Deux familles valent mieux qu’une

Trouver sa première maison, ce n’est pas de tout repos. Mais pour deux couples d’ami·e·s, la cohabitation aura permis de gagner en autonomie.

TEXTE ET PHOTOS Catherine Bernier

 

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Cet article fait partie du Dossier Histoires de premières maisons.

La lumière dorée de la fin de l’été illumine les champs de maïs qui mènent au village lanaudois de Saint-Cuthbert. Au bout d’un rang, nichée dans un boisé, une grande maison vêtue de planches de pruches se révèle à moi. Deux jeunes familles y habitent : Marilyn Claveau, Pierre-Marc Duguay et leur fils, Léon, ainsi que Julie Larose, Julien Lefort et leur fille, Simone.

À l’entrée, un pommier bien nanti de ses nouvelles pommes me fait de l’œil. Marilyn, qui était sortie pour aller chercher des œufs frais au poulailler, m’invite dans la maison. Simone et Léon m’accueillent timidement dans le portique; ayant grandi ensemble, ils agissent littéralement comme frère et sœur. Julie et Pierre-Marc se connaissent en effet depuis le secondaire. Au fil du temps, leur amitié s’est étendue à leurs conjoint·e·s, formant un quatuor lié par une passion pour les jeux de société.

Enseignant·e·s de formation, Julie et Julien voyaient mal comment concilier leur profession et leur vie de famille à Montréal. Tranquillement, le duo s’est mis à rêver de plus de simplicité et d’autonomie alimentaire, inspiré par le renouveau de l’agriculture maraichère au Québec.

De leur côté, Pierre-Marc et Marilyn se trouvaient aussi à la croisée des chemins professionnels. Designer graphique, le premier était en train de se lancer pleinement à son compte, alors que la seconde entamait des études en communication, insatisfaite des conditions de son métier d’infirmière.

Entre deux parties de jeu, les ami·e·s revenaient toujours au même constat : il serait plus satisfaisant de diminuer leurs dépenses pour profiter d’un plus grand espace, loin de la course métro/boulot/dodo.

En 2016, le groupe franchit un premier pas en emménageant dans un huit et demi du quartier Rosemont. Déjà, l’idée d’acheter une maison pour ne plus dépendre d’un loyer anime les colocataires — mais c’est hors de portée, à l’époque. Une routine s’installe rapidement, et les deux couples y trouvent leur compte, partageant les tâches quotidiennes et les dépenses. Après quelques mois, la cohabitation porte fruit: ensemble, ils vivent à un rythme qui répond davantage à leur définition de l’épanouissement et parviennent à épargner.

En 2017, l’immeuble où habite le quatuor est vendu, et le nouveau propriétaire souhaite reprendre le logis. C’est l’élément déclencheur qu’il leur fallait: les ami·e·s se mettent à la recherche d’une maison de campagne où leur projet d’autosuffisance pourra fleurir.

Après avoir visité plusieurs demeures, en Estrie, qui ne collent pas du tout à leur budget, les deux couples trouvent la perle rare : une maison unifamiliale construite dans la dernière décennie par le propriétaire lui-même, sur un terrain de 48 acres à Saint-Cuthbert, dans Lanaudière.

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Les espaces communs sont assez grands pour accueillir tout ce beau monde et — potentiellement — des enfants. Le sous-sol, presque fini, pourra être divisé selon leurs désirs. Avec leur pouvoir d’achat multiplié par deux et leurs économies, ils réussissent à acheter la maison convoitée. La cohabitation se poursuit, cette fois avec un terrain de jeu à la hauteur de la vie qu’ils souhaitent mener.

Julien entreprend des cours en apiculture et Pierre-Marc, en commercialisation de produits forestiers non ligneux (pensons camerises, prunes, baies d’argousier). Julie et Marilyn se lancent dans la fabrication de produits naturels; la saponification à froid devient une réelle passion. Ensemble, les ami·e·s font émerger un grand jardin nourricier, et mettent à profit leurs aptitudes en démarrant Les Racines sauvages, une entreprise qui leur permettrait de vivre de la terre. Comme la maison, elle leur appartient à parts égales.

Mais à mesure que les mois passent, les défis de l’autonomie alimentaire et de l’entrepreneuriat s’accumulent. La réalité quotidienne devient de plus en plus contraignante.

Avec l’arrivée des enfants — Léon et Simone naissent à trois semaines d’intervalle — et d’une pandémie, le quatuor décide de revoir ses priorités. Heureusement, la cohabitation est un réel atout; elle permet de se soutenir mutuellement dans la parentalité et de contrer l’isolement.

« Ce rêve d’autosuffisance qu’on a chéri s’est estompé avec le temps. C’est beaucoup de travail ! affirme Marilyn, humblement. Le soir, après le souper, on préfère les jeux de société au désherbage. On cultive donc des espèces qui exigent moins d’entretien et on s’occupe de nos poules et de nos lapins. On a décidé que le tout devait demeurer ludique. »

Plutôt que de s’essouffler — un rythme qu’ils et elles avaient choisi de quitter en ville —, les ami·e·s revoient leurs manières de travailler. Les Racines sauvages mise désormais sur les bougies et les produits cosmétiques faits à partir d’ingrédients naturels. Julie, qui les fabrique, demeure la seule employée à temps plein. Cela dit, tout le monde met l’épaule à la roue quand il le faut.

Tout en enseignant la musique au primaire, Julien exploite son côté bricoleur; il a créé des moules à savons, des séchoirs, des espaces de rangement et même une serre. Pierre-Marc poursuit son travail autonome en graphisme. C’est lui qui est derrière l’identité visuelle des Racines sauvages. Marilyn participe à la fabrication de bougies, au service à la clientèle, à la comptabilité et aux communications — des tâches qu’elle conjugue avec son nouvel emploi aux Jardins de l’écoumène. Tous les jours, elle en apprend davantage sur les semences potagères biologiques et la survie de certaines lignées patrimoniales.

Chacun·e a l’impression d’avoir gagné un meilleur équilibre de vie, sans jamais renier ses convictions.

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Dans la cour, les parents tentent d’apprendre les rouages du jardinage à leurs enfants, tout en effectuant eux-mêmes des corvées. Léon croque à pleines dents dans un poivron fraichement récolté; Simone se sert aussi. « Les légumes sont souvent grignotés avant même de finir dans nos assiettes », lance Julien.

Julie détourne l’attention de la marmaille avec la cueillette de la camomille, de la calendula et de la monarde, qui seront ajoutées à ses savons. Avec leurs petites mains potelées, les apprenti·e·s récoltent les fragiles boutons sans trop de gâchis : c’est mission accomplie.

Au grand air, nous prenons un moment pour échanger davantage au sujet de la cohabitation salutaire des deux familles.

Quels apprentissages tirez-vous de l’achat de votre première maison?

JULIE    Seul·e·s, nous n’aurions pas pu acheter la maison qui répondait à nos besoins et à nos aspirations.

PIERRE-MARC    Tout découle de l’avantage de vivre à quatre, d’avoir quatre salaires pour économiser, diviser la mise de fonds et les dépenses mensuelles, gonfler notre pouvoir d’achat, notamment pour faciliter l’accès à un prêt.

MARILYN    Il faut aussi dire que nous ne dépensons pas beaucoup. On priorise d’emblée les objets usagés; on bricole, jardine et s’entraide le plus souvent possible — par souci d’économiser, oui, mais surtout parce que c’est dans nos valeurs.

Quels conseils donneriez-vous à deux familles qui souhaitent cohabiter dans une maison unifamiliale, comme vous?

JULIE    Il faut être flexible et indulgent·e de nature pour vivre avec d’autres — et bien choisir avec qui on le fait ! Chacun·e d’entre nous avait déjà habité en colocation avant qu’on se retrouve ensemble en appartement. On avait aussi voyagé et fréquenté des auberges de jeunesse. On avait donc déjà l’habitude de vivre dans un esprit communautaire.

PIERRE-MARC    On doit choisir ses combats et se demander : «Franchement, est-ce que je vais être encore fâché·e demain parce que telle personne n’a pas vidé le lave-vaisselle ?» Il y a des choses importantes qu’on doit communiquer, et d’autres qu’on doit laisser aller.

MARILYN    Honnêtement, on n’a jamais eu de chicanes. Et c’est dû au fait qu’on gère notre frustration d’abord en duo pour la désamorcer et prendre du recul. On décide ensuite de l’amener à la table ou non. À quatre, on a toujours une échappatoire, une oreille pour ventiler.

JULIEN    La répartition des tâches à chaque début de mois, dans un calendrier, aide beaucoup. Par exemple, chacun·e doit cuisiner un soir par semaine, et si c’est ton soir, tu ne fais pas la vaisselle. Pareillement pour la garderie : on a chacun·e notre tour pour aller chercher les enfants. Finalement, on gagne du temps !

MARILYN    On entretient des traditions, comme dans une grande famille d’époque. Par exemple, on s’arrange toujours pour souper ensemble; c’est notre moment pour se retrouver. S’ensuit une partie de Wingspan — un jeu stratégique d’identification des oiseaux — quand les enfants sont couchés.

Quels nouveaux projets la maison vous permet-elle de réaliser?

PIERRE-MARC    Avec les enfants, la dynamique a un peu changé. Nous avons donc choisi d’entamer des rénovations pour réaménager certains espaces. Trois chambres se trouvaient déjà au premier étage, et nous en avons ajouté deux au sous-sol : une pour Léon, devenu plus autonome, et une pour accueillir la visite et loger un deuxième salon.

JULIE    Une partie du sous-sol servira aussi d’atelier de fabrication et de boutique pour Les Racines sauvages. Éventuellement, on espère offrir des cours d’initiation à la fabrication de savons, de crèmes et de bougies.

JULIEN    On possède à présent un VTT pour parcourir plus aisément nos 48 acres. On espère entretenir le chemin que l’ancien propriétaire avait tracé pour accéder aux différents points d’eau. Le terrain de jeu est immense!

***

Récoltes en main, chacun·e retourne à ses activités. Julie étale patiemment les boutons de fleurs sur un séchoir, avec l’aide de Léon. Pierre-Marc et Marilyn concoctent le repas sur le grand ilot de la cuisine, et Julien prépare Simone pour son après-midi à la garderie.

Même dans le feu roulant du quotidien, une certaine sérénité règne dans la maison. La cohabitation se fait douce et invitante. Je repars en me questionnant sur nos façons d’interagir en communauté. Dans quelle mesure sommes-nous prêt·e·s à sacrifier le modèle que nous avons toujours connu pour un autre ? Aux dires du quatuor, il y a beaucoup plus à gagner qu’à perdre…

Fondé en 1900, Desjardins accompagne ses membres et ses client·e·s dans leur autonomie financière, en mettant l’argent au service du développement humain. Depuis l’été 2023, la coopérative offre le CELIAPP, un nouveau régime enregistré qui permet d’épargner de l’argent à l’abri de l’impôt en vue d’acheter une première habitation. desjardins.com/celiapp

 

Catherine Bernier est directrice de création, rédactrice et photographe indépendante, ainsi que cofondatrice d’un logis de bord de mer, The Parcelles, destiné à accueillir des artistes en résidence, en Nouvelle-Écosse. L’influence de la nature et de la culture sur les trajectoires humaines demeure au cœur de ses intérêts.

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