Une maison pour s’amarrer

Trouver sa première maison, ce n’est pas de tout repos. Mais pour l’artiste madelinienne Alphiya Joncas, qui a longtemps été nomade, habiter un lieu fixe est synonyme de nouveaux horizons.

TEXTE ET PHOTOS Catherine Bernier

 

EN PARTENARIAT AVEC

Cet article fait partie du Dossier Histoires de premières maisons.

Un banc de brume a fait naufrage sur le rivage des iles de la Madeleine. Depuis quelques jours, il tangue d’un village à l’autre, laissant derrière lui de timides percées de lumière laiteuse. Je rejoins Alphiya Joncas à l’Îlot, un café-buvette de Cap-aux-Meules où il fait bon accoster. La douceur de sa personnalité m’apaise aussitôt. Tout le monde le dit, au village : Alphiya est une perle rare.

Nous nous dirigeons ensemble vers l’espace boutique où ses œuvres sont exposées, aux côtés de celles de l’artiste textile Marilou Pelletier (Borlicoco & co). Je m’immerge dans leur univers complémentaire, teinté d’une poésie insulaire enivrante.

Les œuvres photographiques, textuelles et sculpturales d’Alphiya ornent les murs et les tablettes. Des paysages côtiers en fluctuation, des plans rapprochés de chanterelles dorées, des rochers-abris, des caps jalonnés d’habitations vernaculaires et des dunes vierges où s’élèvent des maisons fictives : autant de formes et de matières qui témoignent de son désir d’ancrer son identité dans le territoire.

Alphiya se passionne depuis longtemps pour la cueillette de petits fruits et de champignons sauvages, qu’elle partage avec ses proches. Et elle s’imprègne constamment de nouveaux savoirs sur la terre qui l’accueille — une façon d’apprendre à se connaitre et de nourrir son processus créatif.

« Cette obsession à vouloir redéfinir la manière dont on appartient à un lieu vient probablement du fait que j’ai été adoptée », confie-t-elle.

Née aux frontières du Kazakhstan et de la Russie, Alphiya a été adoptée à l’âge de deux ans par des Madelinien·ne·s. Elle n’a jamais vraiment quitté les iles depuis, même durant ses études en arts visuels et médias, à Québec. Chaque été, elle revenait chez ses parents, à Havre-aux-Maisons, loin de la chaleur urbaine. Son retour à temps plein s’est fait en 2018.

Nomade, Alphiya s’organisait toujours pour se trouver un loyer, notamment en gardant des maisons, ainsi que les animaux de compagnie de leurs propriétaires. C’est aussi de cette manière qu’elle a réussi à épargner.

Tweet

Puis, devant l’ampleur grandissante de la crise du logement aux iles, celle qui accordait un sens poétique à son nomadisme a songé pour la première fois à se poser. « La pandémie est arrivée, et les gens chez qui j’avais l’habitude de rester ne partaient plus. Il devenait de plus en plus difficile de me loger », témoigne Alphiya.

Au printemps 2023, elle a acheté un plain-pied dans le village de Fatima, non loin de la propriété de ses parents — où elle partage un espace de travail avec son père, dans le garage, pour fabriquer ses sculptures. Il appartenait à une dame qu’Alphiya avait rencontrée par l’entremise du conseil d’administration de l’AdMare, un centre d’artistes en art actuel. Cette dernière avait fait le choix de quitter les iles pour rejoindre ses sœurs en résidence, dans les environs de Montréal. « Quand Lyse a pris la décision de partir, elle m’a contactée directement. Elle avait le souci de vendre à un prix raisonnable, à des gens comme moi qui habitent les iles à l’année. » Alphiya est reconnaissante d’avoir eu cette possibilité, d’autant plus qu’elle a bénéficié d’un espace déjà meublé. « Lyse m’a tout laissé, même ses outils. La seule chose que j’ai achetée, c’est mon lit ! »

Au cours des derniers mois, l’artiste s’est approprié les lieux en y ajoutant des parcelles d’art qu’elle a accumulées au fil des années : des coussins bleu royal — sa couleur fétiche — réalisés par Marilou, une grande œuvre photographique en noir et blanc signée Sara A. Tremblay, de nombreux livres et recueils de poèmes, de petites roches choisies avec soin et quelques-uns de ses tableaux.

Après une visite guidée de sa maison, nous prenons un moment au salon pour discuter de cette nouvelle transition.

Comment as-tu fait pour acheter une maison seule? Et comment en assumes-tu la responsabilité?

J’ai le privilège d’avoir été soutenue par mes parents, qui ont endossé mon prêt à la caisse, puisque j’avais peu d’expérience pour prouver ma viabilité financière. Je déploie aussi différentes stratégies pour m’assurer de soutenir le projet : par exemple, j’offre la maison en location lors de la période estivale. Puis, j’occupe un deuxième emploi à l’AdMare, que je combine à mes activités d’artiste et d’entrepreneure. 

J’envisage des rénovations au sous-sol, que je compte réaliser majoritairement moi-même : refaire la plomberie, diviser des murs et ajouter des prises électriques pour un éclairage adéquat, notamment. J’ai un peu d’expérience en la matière, ayant construit le garage chez mes parents avec mon père — et j’aime le travail manuel. Cela fait aussi partie de mon objectif d’autonomie en tant que femme. J’ai la chance de pouvoir compter sur un groupe d’amies débrouillardes qui s’entraident. Nous faisons des corvées en gang pour nous soutenir dans nos travaux respectifs.

Quels apprentissages retires-tu de l’achat de ta première maison?

J’en retiens que j’ai grandi dans un contexte confortable et privilégié, avec des parents qui m’ont appris à travailler fort et à économiser. J’ai pu bénéficier d’un pied-à-terre et d’une sécurité de logement en ayant toujours accès à leur maison, au besoin, alors qu’aux iles, les jeunes adultes sont souvent dans une situation précaire. Ça m’a donné le temps de me préparer à faire ce grand investissement de manière presque autonome.

Quels nouveaux projets la maison te permettra-t-elle de réaliser?

J’ai surtout hâte de voir comment le fait de m’ancrer va transformer mon processus créatif, ma relation à la matière et mon rapport aux iles. Jusqu’ici, ma démarche était fortement influencée par mes nombreux déménagements. Là, non seulement j’ai ma propre maison, mais j’ai aussi un superbe espace au sous-sol, qui deviendra mon atelier, et c’est vraiment ce qui m’emballe le plus.

***

Le vent se lève sur les iles. Alphiya en profite pour étendre ses draps sur la corde à linge, qu’elle soulève à l’aide d’un bâton — une technique typique de la région. Cela me rappelle une figure de style trouvée dans l’un de ses poèmes : « le drap des vagues ». Alphiya aura beau s’amarrer dans une maison, le territoire et ses mouvements demeureront son nid douillet.

Fondé en 1900, Desjardins accompagne ses membres et ses client·e·s dans leur autonomie financière, en mettant l’argent au service du développement humain. Depuis l’été 2023, la coopérative offre le CELIAPP, un nouveau régime enregistré qui permet d’épargner de l’argent à l’abri de l’impôt en vue d’acheter une première habitation. desjardins.com/celiapp

 

Catherine Bernier est directrice de création, rédactrice et photographe indépendante, ainsi que cofondatrice d’un logis de bord de mer, The Parcelles, destiné à accueillir des artistes en résidence, en Nouvelle-Écosse. L’influence de la nature et de la culture sur les trajectoires humaines demeure au cœur de ses intérêts.

Ne manquez jamais un numéro

Deux numéros par année

25% de réduction sur les numéros précédents

Livraison gratuite au Canada

Infolettre

Pour recevoir les dernières nouvelles et parutions, abonnez-vous à notre infolettre.