Charlevoix dans une bouteille

À la distillerie Menaud, on rend hommage aux richesses du territoire charlevoisien et au labeur de ses artisans. Portrait d’une entreprise audacieuse, qui réinvente la tradition de la vodka au Québec.

TEXTE Mélanie Gagné
PHOTOS Eliane Cadieux et Jean-François Sauvé

En partenariat avec

«Être libre, c’était gouter dans l’air ce qu’on goute en mangeant le pain de son blé.»

MENAUD, MAITRE-DRAVEUR, FÉLIX-ANTOINE SAVARD

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J’avance sur la 138 à dos de montagnes. Les cloches du printemps ont sonné; la voix des rivières et des oiseaux se fait entendre. Charlevoix a rangé son parka blanc et mis sa jolie robe fleurie. En bordure de route, les arbres ont les veines qui bouillonnent. De temps en temps, les montagnes s’agenouillent pour me laisser voir le fleuve. Quelques bateaux déplacent leur reflet sur ce grand miroir bleu-gris. C’est un superbe générique d’ouverture à mon séjour au pays de Menaud.

Il y eut d’abord le maitre-draveur, protagoniste du roman de Félix-Antoine Savard. Il y a maintenant le maitre-distillateur à Clermont, petite ville de quelque 3 000 âmes qui vivent principalement de la forêt. Deux Menaud, mais le même attachement pour la terre de leurs ancêtres, la même volonté de l’honorer. La même recherche de liberté et d’indépendance, aussi. «Menaud voulait que les gens du coin gardent leurs richesses; il s’est battu pour ça. Ça nous parle. En plus, Félix-Antoine Savard est le curé fondateur de Clermont», explique Charles Boissonneau, cofondateur de la brasserie et distillerie Menaud. Charles a créé la personnalité de l’entreprise, son identité visuelle, en prenant soin de mettre en lumière ses racines charlevoisiennes. Il est aussi chargé de m’accueillir en ce samedi après-midi — et il le fait à bras et à bar ouverts.

Menaud appartient à une bande de messieurs B : Enrico Bouchard, Martin Brisson, Grégoire Bluteau, Gilles-Henri Brouard et Charles Boissonneau. Si l’entreprise existe sur papier depuis le 4 juillet 2017, c’est à l’hiver 2016, au cours d’une ride de char — avec Enrico, Martin et Charles à bord —, que l’idée a pris forme, comme un vœu du Nouvel An.

Martin Brisson
Charles Boissonneau
Grégoire Bluteau
Enrico Bouchard

«Martin et Enrico parlaient depuis un certain temps de lancer une brasserie. Moi, j’avais envie de monter une distillerie. On a donc mêlé nos idées pour mettre sur pied l’entreprise qu’on voulait», raconte Charles. La prémisse de Menaud était née : utiliser les matières premières de Charlevoix pour créer des alcools fins.

Pour le moment, Menaud produit sept bières, une vodka et un gin. Les bières sont confectionnées par Lionel Navarro et Valérie Bergeron. Leurs recettes aux brassins personnalisés proposent des gouts raffinés : par exemple, la gose à la salicorne de L’Isle-aux-Coudres, avec ses notes salines, fait penser à une balade sur la grève, une chanson sur les lèvres.

Les spiritueux sont l’œuvre du maitre- distillateur Martin Brisson, un ancien sculpteur et collectionneur de bouteilles lancées à la mer. La matière première, quelle qu’elle soit, a toujours été au cœur de son travail. «C’est un artiste. Ça explique pourquoi c’est à l’envers dans la distillerie, mais aussi pourquoi c’est capoté, ce qu’il fait. Un artiste, c’est un artiste!», dit Charles en rigolant.

Chez Menaud, la bouteille est une muse. L’équipe a mis beaucoup de temps à en faire l’idéation; rien n’a été laissé au hasard. «Notre bouteille est lourde et massive comme un billot. Elle personnifie Menaud. La couleur verte, elle, fait référence aux forêts de Charlevoix.» Très design, la bouteille représente la modernité; le bouchon en bois, la tradition. Sous chacune d’entre elles est inscrite une phrase inspirée du roman Menaud, maitre-draveur.

Sa forme a d’ailleurs inspiré celle de l’alambic, fabriqué en Colombie-Britannique suivant des plans conçus par l’équipe. La capacité de production de l’appareil est de 250 000 bouteilles de spiritueux par année. Quand on entre dans la distillerie et qu’on l’aperçoit, si majestueux et si beau, on reste bouche bée, comme on le serait devant la sculpture d’un grand maitre ou l’orgue d’une cathédrale. Là encore, tradition et modernité se côtoient : le cuivre pour la première, l’acier pour la seconde.

Pour Menaud, il est essentiel de créer des spiritueux du grain à la bouteille, même si cela nécessite plus de travail, de connaissances et d’investissements. C’est ce que Charles appelle sa vision romantique des choses : «L’implication de la nature dans les arômes et les saveurs de nos produits est indéniable. Le blé et le seigle que nous utilisons pour produire la vodka et le gin viennent de L’Isle-aux-Coudres, de la famille Harvey. On voudrait aussi prendre leur orge pour notre whisky. Je crois que la saisonnalité des botaniques et des grains, leur provenance, la manière dont ils ont été cueillis, la faune, la flore, tout cela a une influence directe sur les flaveurs de nos créations. On obtient un gout tout en finesse, complexe.»

 

Au Québec, la plupart des distillateurs se procurent un alcool neutre ontarien pour créer leur gin. Cet alcool n’a pas la même qualité qu’une vodka locale, comme celle de Menaud. Ce sont deux mondes, affirme Charles : «On a beaucoup d’éducation à faire. En ce moment, les gens ne saisissent pas toute la valeur ajoutée du grain à la bouteille — en tout cas, pas assez pour que ce soit très rentable. Ça va être un long travail, mais ça va venir.»

La vodka imaginée et fabriquée par Menaud est d’ailleurs l’une des rares du Québec à orner les tablettes de la SAQ. «Nous en sommes très fiers!» Elle goute ce que représente Charlevoix, peut-on lire dans la description du produit. L’apport de blé permet d’atteindre une texture soyeuse et fine, accompagnée d’arômes de grains. De son côté, le seigle ajoute une dimension épicée et minérale distinctive des vodkas traditionnelles. Grâce à une double distillation, cette vodka atteint une pureté absolue.

L’équipe de Menaud cherche à transformer la perception qu’a le public de la vodka:  «Notre but est de lui redonner ses lettres de noblesse. On souhaite que les néophytes commencent à percevoir la vodka comme un produit artisanal qui peut être savouré, au même titre qu’un gin ou qu’un whisky.» 

Pour ce qui est du gin, il aura fallu 100 recettes et des expériences méticuleuses avec de nombreuses plantes pour trouver la bonne formule. L’infusion se fait avec un mélange de 13 botaniques, après quoi une filtration à la salicorne est effectuée. Chaque gorgée est une randonnée entre mer, champs et montagnes, avec des notes boisées, des arômes salins et une touche poivrée et florale.

Un verre de spiritueux de Menaud, ça se déguste comment et où? «Comme ça, pur, ou avec une glace. Rien d’autre ! Pour moi, la cascade d’eau à Port-au-Persil est l’endroit par excellence pour le boire. Grégoire choisirait peut-être les berges de la Petite rivière, et Enrico, son voilier, en traversant le fleuve», répond Charles.

Qu’est-ce qu’il y a dans la brise de Charlevoix pour donner autant de talent à ses habitants ? Un amour fou du territoire, certes. Un désir de mettre en valeur le terroir avec un savoir-faire authentique, qui respecte le paysage et ses richesses. D’ici cinq ans, les messieurs B offriront aux amoureux d’alcools fins plusieurs créations issues des montagnes, des forêts et des champs charlevoisiens; une variété d’esprit de grain, notamment. Quand il pense à l’entreprise et à ses valeurs, Charles aime se rappeler ces mots de Menaud, maitre-draveur  : «Ce n’est pas une folie comme une autre!» 

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Mélanie Gagné est créatrice de contenu et enseignante à Matane. Le fleuve, toujours là dans son histoire depuis l’enfance, l’impressionne, l’émerveille, l’apaise, l’inspire. Elle aime la vie en région avec sa famille, les randonnées sur la grève et en montagne, les marchés publics, la poésie et les cafés.

Comment conservons-nous nos traditions?

Cet article est paru dans le numéro 06 de BESIDE.

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