons jamais été aussi distraits.

D’après le psychologue Paul Dolan, le détournement de notre attention nous gâche la vie. « Si la plupart d’entre nous n’atteignent pas leur plein potentiel de bonheur, c’est essentiellement parce que nous accordons trop d’importance à des choses qui vont à l’encontre de notre quête de plaisir et de sens. »

Devant l’envahissement causé par les nouvelles technologies, la déconnexion s’impose comme la seule façon de reconquérir notre bienêtre. Curieusement, pour y arriver, bien des gens se tournent vers la technologie plutôt que de s’en éloigner.

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Headspace et autres applica­tions de méditation connaissent un succès indéniable; même chose pour des applications comme Moment ou Mute, qui fournissent à leurs utilisateurs des rapports détaillés sur leur temps d’écran. Toujours dans le but de se recentrer sur leurs priorités, certaines personnes réajustent les para­mètres de leur smartphone : par exemple, elles activent le mode avion pour bloquer les notifications, ou passent à l’affichage en noir et blanc pour rendre leur appareil moins attrayant. Toutefois, ces méthodes de déconnexion plutôt rudimentaires demandent à l’utilisateur de savoir précisément à quel moment il désire se déconnecter. Pour ma part, j’en suis venu à faire un rapprochement entre déconnexion et épargne : dans les deux cas, on obtient de meilleurs résultats lorsqu’on planifie automatiquement l’opération pour ne plus avoir à y penser. La déconnexion devrait réduire la charge cognitive, pas l’amplifier.

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La psychologie à la rescousse de la technologie

Au cours de mes recherches doctorales sur les approches psychologiques visant à optimiser la déconnexion, j’ai fait la connaissance de Zack Prager, créateur d’une technologie qui permet d’établir des zones sans internet. Curieux de connaitre ses motivations, je lui ai donné rendez-vous dans un café du quartier de Gaslamp, à San Diego. D’emblée, il lance ces quelques phrases qui me donnent une idée du genre de réflexion qui l’habite : « De toute évidence, cet espace est pensé pour la voiture », explique-t-il en désignant la rue. « Et il est constamment troublé par le bruit. C’est atroce, à mes yeux en tout cas. Imaginez si on réaménageait complètement le quartier de Gaslamp en zone piétonnière ! » Pour celui qui œuvre à la croisée de la psychologie comportementale et du dévelop­pement de logiciels, il y a un parallèle à faire avec la technologie.

En effet, selon Prager, l’environnement urbain type— pourvu d’un accès gratuit aux réseaux wifi et mobile — encourage la connexion permanente, ce qui ne sied pas toujours aux activités auxquelles les gens souhaitent s’adonner. « Je veux créer des espaces où les téléphones cellulaires ne fonctionnent pas; des espaces qui ré­pondent à ce qui est bon pour nous », affirme-t-il avec enthousiasme. Sa mission pourrait quasiment être considérée comme paradoxale.

Encore aujourd’hui, l’accès restreint au web est à l’origine de grandes souffrances dans plusieurs régions du monde. Or, suggère Prager, c’est exactement ce que veulent les peuples privilégiés : moins de connectivité.

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L’Occident aurait-il atteint son point de saturation ? L’invention de Prager laisse supposer que oui. Baptisé Ransomly, ce petit dispositif de balisage émet, par Bluetooth, un protocole qui bloque tous les téléphones intelligents dans un rayon de trois mètres et demi. Pour activer le blocage, l’utilisateur doit télécharger l’application Ransomly et donner son accord; autrement, « ce serait du piratage », admet l’inventeur.

Si vous avez plus de 30 ans, vous vous souvenez surement de l’époque où internet était accessible à un seul endroit dans la maison, et ce, à partir d’un unique ordinateur. Maintenant que les membres de la génération Y deviennent peu à peu parents, ils sont nombreux à vouloir élever leurs enfants dans un environnement doté d’espaces sans wifi. Mais Prager ne veut pas confiner Ransomly à la maison. Il souhaite que son application soit utilisée dans les universités et les cafés pour créer des aires d’étude et de réunions optimales. « S’ils le désirent, les gens pourraient activer notre application et être déconnectés chaque fois qu’ils vont chez Starbucks. » En d’autres mots, c’est un nouveau type d’espace déconnecté, rendu possible par la technologie — un sanctuaire propice à la concentration intense.

Les technologues comme Prager connaissent bien la valeur de l’attention, puisque leur industrie est passée maitre dans l’art de l’accaparer. S’il est aussi difficile aujourd’hui de mettre de côté son téléphone, c’est en partie parce que les entreprises comme Facebook et Google ex­ploitent l’instinct de survie qui pousse l’humain à demeurer alerte. Grâce aux dernières trouvailles de la science du comportement, les géants de la technologie arrivent maintenant à convertir nos réflexes en marge de profit.

Plus on passe de temps sur leurs plateformes, plus ils vendent de publicités; pour encourager l’usage répété, ils colorent donc les notifications en rouge et étirent jusqu’à l’infini les fils d’actualité. Ma recherche m’a aussi amené à m’entretenir avec le technologue Max Stossel, du Center for Humane Technology. Selon lui, le design psychologique s’est propagé aux autres modèles d’affaires technologiques. « Netflix a découvert que le visionnage en rafale était l’un des principaux facteurs pouvant stimuler les abonnements. Cette pratique, de même que les tactiques persuasives qui favorisent le binge-watching — la lecture automatique, notamment —, contribuent à augmenter leurs profits. »

Notre espèce doit en outre composer avec une autre faiblesse psychologique : l’« amorçage », c’est-à-dire notre manière de répondre aux stimulus subliminaux de notre environnement. Par exemple, les experts de la dépendance soutiennent que le nom de la marque sur les paquets de cigarettes attire l’attention des consommateurs et les incite à fumer. Ils recommandent donc l’instauration du paquet neutre obligatoire. S’il existe un équivalent technologique à cette approche, c’est probablement Siempo, une application qui dépouille les téléphones Android de tout signal encourageant l’utilisation et distribue les notifications par lot, selon un horaire personnalisé. Le PDG, Andrew Dunn, m’indique que Siempo « se sert du design comportemental pour manipuler vos réflexes et vos motivations afin de créer un environnement numérique adapté à vos objectifs ».En somme, cette application vise à éliminer le temps que l’on perd à consulter machinalement son téléphone.

Le Light Phone pousse encore plus loin la lutte aux distractions en proposant un sanctuaire permanent, loin des tentations numériques. Cet appareil (gros comme une carte de crédit) s’en tient uniquement à la transmission des appels téléphoniques; ses utilisateurs peuvent donc délaisser leurs machines sophistiquées, sans pour autant avoir à se couper de la civilisation.

Selon le fondateur, Joe Hollier, « les artistes et les autres créatifs sont les plus susceptibles d’adopter le Light Phone, parce qu’ils peuvent traiter l’anxiété qui vient avec l’abandon du téléphone intelligent en se tournant vers leurs passions. Les musiciens délaissent leur smartphone, se mettent à jouer du piano et oublient complètement Instagram ». Les cerveaux derrière le Light Phone et Siempo ne sont pas dupes : ils savent qu’ils doivent trouver un juste équilibre entre la déconnexion et notre besoin inhérent de sécurité.

Le nouveau fossé numérique

Déjà, à l’époque de Ted Nelson et de Steve Jobs, la culture des startups en Californie était traversée d’un impératif de perfectionnement de soi. Les lieux qui bloquent l’accès à internet, les écoles sans technologie et les autres refuges du genre sont peut-être simplement la dernière incarnation de ce mouvement d’émancipation de l’esprit. Mais l’aménagement de ces espaces individuels a aussi des implications sociales, puisque la plupart d’entre eux ne sont pas abordables — donc pas accessibles à tous.

Cures de désintoxication numérique, cérémonies d’ayahuasca, cours de méditation : il y a une raison pour laquelle toutes ces approches sont en vogue chez les technophiles.

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Pire encore, les sanctuaires érigent des frontières autour de l’idée même de la déconnexion. Lorsqu’on la transforme en produit ou en service, celle-ci n’est effectivement plus perçue comme un droit universel. Troublant, quand on pense qu’il y a quelques dizaines d’années, la déconnexion était notre état par défaut… Certes, je crois en la mission de Ransomly. Mais Prager m’a dit qu’il avait déposé une demande de brevet pour son dispositif de balisage; la possibilité même de breveter un espace déconnecté suggère que le débranchement ne sera, à l’avenir, ni universel ni gratuit.

Le jour où nous ne pourrons plus échapper au wifi, les sanctuaires numériques risquent de devenir des clubs privés pour ceux qui en auront les moyens. Déjà, des recherches indiquent que les familles de milieux défavorisés passent en moyenne plus de temps devant les écrans. En transformant la déconnexion en expérience exclusive, ces refuges numériques engendreront possiblement de nouvelles inégalités, fondées sur les effets de plus en plus documentés des appareils technologiques sur la santé — risques accrus d’anxiété et de dépression, notamment. Le fossé numérique n’est peut-être plus celui que l’on croit.

J’ai demandé aux créateurs de ces sanctuaires s’ils étaient conscients des effets collatéraux potentiels de leurs produits. Prager l’admet : il est possible que les espaces déconnectés deviennent un bien de luxe, comme les aliments bios dont il critique les prix exorbitants. Hollier se rend également compte de la contra­diction qu’il y a à commercialiser la déconnexion. « Je n’aime pas l’idée de présenter un produit comme une solution », affirme-t-il. « Le Light Phone n’en est pas une; c’est l’un des outils qui permettent de sculpter sa vie comme on l’entend. » Au-delà du risque culturel, la marchandisation de la déconnexion pose aussi un risque commercial. Le PDG de Siempo ignore si son application, pour l’instant offerte gratuitement, peut réellement générer des profits : « Comment doit-on s’y prendre pour devenir une entreprise ? La recherche de financement est un vrai défi, puisqu’on ne sait pas du tout à quelle catégorie de marché on a affaire. À ce jour, personne n’a connu de succès majeur dans ce secteur. »

Il y a également quelque chose d’étrange à envisager la technologie comme la solution à un problème qu’elle a causé. Depuis l’an dernier, Google et Apple offrent eux-mêmes des outils — respectivement Digital Wellbeing et Screen Time — pour aider leurs utilisateurs à se déconnecter. Ceux qui traquent notre attention peuvent-ils aussi la préserver ? L’industrie naissante de la déconnexion n’en est pas à un paradoxe près, mais il y a de l’espoir.

L’effet de halo

J’entends des pépiements, des grognements et des sifflements familiers à la fenêtre de ma cuisine. Je suis en train de travailler, mais cette mélodie est une distraction bienvenue. Si je jetais un œil dehors, j’apercevrais surement un tūī perché dans le kōwhai voisin. Cet oiseau m’a déjà rendu visite, et il aime bien annoncer sa présence. C’est là l’une des victoires collatérales de Zealandia : un « effet de halo », soit le phénomène qui se produit lorsque des espèces indigènes quittent le sanctuaire pour s’établir dans la grande région de Wellington. Les habitants vivant à l’extérieur de l’enceinte de Zealandia peuvent ainsi profiter gratuitement de ses retombées — dans ce cas-ci, les chants ravissants des oiseaux.

Peut-être faut-il espérer qu’un effet de halo entraine une expansion des sanctuaires numériques, au bénéfice de tout le monde. Peut-être que les bienfaits de la décon­nexion — la solitude, la rêverie, la concentration et l’introspection — se répercuteront sur l’éthique du design psychologique, et que les pratiques visant à la décourager seront tuées dans l’œuf. Chose certaine, si nous mettions au point des technologies qui exploitent moins notre attention, nous n’aurions pas besoin d’inventer des moyens extravagants pour nous débrancher. En attendant, au lieu de chercher des solutions du côté de la technologie, pourquoi ne nous tournons-nous pas vers la nature ? Aller prendre l’air sans téléphone, rêvasser en regardant par la fenêtre… Ça, au moins, c’est gratuit — pour l’instant.

Ayant lui-même supprimé son compte Facebook il y a plus de quatre ans, Alex Beattie s’intéresse à la tension qui existe entre la déconnexion numérique et la connexion au monde. Il poursuit actuellement un doctorat à l’Université Victoria de Wellington, en Nouvelle-Zélande, dans le cadre duquel il étudie les nouveaux moyens de se débrancher du web.

Cet essai est tiré du numéro inaugural des Carnets BESIDE: Écrans verts.

 

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