Des sceptiques dans la famille

Comment faire pour parler de changement climatique à vos proches qui n’y croient pas?

Texte—Tristan Bronca
Illustrations—Erica Halse

C’est fou que certains disent
«Sauvons la planète!»
Pendant que les autres répondent
«Non»
—Un utilisateur Twitter du nom de Kyle

Face au changement climatique, nous nous situons tous quelque part sur l’échelle du déni, qui comprend le compartimentage («Ça ne nous concerne pas ici»), la minimisation («Ce n’est pas si grave»), voire le rejet complet («C’est un coup monté!»). Même ceux et celles qui saisissent la gravité du problème font preuve d’une certaine forme de déni: ils continuent à vivre comme si de rien n’était. En général, c’est le mieux que l’on puisse faire.

Pour ma part, les moments de déni vont en diminuant; mes réflexions passent de plus en plus par le filtre de cette crise insoluble. Je suis maintenant du genre à soulever (poliment) la question en présence d’interlocuteurs pas toujours réceptifs. Quelques fois, le sujet vient naturellement, mais règle générale, le thème de la fin du monde ne s’impose pas sans heurt.

Je ressens malgré tout le besoin de jouer ce rôle. Ces échanges, parfois pénibles, m’apparaissent essentiels dans la mesure où l’on souhaite parvenir à un consensus sur l’urgence environnementale. Or, nous en sommes encore bien loin. S’il n’y a jamais eu, jusqu’ici, de mal à ce que des personnes aient des opinions différentes, cette approche ne me semble désormais plus adéquate.

L’éminente climatologue Katharine Hayhoe est experte en communication sur le changement climatique. L’une des premières fois où elle s’est trouvée au cœur d’un profond désaccord sur le sujet, c’était avec son futur conjoint. «Mon mari a grandi sur un ranch dans l’État conservateur de Virginie. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un qui, à la fois, partageait ses valeurs et croyait au changement climatique», écrivait-elle en avril dernier dans Chatelaine. Elle a dû s’armer de patience et de bienveillance pour lui faire entendre raison.

Pour Hayhoe, le geste le plus important que nous pouvons poser pour combattre la crise est d’en parler. Elle rencontre souvent une forte opposition dans le cadre de son travail; plus l’urgence augmente, plus l’information à communiquer est alarmante, plus la résistance s’intensifie (sur internet, on l’a traitée, entre autres, de «servante de l’antéchrist»). Vu mon expérience limitée, j’ai beaucoup de difficulté à faire face à cette contestation quand elle provient de personnes chères.

C’est ce qui m’amène à parler de mes deux beaux-frères — appelons-les Martin et Michel.

***

Martin travaille pour une importante organisation sans but lucratif. Il a déjà occupé un emploi dans le secteur financier, et il poursuit maintenant une maitrise en administration des affaires. Grand lecteur, il fait partie de ces individus qui possèdent un vaste bassin de connaissances, même sur les sujets les plus obscurs. Martin se dit libertarien et, comme de raison, il déteste le gouvernement avec une passion que l’on réserve normalement à une compagnie aérienne exécrable. Malgré son esprit scientifique, il doute des conclusions de la science à l’égard du changement climatique.

Michel est mécanicien. Il gère sa propre entreprise de réparation de machinerie lourde et spécialisée — je ne connais personne qui travaille plus fort que lui. Doué d’habiletés manuelles extraordinaires, il fabrique des motocyclettes à temps perdu. Dans les dernières années, Michel s’est égaré dans la nébuleuse des thèses conspirationnistes d’extrême droite; il s’informe, du moins en partie, sur des comptes de médias sociaux que je soupçonne de ne pas diffuser de nouvelles issues de revues scientifiques réputées. Michel se méfie des médias «libéraux» (évidemment) et voue une admiration indéfectible à Donald Trump. Tout comme le démagogue sans scrupule du Sud, il croit que le changement climatique est un mythe. Mais, contrairement au président, Michel est curieux et intelligent.

La première fois que nous avons discuté du changement climatique tous les trois, c’était l’an dernier, lors d’un repas de Noël. Pendant plusieurs heures, notre discussion a eu l’allure d’un mauvais podcast improvisé par trois types se pensant plus malins qu’ils le sont en réalité.

Dans l’ensemble, la conversation est tout de même demeurée cordiale, même lorsqu’elle se perdait dans des digressions politiques. Martin a évoqué Staline au moins une fois. Bien que quelques jeunes cousins aient semblé y voir une occasion d’apprentissage, notre échange a profondément exaspéré la majorité des autres convives. Je le sais, car lorsque l’urgence climatique a refait surface dans la maison familiale de ma copine, au printemps, ils ont été moins conciliants.

Nous venions de terminer un immense diner italien. Soudain, M. et M. ont commencé à plaisanter sur les tentatives ridicules des gouvernements de lutter contre la crise environnementale. J’ai essayé de me tenir à l’écart, mais quand d’autres invités se sont mis à leur donner raison, il m’a paru irresponsable de garder le silence. «Et si vous aviez tort?», leur ai-je demandé. Et si les avertissements pressants de ces autorités scientifiques respectées et essentiellement modérées étaient fondés? Ne devrions-nous pas nous en inquiéter?

Ils m’ont regardé, l’air surpris. «Tu ne pouvais pas t’en empêcher», m’a lancé Martin.

Sentant — avec raison — que cette conversation allait être longue, ma compagne nous a dit, en gros, de la fermer et d’aller installer le quai avant la tombée de la nuit. Sur le bord de l’eau, Michel ne cessait de répéter: «Je suppose que je suis une mauvaise personne parce que je ne crois pas au changement climatique, hein?» On a tous ri, un peu trop dans leur cas. Relaxe, le beau-frère, semblaient-ils me dire. Ce n’est pas grave à ce point, et même si tu as raison, ce n’est pas ton problème. J’ai laissé tomber. Je n’avais pas envie que quelqu’un se sente mal par ma faute, blague ou pas. Cela dit, une partie de moi espérait qu’ils ressentent un peu de culpabilité pour leur refus de se pencher sur la question. Les scientifiques nous le répètent depuis des années: une locomotive fonce droit sur nous, et nous sommes tous ligotés aux rails. Pourtant, c’est ma réaction qui a eu l’air exagérée.

«Quand Bill Nye va à la télé et insulte tout le monde, c’est contreproductif», a lancé Martin plus tard ce jour-là. Il parlait du vulgarisateur scientifique qui avait récemment participé à un segment de l’émission de John Oliver: «La planète est en train de cramer, Bon Dieu de merde!» Martin a renchéri en parlant de Greta Thunberg, qui a fait la leçon aux dirigeants des Nations unies en septembre dernier. Il était sceptique devant son «catastrophisme» et dénonçait la façon dont elle cherchait à couvrir de honte son auditoire. Comme je le lui rappellerais plus tard, il a fait cette remarque sans considérer que 99% des climatologues conviennent de la source de son «catastrophisme», à savoir une catastrophe bien réelle. Et sans tenir compte du fait qu’elle «couvrait de honte» les dirigeants de la planète qui n’ont pas levé le petit doigt pour freiner la crise, alors qu’ils connaissaient la situation depuis des décennies.

Presque toutes les autres tentatives de dénoncer la gravité du changement climatique ont échoué, ce qui me pousse à croire que le catastrophisme et la honte sont possiblement les manières les plus «productives» d’en parler. En même temps, je ne suis pas Greta Thunberg, tout comme Martin et Michel ne sont pas des dirigeants du monde. Il existe peut-être, pour nous, une meilleure approche.

***

La Dre Courtney Howard est urgentologue à Yellowknife. En tant que militante écologiste, elle a eu maintes fois l’occasion d’aborder la question avec des personnes réfractaires. Elle était l’autrice principale du rapport canadien du Compte à rebours sur les changements climatiques du Lancet une initiative internationale de centaines d’experts qui ont étudié, dans toute leur complexité croissante, les implications de ce qu’on désigne comme «la plus importante menace pour la santé du 21e siècle». Howard en a été une témoin directe: par exemple, dans son urgence, on a noté une hausse des crises d’asthme après deux saisons records de feux de forêt dans l’Ouest canadien. Sa maison, construite sur le pergélisol qui fond, a commencé à se détacher de ses fondations il y a de nombreuses années, entrainant des milliers de dollars de dépenses en renforcement structurel.

Elle parle du changement climatique comme de tout autre diagnostic médical grave: le phénomène peut susciter chez le patient une vaste gamme d’émotions potentiellement difficiles à gérer ou à comprendre. Il existe diverses approches plus ou moins efficaces pour y faire face.

Chose certaine, pour contrer sérieusement les effets de la crise environnementale, nous devrons consentir à d’importants sacrifices. On compare souvent la transformation nécessaire aux efforts de mobilisation durant la Deuxième Guerre mondiale et, tout particulièrement, au New Deal de Roosevelt. Or, certains prétendent que les actions requises sont bien plus draconiennes encore.

Sur le plan interpersonnel, elles provoqueront forcément des conflits douloureux entre proches et amis. Howard m’invite à imaginer que toute la famille d’un bon camarade travaille dans le secteur pétrolier. Si, par un effort de persuasion prodigieux, j’arrivais à convaincre cette personne de la gravité réelle du problème, j’empoisonnerais du même coup ses repas familiaux pour le reste de sa vie. «C’est beaucoup demander», croit-elle.

Howard s’est retrouvée elle-même aux prises avec des dilemmes semblables. Elle vit dans une maison chauffée au mazout, mais sa chaudière a rendu l’âme. À la merci du froid subarctique, elle n’a eu d’autre choix que de la remplacer par un appareil neuf. Étant donné l’absence de solution de rechange viable et la durée de vie prolongée de la nouvelle chaudière, sa famille devra se résoudre à consommer des énergies fossiles beaucoup plus longtemps que désiré. 

«On vit une période de transition, et cette transition risque à l’occasion d’être difficile», souligne-t-elle. «On doit être indulgents les uns envers les autres.»

***

Martin et moi nous sommes rencontrés près de son bureau un soir de septembre, pour prendre un verre et discuter en tête-à-tête. Nous avons convenu qu’il valait mieux être seuls plutôt que de monopoliser une rencontre familiale — et, malgré toutes ses opinions épouvantables, Martin a toujours essayé de comprendre ma position. J’ai senti que je lui devais la même chose. Ça m’apparaissait comme un bon point de départ.

Nous avons parlé de son scepticisme à l’égard des modèles climatiques, de la fiabilité des prédictions scientifiques, du mouvement de Thunberg et des politiques adoptées en réponse. Nous avons aussi évoqué certaines de mes angoisses par rapport à l’avenir, y compris le fait d’avoir des enfants. Malgré ses tendances politiques, Martin reconnaissait l’efficacité d’une taxe sur le carbone. Des économistes de tous les horizons s’entendent d’ailleurs sur ce point. Mais quand bien même il arrivait à en accepter la nécessité, Martin n’en était pas un grand adepte (selon ses propres termes, «on a beau la polir, une merde reste une merde»). Il n’adhérait pas d’emblée aux théories du complot de Michel — voulant par exemple que le changement climatique soit un mythe inventé par l’élite mondiale afin de s’emparer du pouvoir —, mais, à ma profonde déception, il ne les écartait pas complètement.

Ce qui devrait être évident à présent, c’est que la source de son scepticisme n’est pas scientifique, mais politique.

Ce qui le pousse à réfuter des déclarations comme «on devrait s’inquiéter des changements climatiques et agir» tient notamment à sa perception de l’hypocrisie des politiciens ainsi qu’aux caricatures négatives des mouvements qui défendent le végétalisme, l’équité sociale et d’autres causes progressistes — des groupes qui profitent, selon lui, de l’engouement environnemental.

Je ne partage aucune de ces positions. À mon avis, tous ces enjeux sont interreliés et dépassent largement les étudiants brandissant leurs pancartes, qui composent, pour une bonne part de la population, le visage de ces mouvements. Toutefois, il ne m’apparait pas important de le contredire sur ce point. Ce qui compte pour moi, c’est de ne pas tomber dans la caricature à ses yeux. 

À la fin de la soirée, il me confie que je l’ai amené à changer d’avis sur certains points et qu’il pourrait, en temps et lieu, admettre une plus grande partie de mes arguments. Malgré ma tendance plutôt agaçante à aborder la crise climatique, je n’aime pas particulièrement en parler. Au contraire de Martin, qui semble sincèrement à la recherche de la vérité et accueille volontiers le débat. Même si notre désaccord durera encore, je pense que ces conversations nous ont tous deux rapprochés d’un terrain d’entente — c’est-à-dire que nous nous soucions suffisamment de la question pour continuer de vouloir changer l’opinion de l’autre. De mon côté, j’y ai également trouvé l’occasion de sonder mes sentiments, et d’éviter le refuge du déni. Je crois même que Martin a reculé sur cette échelle… C’est probablement le mieux que je peux espérer pour l’instant.

Tristan Bronca est rédacteur et réviseur pour diverses publications. Il habite Toronto.

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