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Dans la nature, il y a la liberté.

Ils ont laissé tomber les télésièges, les compétitions et les règlements. Depuis, leur amour du sport atteint de nouveaux sommets. Portrait de deux planchistes canadiens.

Par un beau samedi de décembre, j’ai pris place à l’arrière d’un Cessna 172 Skyhawk, qui survolerait bientôt l’épaisse forêt de sapins et d’épinettes de l’ile de Vancouver.

Charles Reid, un planchiste hors-piste de 28 ans originaire de Mont-Tremblant, au Québec, était aux commandes. À ses côtés se trouvait Rusty Ockenden; né à Summerland, en Colombie-Britannique, ce planchiste vit dorénavant à Ucluelet — ou Ukee, comme disent les locaux —, un petit village de surfeurs de l’ile. Ce weekend-là, Shayd, le photographe, et moi étions venus leur rendre visite pour voir comment ils avaient réussi à transformer leur obsession pour le backcountry en un mode de vie.

 

C’était la première fois que je montais à bord d’un Cessna et j’étais terrorisée. Charles tournoyait autour de pics culminant à quelque 10 000 pieds d’altitude; il volait si près que je pouvais distinguer les branches des magnifiques pins que nous survolions. Un peu plus tôt, il avait subitement amorcé une descente à 45 degrés pour atteindre une bande de plage sur l’ile inhabitée de Vargas. Quand j’ai rouvert les yeux, nous étions stationnés sur le sable. Bref, une expérience mémorable, mais terrifiante.

Je me suis dit que la liberté devait ressembler à ça: planer au-dessus de tout au gré de ses envies, sans avoir à se soucier des règles. Pas très différent, ai-je pensé ensuite, du métier de Charles et Rusty, qui consiste à filmer des descentes en snowboard backcountry, à grimper en splitboard au sommet de montagnes inexplorées, puis à les dévaler en se fiant simplement à leur vaste expérience—et à leur instinct. Pendant le retour vers le minuscule aéroport de Tofino, la ville voisine, Rusty cherchait déjà à convaincre Charles de lui vendre la moitié de son avion: lui aussi voulait avoir accès à cette liberté sans compromis.

En chemin vers la proprette maison à deux étages de Rusty, construite avec son cousin quand il a décidé de se créer une vie d’adulte dans un lieu abordable et compatible avec un mode de vie axé sur le plein air, j’ai dit à Charles qu’il me semblait ne rien faire à moitié.

«Pour moi, ce n’est pas un choix. C’est une obsession, m’a-t-il répondu. Je ne vois pas comment je pourrais vivre autrement.»

— Charles Reid

Charles et Rusty ont toujours pensé de cette façon. Le premier a grandi au pied de la station de ski Mont-Tremblant. Son intérêt pour les versants abrupts des montagnes n’a jamais été brimé par ses parents, qui lui ont par ailleurs servi de modèles: Charles a commencé à skier dès qu’il a su marcher et il s’est mis à la planche à cinq ans. «Sans le sport, j’ai du mal à trouver un équilibre de vie. C’est ce qui me permet d’atteindre le bonheur.»

Rusty, quant à lui, a grandi à Summerland, une petite communauté britannocolombienne située en région. Il avait lui aussi une famille active qui accordait beaucoup d’importance à la santé. En ville, les gens surnommaient sa mère «Runner Lady». Dès l’enfance, Rusty faisait donc du ski de fond avec ses parents et jouait dans une équipe de soccer de haut niveau. Mais sa vie a changé quand il a découvert le snowboard, à 12 ans—relativement tard selon les critères d’aujourd’hui. «On pourrait dire que j’ai abandonné tout le reste, a reconnu Rusty. Je voulais seulement être bon dans un sport. Et dès que j’ai commencé à faire de la planche, j’ai su que c’était le mien.» Peu de temps après, il enchainait déjà les sauts, les rails, les boxes, et pratiquait la demi-lune.

Prendre son envol

Les deux hommes ont connu des parcours professionnels très différents. Alors que nous étions assis près du poêle à bois chez Rusty, Charles m’a raconté son histoire. À 14 ans, il s’est fait prendre avec du pot à l’école, ce qui lui a valu une suspension d’un mois. Ses parents, qui l’ont toujours soutenu, ont alors habilement manoeuvré. «Je ne suis pas fâchée, lui a dit sa mère. Mais je veux que tu me promettes d’aller faire du snowboard tous les matins à 8 heures. Je viendrai te chercher à 16 heures.» Après un mois d’entrainement intensif, Charles a obtenu son meilleur résultat lors d’une compétition au Québec. Un an plus tard, il se rendait aux États-Unis avec son père pour participer au US Open. À l’époque, le seul mot anglais qu’il connaissait, c’était «TV». Il a terminé en quatrième position et s’est fait remarquer par des commanditaires. Avant même de se rendre compte de ce qui lui arrivait, il participait à des compétitions partout dans le monde—en Europe, en Asie, en Scandinavie et en Amérique du Sud. Il a aussi fait partie de l’équipe canadienne aux Jeux olympiques de 2014, à Sotchi.

Après quelques années, toutefois, Charles a fini par se lasser des commanditaires, des hôtels luxueux, des compétitions qui se multipliaient et des innombrables déplacements en avion. «Ce n’est pas normal que les gens voyagent autant. Je ne pense pas que ce soit bon pour le monde, pour l’environnement.» À 24 ans, après une grave blessure au genou, on lui a annoncé qu’il ne pourrait plus jamais monter sur une planche. Le temps que son corps guérisse, il en a profité pour explorer de nouveaux loisirs. Il a notamment suivi des cours de pilotage, jusqu’à l’obtention de son permis. Et il a complètement abandonné l’idée de reprendre les compétitions.

«J’ai commencé à faire ce que je voulais réellement faire: du pilotage, du snowboard backcountry… Je voulais surtout passer du temps en nature, dans les montagnes et au bord des cours d’eau, plutôt que dans les aéroports, les hôtels cinq étoiles et les soupers officiels.»

— Charles Reid

«Le snowboard est un sport de riches, m’a expliqué Charles. Je ne détestais pas ça, loin de là, mais à un moment donné, c’était…» Il s’est interrompu et a fait un geste qui voulait dire «assez». Dorénavant, il se consacre à sa passion pour le plein air chez lui, au Canada. «En ce moment, ce que je trouve le plus gratifiant, c’est la randonnée : grimper au sommet d’une montagne et regarder en bas», m’a-t-il confié. Je lui ai répondu qu’il me suffisait d’imaginer la scène pour avoir peur. «C’est ce que les gens disent! Moi, ça me donne confiance », a-t-il ajouté avec son sérieux caractéristique. «Ç’a été un merveilleux processus d’apprentissage jusqu’à maintenant, et j’ai vraiment envie de continuer à apprendre.»

L’aventure fera toujours partie de lui. Même lorsqu’il ne pourra plus vivre du snowboard, Charles aimerait piloter un Canadair CL-415 afin de lutter contre les feux de forêt.

Pour pratiquer ce métier, il faut être très doué et ne pas craindre le risque—un boulot parfait pour Charles, en somme. Il est d’ailleurs bien plus motivé à combattre le changement climatique et à sauver des vies qu’à piloter le jet privé d’un milliardaire. En attendant, il s’exerce avec son Skyhawk, qu’il surnomme son «aventure-mobile».

Opérer sa transition

Contrairement à Charles, Rusty a méthodiquement planifié son entrée dans l’univers du snowboard professionnel. Jeune, il admirait beaucoup un planchiste de sa ville natale qui avait huit ans de plus que lui. Ce dernier a aussi fini par s’intéresser à Rusty: il l’a mis au défi de remporter une compétition locale et lui a promis, à titre de récompense, une semaine de coaching à Whistler. Ce fut un succès! Après une semaine à parcourir l’une des plus belles montagnes au monde, il avait trouvé quel serait son but dans la vie: obtenir le plus tôt possible son diplôme d’études secondaires, s’installer à Whistler et faire en sorte que sa passion devienne son métier.

Pendant deux ans, Rusty a alterné deux emplois d’été à Whistler—maçon le jour et barman le soir. Grâce à sa discipline, il a pu passer ses hivers à filmer dans l’arrière-pays. «J’ai fait des films pendant sept ans avant de commencer à travailler avec Oakley», m’a-t-il raconté. «Le snowboard est un petit secteur d’une petite industrie, et la vidéo de backcountry est un créneau très spécialisé.» Il faut persévérer et faire des sacrifices jusqu’à ce que les bonnes personnes—les gens d’Oakley, par exemple—remarquent votre travail. Heureusement, il n’a pas attendu en vain.

Rusty pratique un métier imprévisible, mais cela ne l’empêche pas d’être un pragmatique qui pense à son avenir. Il y a quatre ans, il a lancé sa propre entreprise de production de vidéos de backcountry, The Manboys. Ainsi, lorsqu’il ne pourra plus être devant la caméra, il continuera de tirer ses revenus du sport qu’il aime, en réalisant des films lui-même. Il ne tient rien pour acquis; la carrière qu’il a choisie comporte beaucoup de risques et très peu de garanties, il le sait. «J’ai toujours dû faire des efforts pour obtenir ce que j’ai. Je suis content de la façon dont les choses se passent pour moi», a-t-il admis.

Mais il a poursuivi en m’assurant que si rien de tout cela n’était arrivé—le succès, les commanditaires—, il aurait quand même jonglé avec deux emplois à Whistler pour pouvoir faire de la planche.

«Je sais que je serais quand même ici, dehors, dans la nature.Pendant sept ans, j’ai dépensé tout mon argent pour faire du snowboard.De toute évidence, c’est ce qui compte pour moi.»

— Rusty Ockenden

Je me suis émerveillée du fait qu’ils se sont construit des vies non traditionnelles, que la plupart des gens trouveraient irréalistes. Rusty, avec son humour discret, m’a répondu en riant : « Charles et moi étions peut-être trop stupides pour voir que c’était une mauvaise idée. Et puis, par miracle, ç’a marché! »

Le plus grand risque, c’est de ne pas en prendre

À Ucluelet, j’ai vu Rusty et Charles surfer sur les vagues épiques qui, en décembre, viennent se briser sur la côte. Rusty nous a ensuite montré le levain qu’il utilise pour cuisiner son pain; le lendemain, ce dernier accompagnerait divinement son pâté de saumon maison. Puis, nous sommes allés admirer le coucher de soleil sur le bord de la mer. L’air était frais et humide, et les vagues se fracassaient contre les rochers noirs qui émergeaient de l’eau. L’un deux était surmonté d’une sorte de plateau — l’endroit parfait pour observer le paysage, à condition d’être prêt à s’y rendre. Disons que c’était loin d’être une promenade de santé. Il y avait aussi des tables à piquenique où nous pouvions nous assoir pour contempler le spectacle.

 

Rusty s’est tourné vers nous. « Êtes-vous plus du type “table à piquenique” ou plus du type “rocher” ? » Comme je ne voulais pas passer pour une poule mouillée, j’ai répondu que j’étais du type « rocher ». Il m’a fallu un temps interminable pour atteindre le plateau rocheux que Rusty et Charles avaient escaladé en quelques secondes à peine. Mais j’ai fini par les rejoindre et par m’ouvrir une bière. J’aurais pu me casser une côte, me tordre une cheville ou tomber; j’avais pris le risque, et rien de tout cela n’était arrivé. Je pouvais maintenant admirer la splendeur du soleil au-dessus des vagues salées. Sans contredit, le jeu en avait valu la chandelle. À ce moment précis, j’ai pensé que je devrais faire ça plus souvent.

Le dernier jour, nous avions prévu aller pêcher à la mouche. Après avoir englouti des burritos-déjeuners et avalé un café dans un établissement du coin, nous avons donc pris la route jusqu’à un lieu isolé au bord de la rivière Kennedy. Le soleil ne s’était pas encore élevé au-dessus des montagnes, et la brume matinale flottait toujours à l’horizon. Charles et Rusty ont enfilé leurs cuissardes et sont entrés dans l’eau, luttant contre le fort courant pour aller jusqu’au milieu de la rivière. Les heures ont passé. J’avais les mains engourdies et j’étais prête à abandonner. Mais je savais aussi que Charles, qui n’était plus qu’un point à l’horizon, ne voudrait pas partir sans une prise.

Et là, juste avant de quitter l’endroit pour rentrer à la maison — parce que pour le commun des mortels, cette vie trépidante n’est pas la réalité —, nous avons entendu des cris en provenance de l’autre berge. Notre photographe était arrivé à côté de Charles au moment même où ce dernier ferrait un magnifique saumon coho!

En revenant vers le véhicule, Charles brandissait la mouche bleu et rose vif avec laquelle il avait leurré le saumon comme s’il s’agissait d’un trésor. Cela me semblait une petite victoire par rapport à tout ce que j’avais vu ce weekend-là. Mais pour Charles, c’était un accomplissement au même titre que les autres. Et tandis que je me réjouissais à l’idée d’enfiler bientôt un pantalon molletonné et de retourner à l’aéroport à bord d’une voiture chauffée, je voyais clairement que pour ces deux-là, une autre aventure se dessinait déjà.


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Natalie Rinn est née dans le Minnesota. Ancienne rédactrice en chef du Brooklyn Magazine, elle est maintenant journaliste et éditrice à la pige. Attirée par la perspective de jogger en terrain non humide, elle a récemment quitté New York pour Los Angeles.