Nos écarts climatiques

Quand nos choix quotidiens font fi de nos beaux idéaux.

TEXTE Catherine Métayer

ILLUSTRATIONS Thaïla Kampo

Éditorial

GREEN GAP OU «ÉCART CLIMATIQUE»

Le fossé entre nos bonnes intentions et nos actions quotidiennes
en matière d’environnement et de changement climatique.

 

Notre lassitude face à l’apocalypse

Dès que je mets le pied hors du lit, je sens que chacune de mes décisions a le potentiel de discréditer ou, au contraire, de redorer mon engagement environnemental. Un peu comme si j’avais comme totem un hibou aux sourcils froncés qui, du haut de son arbre, jugeait mes moindres faits et gestes.

Dieu merci, je n’ai pas encore cédé à l’attrait des capsules de café. Mais l’espresso italien que je bois bien serré tous les matins est-il vraiment écoresponsable? Quelle est l’empreinte écologique des quelque mille tasses que j’avale avec avidité chaque année? En tant que rédactrice en chef d’un magazine qui prône le respect de l’environnement, je devrais savoir. Ne devrions-nous pas tous savoir?

Je ressens une belle fierté quand je me rends au travail à vélo—je me donne même une petite tape mentale dans le dos. Les weekends, c’est une autre histoire: je multiplie les kilomètres en voiture. À la maison, je composte, je recycle, j’essaie de faire mes courses chez le boucher écolo et les épiceries zéro déchets, alors qu’au travail, il m’arrive de ne pas voir le temps passer, et de finir par acheter un lunch suremballé. Mes collègues n’apercevront peut-être pas les multiples couches de pellicule plastique que j’aurai cachées, honteuse, au fond de notre poubelle. Mais moi, je sais qu’elles sont là.

Chaque jour est fait de petites victoires. Et d’échecs aussi, que j’espère négligeables. Ensemble, ils donnent à mon empreinte écologique personnelle une jolie teinte vert pâle.

Au cours des derniers mois, j’ai commencé à me demander sérieusement pourquoi on continue à faire tant de «mauvais » choix, alors qu’on sait, suffisamment bien, ce qui est bon pour l’environnement. Pourquoi se laisse-t-on tenter par des carottes bios élégamment emballées dans une barquette en styromousse non recyclable? Par ces cœurs en chocolat à l’huile de palme qui nous interpellent sur le comptoir de la pharmacie? Par Hawaï comme destination pour des vacances bien méritées? On ne saisira peut-être jamais l’impact véritable de nos actions individuelles, mais on en a une petite idée, quand même. Et cumulées, nos transgressions collectives en disent long sur nos paradoxes quotidiens.

En voici quelques exemples, pincement au cœur garanti:

Source: Climatic Change, vol. 125, numéro 2, juillet 2014.
Source: Parlement européen sur l’huile de palme et la déforestation des forêts tropicales humides, 2017.
Source: Science, vol. 354, numéro 6313, 2016.
Source: Federal Highway Administration, 2017.
Source: Carry Your Cup, 2017.

C’est évident, on a du mal à passer de la parole aux actes, tant individuellement que collectivement. C’est ce que David Owen, auteur prolifique et journaliste de longue date au New Yorker, décrit comme des «écarts climatiques» ou des Green Gaps, dans le dernier numéro de BESIDE.

Le concept ne s’applique pas aux individus qui aimeraient opter pour un mode de vie plus écolo, sans en avoir les moyens. Il ne s’applique pas non plus aux climatosceptiques. L’écart climatique, ou Green Gap, concerne tous ceux qui peuvent se permettre d’effectuer des achats plus raisonnables, de changer leurs habitudes quotidiennes et de voter pour le parti ayant les politiques environnementales les plus courageuses.

Le réchauffement médiatique

On ne peut plus attribuer ce fossé à l’ignorance: on se voit submergé de faits alarmants sur le changement climatique. Voici quelques-unes des déclarations de la communauté scientifique que les médias nord-américains ont fait circuler en 2017:

Source: L’Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA), 2018.
Source: Earth Overshoot Day, 2018.
Source: Nature, vol. 546, numéro 7660, juin 2017.
Source: Conseil national de recherches Canada, 2013.

Ce qui peut poser problème, par contre, c’est que les médias se contentent généralement de souligner à gros traits la gravité du changement climatique et la menace imminente sur la nature. Cette approche tend à polariser le débat, où s’affrontent deux camps dominants: ceux qui croient au changement climatique et ceux qui nient son existence, avec pour effet insidieux de leur offrir une couverture égale (même si, en réalité, le second camp ne représente qu’une faible minorité de gens, tant dans la communauté scientifique que dans la population). Dan Kahan, professeur à la Faculté de droit de Yale, explique que notre «position sur le changement climatique témoigne aujourd’hui du genre de personne que l’on est». Ça serait une excellente nouvelle si seulement on agissait conformément à nos valeurs. Mais le débat actuel est si polarisé et si stérile que nos actions semblent perdre l’importance qu’elles devraient avoir.

Les statistiques alarmantes peuvent aussi avoir pour effet de dissiper nos meilleures intentions. Plus on lit sur l’acidification des océans, la perte de biodiversité ou les grands objectifs chiffrés de nos décideurs pour lutter contre le changement climatique, plus on se détache de ces enjeux. Il est fondamentalement difficile pour l’être humain d’absorber des informations qui ne concernent pas sa réalité propre, que ce soit dans le temps (l’an 2100), dans l’espace (le cercle arctique) ou en matière d’échelle (la température de la planète)—et de réagir en conséquence.

Les histoires plus personnelles entendues au cours des derniers mois nous touchent davantage: pensons à la Californie, à Porto Rico et à la Floride. Mais même le lien entre ces récits tragiques et nos actions quotidiennes nous semble ténu. Il est par ailleurs risqué de mettre l’accent sur les scénarios de catastrophes climatiques; le journaliste David Wallace-Wells l’a appris l’été dernier, lui qui a été vivement critiqué à la suite de la publication d’un article dans le New York Magazine. Il écrivait:

Ces déclarations apocalyptiques peuvent susciter beaucoup de culpabilité. Ce qui est pire encore, toutefois, c’est qu’on s’y habitue au fil du temps et qu’elles nous apparaissent même secrètement excitantes. On se désensibilise graduellement de la réalité qui, elle, nous rattrape lentement.

 

PORNOGRAPHIE CLIMATIQUE

Phénomène par lequel le sensationnalisme des nouvelles sur le changement climatique participe à la construction d’un fantasme apocalyptique, au détriment de ce qui pourrait être un message constructif.

D’après l’économiste et psychologue norvégien Per Espen Stoknes, les médias nous abreuvent de nouvelles pour la majorité «abstraites, sinistres, alarmistes, culpabilisantes et polarisantes», qui contribuent à notre détachement et à notre sentiment d’impuissance.

Notre «paresse écologique» serait donc en partie le résultat de notre crainte, nourrie par les médias, de perdre des acquis, si l’on devait apporter les changements nécessaires dans nos vies pour lutter contre le changement climatique. Mais n’est-il pas trop facile de rejeter la faute sur le sensationnalisme des médias? Ou de reprocher à nos décideurs de ne pas nous obliger à changer? Dans son texte, David Owen suggère par exemple d’aggraver les embouteillages afin de dissuader les gens de se déplacer en voiture…

Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à chercher la racine de nos «écarts climatiques» du côté de notre malaise. Il n’est surement pas inutile de savoir que vos voisins sont comme vous, qu’ils en font un peu plus un jour et un peu moins le lendemain. Ils ont quelques difficultés à surmonter la lassitude ambiante de l’apocalypse. C’est peut-être avec ce regard franc et sans prétention que nous trouverons des pistes de solution plus efficaces pour redorer le vert de notre empreinte climatique collective.

Journal de bord

Confessions collectives

Depuis que les membres de notre équipe, chez BESIDE, ont commencé à signaler leurs green gaps, nos bureaux sont devenus une sorte de laboratoire. Certains d’entre nous continuent de venir au travail en voiture, d’autres commandent trop souvent des plats à emporter. Il nous arrive à tous de laisser des appareils électroniques en charge la nuit. Le plus important, toutefois, c’est qu’on verbalise dorénavant nos écarts de conduite, ce qui donne lieu à des situations assez hilarantes.

On sait pertinemment qu’on n’est pas seuls à cultiver ces paradoxes au quotidien, loin de là. On a donc décidé de solliciter des gens de divers milieux— illustrateurs, écrivains, musiciens, entrepreneurs, artistes visuels et scientifiques—que l’on sait profondément préoccupés, comme nous, par l’état de notre planète. Nous leur avons demandé quels étaient les défis auxquels ils se heurtaient dans leur vie de tous les jours quant à leur aspiration à un mode de vie plus vert. Leurs réponses, toutes plus sincères les unes que les autres, composent le journal que nous vous présentons ici. Il nous permettra peut-être d’amorcer un autre genre de conversation, plus personnelle et plus positive, et de considérer les pistes de solution qui se trouvent déjà là, sous notre nez…

 

«Ça fait du bien de pouvoir faire des activités non polluantes en harmonie avec la nature, mais il faut paradoxalement rouler des heures en voiture pour s’y rendre.»

 

SÉBASTIEN THIBAULT


Illustrateur gaspésien dont le travail éditorial
s’inspire des enjeux sociaux et politiques de notre époque
Catherine Lepage
Autrice, illustratrice et cofondatrice de Ping Pong Ping

“Le seul remède pour me débarrasser de mes maux de tête de lendemains de veille:
prendre des bains, au moins quatre.”

Vincent Bilodeau
RÉALISATEUR EN DESIGN D’ANIMATION ET DIRECTEUR artistiQUE

 

 

 

 

«Un petit aperçu de mes écarts climatiques ponctuels: je suis végane et c’est bon pour la planète et pour les animaux, mais je mange souvent mes salades avec une fourchette en plastique jetable.»

KANE TCHIR
Propriétaire du studio d’art et d’illustration multidimensionnel NICENOTHINGS

Valentine Thomas
Pêcheuse au harpon, chef accomplie
et ex-avocate en droit canadien

« Depuis que je vis en Europe, je fais mon possible pour me déplacer en bus ou en train pour réduire mon empreinte carbone, mais j’ai quand même pris six fois l’avion au cours des trois dernières années. Je suis allée en Italie, en Croatie, aux États-Unis, au Japon, en France et en Finlande. »

Kaori Mitsushima
ILLUSTRATRICE À LA PIGE, PRAGUE

Joyeux Paradoxes

Noël en cellophane

Le 24 décembre, nos actions, nos envies et nos convictions s’entrechoquent comme jamais. Récit d’une journée au bord de la crise de nerfs, par la chroniqueuse Catherine Ethier.

Ivresse et piroulines! Les fêtes tambourinent dangereusement à nos portes-patio avec leurs beaux grands ongles au shellac. Et que nous indique leur douce mélodie? Oh oui. Que le passage de papy Noël nous réserve bien des stress — et pas mal de questionnements, si t’as pas élu domicile sous un galet dans les six derniers mois. Parce qu’après avoir signassé le Pacte pour la transition d’une fière main et acheté une couple de sacs en tissu pour faire ton petit marché, faut toujours ben que tu l’affrontes, le temps des fêtes. Avec toutes ses contradictions et ses urgences.

Visualisons donc cette fameuse journée du 24 décembre. Vous savez, celle où le commun des cailles se rend compte que ça lui prend 8 paquets de bulles de bain pour enivrer (d’épouvante) tous les gens qui les recevront, un repas pour une tablée de 27 et une carte-cadeau pour ce cousin étrange qu’il n’estime pas tant mais que, ben coudonc, il a eu le bonheur de piger cette année.

Le véhiculage

Avez-vous déjà fait vos emplettes de Noël en bus? Eh bien moi, si. Je le fais depuis des années — et ce n’est pas parce que je suis coiffée d’une auréole, mais plutôt parce que je n’ai pas mes licences. Charmante de même. L’an dernier, mes nièces EXIGEAIENT un tipi de tissu hip pour établir leur QG dans le sous-sol. Or, j’ai beau avoir la verdure au cœur, trainer un tipi de deux mètres de pôles de bois à partir du Carrefour Laval ne fut pas pure féérie. Oh, arrivée chez moi, j’étais fière de ma grande rectitude de transport de pauvresse responsable. Je ne vous cacherai toutefois pas avoir failli me jeter dans le premier VUS à hauteur de hanche pour implorer son conducteur de m’accompagner dans ma tournée des boutiques. De m’attendre aux portes du Eaton, gaz roulant et Bing Crosby roucoulant, pour faire sûr que j’aie le pelvis au chaud, au retour. De virailler avec moi dans les parkings grouillants de coucous aux yeux injectés de sang, prêts à te rouler sur le corps pour ton spot en face du Simons. Puis, tant qu’à donner une volée à mère Nature, de faire la file à la commande à l’auto du Starbucks pour un latté à la canne de bonbon avec une paille (que je prendrais soin d’étiqueter au nom de la tortue qui se ramassera avec, coincée dans sa petite narine rose).

L’achetage d’affaires

J’ai beau, chaque année, me promettre d’acheter peu et me préparer à tenir le discours du «Tant qu’à s’abandonner à un échange de cadeaux de trois minutes et quart qui ne rendra personne SI heureux, pourquoi est-ce qu’on s’en passerait pas, de cadeaux, han? L’an prochain, on se donne rien!», je me retrouve TOUJOURS à arpenter la ville le 24. Le souffle court, je prie bébé Jésus de m’aider à dénicher de nouvelles affaires qui combleront malgré moi mes proches de malaise tellement j’aurai visé à côté de leur personnalité 2018. Parfois, je me sens impétueusement grippette, cléveure et fine, et je me procure tout en ligne, loin de la furie des acheteux de dernière minute. C’est au déballage desdits biens transportés par Boeing que j’ai envie de me coiffer d’un demi-chou et d’aller réfléchir dans le coin, quand je constate que le cache-cou acheté à ma sœur est arrivé dans une boite de six mètres par quatre, wrappé dans trois couches de papier bulle — c’est que c’est très friable, un cache-cou, vous saurez. Et ça, c’est sans parler des p’tits qui déchiquèteront leurs présents sans dire merci, pupilles dilatées et glotte hurlante devant tout ce papier phosphorescent à sacrer directement aux vidanges, ensevelis sous une pile de scrap dont ils ne se souviendront plus dans quatre jours.

Ce qui est chouette avec Noël, c’est que je suis très gaie, n’est-ce pas? N’EST-CE PAS.

Poursuivons, joues rougies et écharpe de fin mohair au vent!

Le mangeage

Passé 20 heures, une fois les petits puffs au saumon consommés, mon moment préféré se déploie la patte : la soupaille. Mais là, cette année, on mange quoi? Faux-filets de… ES-TU VIRÉE SU’L TOP? Avec les 8 000 gallons d’eau requis pour engraisser le goret, les rivières de méthane qui s’évaporent des miches de ruminants à longs cils et la cruauté — qui va de l’abattage au charroyage —, c’est hors de question. La dinde? C’est pas ben ben mieux. Et je vais répondre quoi à ma mère quand, pour être fancy et miel, elle nous servira du foie gras sur une biscotte craftée de ses blanches mains? Moi qui me suis toujours refusée à consommer cette matière qui relève de la haute terreur aviaire, l’an dernier, je ne savais que dire pour ne pas lui briser le cœur. Serai-je cette imbuvable fille qui débarque avec ses principes, qui fait pleurer mamie et qui gâche le réveillon pis le After Eight de tous? Ça se recycle-tu, les petites enveloppes nouères de After Eight? QUELQU’UN PEUT-IL M’APPORTER UN SAC DE PAPIER BRUN, QUE J’Y RESPIRE QUELQUES INSTANTS? Ah, super. Le papier bulle. Ça fera l’affaire.

Le repartage

Avez-vous déjà tenté de repartir de chez votre hôte les mains vides? T’as beau avoir des bottes à zippeure, n’est pas née la bougresse qui réussira à fuir une maisonnée de Noël sans une fournée de biscuits scellés dans la péli moulante, huit Tupperware de soupe aux pois, un Ziploc rempli de gravy, un assortiment de savons provençaux FORT JOLIMENT assemblés dans un hectare de cellophane, deux sacs blancs du Jean Coutu remplis de pain que tante Suzanne refuse de garder une seconde de plus dans sa cuisine et trois bouteilles d’eau, «parce que t’as l’air ben, ben déshydratée, Cathie». C’est ainsi : on est bonne hôte quand on tire des bouteilles d’eau à pleines paumes en direction de ceux qu’on aime. Même si t’avais emballé tes cadeaux dans ton vieux papier ciré de viandes froides (les enfants célèbreront certes le parfum de Bologne ambiant) pour avoir la conscience rosine, tu reviendras che’vous avec assez de matière plastique pour te crafter un beau grand radeau pis te laisser dériver au pays des petits gestes qui changent pas grand-chose, en te promettant que l’an prochain, toute va ben aller. La bise.

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Autrice et chroniqueuse au verbe festif, Catherine Ethier taquine son prochain sur les ondes radiophoniques de Gravel le matin. Elle grésille aussi à l’occasion dans les pages du journal Métro et du magazine Dinette, et s’abandonne à moult risettes télévisuelles à Code F et Esprit critique.

Pourquoi nous échouons

Accepter l’inconfort

Et si, pour le bienêtre de l’environnement, nous devions déprogrammer notre instinct?

C’est une drôle d’époque pour les humains. Nous suivons une trajectoire qui nous pousse tout droit vers la catastrophe climatique, et nous le savons, mais nous sommes incapables de lever le pied de l’accélérateur — littéralement. Pourquoi ? La réponse courte, c’est que nos cerveaux ne sont pas adaptés à la réalité d’aujourd’hui.

Malgré toutes les avancées technologiques, nous sommes encore faits pour l’ancien monde, dont les conditions difficiles ont modelé notre évolution et nos instincts. Nous sommes programmés pour réagir rapidement lorsque notre vie est menacée de façon imminente — pensons aux dangers qui peuvent survenir en milieu sauvage, par exemple. À l’inverse, nous ne savons pas faire face à un péril qui se dessine lentement, sournoisement; notre cerveau, aussi puissant soit-il, ne fonctionne pas comme ça.

Ces réflexes profondément enracinés côtoient notre aptitude à la pensée abstraite, qui nous permet d’appréhender la réalité du changement climatique. Résultat: nos théories et nos instincts se heurtent, donnant lieu à une condition que les psychologues appellent la dissonance cognitive. En d’autres mots, ce phénomène se produit lorsque nos comportements entrent en collision avec nos croyances. Dans le domaine de l’environnement, on parle de green gaps, ou d’« écarts climatiques ». Et oui, ces écarts climatiques nous font nous sentir très, très mal.

Les êtres humains ont développé toutes sortes de stratégies mentales pour éviter de vivre l’inconfort associé à la dissonance cognitive. Une tension qu’il nous faudra pourtant apprivoiser, car c’est elle, ultimement, qui nous incitera à changer nos comportements. De fait, « la dissonance fera de nous de meilleurs humains », soutient Dan Meegan, un expert en psychologie cognitive de l’Université de Guelph, en Ontario.

Voici trois subterfuges dont nous usons pour nous protéger de la vérité — et quelques conseils pour court-circuiter nos propres mécanismes de défense.

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Mécanisme d’évitement

Cultiver un sentiment de supériorité.

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La plupart des gens surestiment leurs comportements pro-environnement. C’est encore plus vrai si leurs voisins ne sont pas aussi conscientisés qu’eux. « Pour entretenir le déni, il suffit de regarder autour et de repérer une personne, voisin ou ami, pire que soi », résume Meegan.

Fait: Les normes sociales ne sont pas de bons points de référence.

La conformité à un groupe s’inscrit dans un processus évolutif. « Nous avons toujours vécu au sein de communautés; si les individus ont réussi à coexister harmonieusement, c’est parce qu’ils ont établi des règles que tout le monde respecte », explique Meegan. Or, il est facile de se complaire dans ses propres comportements si l’on considère les normes du groupe comme un point de référence, car la plupart des gens réfléchissent très peu à la façon dont leurs actions contribuent au changement climatique. La barre est en somme placée si bas que de réussir à sauter par-dessus n’est pas un exploit!

Solution: Apprivoiser le malaise.

La société a tendance à mépriser ceux qui transgressent les normes pour adopter des comportements pro-environnement. « Nous reprochons à ces personnes d’être snobs ou élitistes, alors qu’elles font de bonnes choses », dit Meegan. Pourquoi? Pour contourner la dissonance cognitive, évidemment. Et pour éviter de nous détester nous-même, ce qui nous forcerait peut-être à réajuster nos propres actions.

Vous vous sentez agressé quand on vous traite de « grano » ou d’autres noms péjoratifs? (Pour lire quelque chose de choquant, allez voir la définition du terme environmentalist sur le site Urban Dictionary…) Ne vous sentez pas visé. Soyez un écologiste humble, compatissant — rappelez-vous que nous sommes tous en mode survie —, et faites ce que vous avez à faire. Les normes sociales finissent toujours par évoluer, à condition que certaines personnes soient prêtes à faire fi des critiques.

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Mécanisme d’évitement

Être mauvais en math.

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Nous tenons pour la plupart une sorte de registre mental dans lequel nous comptabilisons nos bonnes et nos mauvaises actions. Nous « utilisons » ensuite inconsciemment les premières pour justifier les secondes. C’est le phénomène de la licence morale. En d’autres mots, si une personne apporte toujours ses sacs réutilisables à l’épicerie, elle se dédouanera peut-être d’acheter ensuite un café dans un gobelet jetable.

Fait: Nos bonnes actions font souvent pâle figure.

Nous avons tendance à accorder beaucoup moins d’importance aux mauvaises actions qu’aux bonnes. La raison est simple: cela nous permet de nous sentir libres d’agir à notre guise. « En se félicitant pour chaque petit geste positif, on se dupe soi-même », insiste Meegan. Mais ne vous faites pas d’illusions: ce n’est pas en participant au mouvement « Une heure pour la Terre » que vous annulerez l’empreinte carbone de vos vacances dans le Sud.

Solution: Utiliser un calculateur d’empreinte écologique.

Pour vrai. Il existe plusieurs outils qui permettent de mesurer le cout en carbone de nos gestes quotidiens, comme celui-ci, créé par The Nature Conservancy. « Soyez honnête envers vous-même lorsque vous évaluez les conséquences de vos actions, et veillez à les quantifier avec précision », conseille Meegan. Évidemment, si vous faites bien vos calculs, vous constaterez que les entreprises ont bien plus d’impact sur l’environnement que les individus. Le mieux est sans doute de conjuguer actions individuelles et actions collectives: plusieurs mouvements sociaux et politiques exigent en effet des industries qu’elles rendent des comptes.

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Mécanisme d’évitement

Vivre dans le moment présent.

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Dans une perspective évolutionniste, aujourd’hui est toujours plus sûr que demain. Nous sommes donc considérablement désavantagés lorsqu’il s’agit de mener une réflexion à long terme. « Quand votre objectif est simplement de survivre assez longtemps pour transmettre vos gènes, disons que c’est le court terme qui compte », expose Meegan. Notre tendance à privilégier le présent au détriment de l’avenir a un nom: la préférence temporelle.

Fait: La nature ne nous attendra pas.

Nous sommes des créatures optimistes, mais la nature ne nous promet pas de fin heureuse. « L’histoire de l’humanité regorge d’exemples de sociétés qui ont saboté leur propre existence parce qu’elles se sont avérées incapables de faire preuve de prévoyance  », rappelle Meegan.

Solution: Automatiser les décisions difficiles.

Il est difficile de résister à la préférence temporelle chaque fois que l’on nous offre un choix. Une astuce? Supprimer le choix en question. Prenez l’épargne pour la retraite: les conseillers financiers recommandent systématiquement les prélèvements automatiques, car ils savent très bien que leurs clients opteront pour une gratification immédiate, au risque d’en souffrir plus tard. Si de nombreuses décisions pro-environnement doivent être prises sur le moment, la planification demeure une précieuse alliée — il suffit de profiter des vagues de lucidité et de détermination qui nous assaillent pour passer à l’action. Par exemple, vous souhaitez réduire votre consommation de produits industrialisés? Vous pourriez vous inscrire au programme d’Agriculture soutenue par la communauté (ASC) et recevoir, dans un point de chute près de chez vous, un panier d’aliments biologiques locaux. Finie, la valse-hésitation au supermarché!

Changer, malgré tout

La vie après la viande

Le journaliste et animateur radio Matthieu Dugal raconte comment il a surmonté son amour indéfectible pour le steak de thon et les côtelettes d’agneau, pour devenir un vegan bien assumé.


«Très sincèrement, je ne pensais jamais écrire ça. D’ailleurs, c’est pas facile de le faire considérant la manière dont on juge ce choix de vie dans toutes les couches de la société — tant à gauche qu’à droite, tant en haut qu’en bas. Bref, je ne récolterai ni likes, ni amis, ni gratitude avec cette confession. Et promis, je ne vous en parle plus après.

Longue histoire courte: il y a un an, ma blonde a commencé son «Défi végane 21 jours». Je dis «son», parce que si j’ai commencé par dire «OK, je vais le faire avec toi» (principalement pour des raisons logistiques—eille, deux menus par repas quand t’es deux dans la maison, ça va faire), je visualisais déjà le glorieux retour des omelettes, des côtelettes d’agneau au romarin, des ossobucos extra persil, du tendre tilapia et des bonnes saucisses aux mille saveurs. Parce que j’aime la viande. En malade.

Et je mange tout. J’ai déjà habité en Uruguay, patrie de l’asado avec l’Argentine, là où on mange les bêtes au complet, de la tête à la queue, et des fois aux queues. Des yeux, d’la cervelle, d’la panse, d’la langue, des schnolles, en veux-tu en v’là. J’ai même adoré le haggis quand je suis allé à Édimbourg — c’est dire —. et j’ai toujours été pas mal sensible aux arguments du chef Martin Picard, pour ne nommer que celui-là. J’aime la viande.

Pas mal un gros fan de poisson aussi. Morue noire sauce au beurre? Steak de thon réduction de balsamique? Pavé de saumon noyé dans le jus de citron? Emmènes-en, c’pas d’l’onguent. Et les fromages… Partez-moi pas là-dessus. Dattes farcies au bleu. Miam.

Mais bon, tant qu’à interrompre ce bonheur pour trois semaines, aussi bien savoir pourquoi.

Je vais être bien franc avec vous (et avec elle): même si j’aime beaucoup ma blonde — depuis longtemps — et que je trouve sa présence en ligne vraiment top, je ne m’étais jamais arrêté à essayer de comprendre les raisons de son véganisme. En fait, ça me faisait toujours un peu suer (juste un peu quand même) de voir ses publications, cet acharnement. Je me disais qu’anyway, ça fait des milliers de générations qu’on mange de la viande; c’est, évolutivement parlant, plus que normal. Pis franchement, on est au sommet de la chaine alimentaire, on est des prédateurs comme y en a des milliers d’autres dans le monde animal. La souffrance de ces êtres inférieurs à nous? Fuck that. Cage aux sports!

En quelques mots, je trouvais les véganes un peu too much avec leur lot quasi religieux d’interdictions et leur refus du plaisir de manger du bon manger.

Vous devez commencer à voir que la science est un des grands principes qui guident mon passage sur cette roche. Après ces trois semaines de documentation, donc, j’ai fait le constat suivant: au-delà du comportement de certains véganes, qui frisent le ridicule avec un prosélytisme digne d’un jésuite venu révéler aux populations autochtones l’existence d’un dieu meilleur que les leurs, le véganisme a beaucoup plus de sens que l’alimentation carnée. Et par une très, très, très grosse marge.

D’un strict point de vue thermodynamique, l’alimentation carnée, c’est un peu comme si on chauffait encore nos maisons au charbon. La quantité d’énergie et d’eau qu’il faut pour produire un kilo de viande, de lait ou de beurre est tout simplement insoutenable si nous voulons pouvoir nourrir les dix milliards d’habitants qui peupleront bientôt la Terre. Il y a 70 milliards de bêtes d’élevage dans le monde; leur merde, de même que la nourriture, les engrais et les médicaments qu’on leur donne, représentent une catastrophe environnementale au même titre que l’obstination de Trump à vouloir ouvrir des zones de forage pétrolier comme si c’était des McDo. Les zones qui sont mortes dans les rivières et les océans à cause des engrais utilisés dans l’agriculture industrielle (principalement pour nourrir du bétail) asphyxient les écosystèmes, et les meilleurs d’entre eux.

Si tout le monde mangeait sans viande, on diviserait par 20 le nombre de terres nécessaires pour se nourrir, et on sait qu’on a besoin de plus de forêts.

Et on ne parle même pas de la surpêche: de plus en plus d’études indiquent que nous sommes en voie de vider les océans de leur vie, littéralement. Pour un kilo de poisson pêché, on tue cinq kilos de biomasse marine. Selon plusieurs experts, à moins de pêcher deux-trois truites une fois de temps en temps dans un lac des Laurentides, le concept de pêche responsable n’est qu’une pieuse technique de greenwashing.

Depuis Darwin, nous nous rendons aussi compte que nous ne sommes qu’une branche de l’évolution de la vie sur Terre, et que ce qui nous semblait exclusif, la conscience, est probablement beaucoup plus répandu que nous ne le croyions. En fait, les neurosciences sont catégoriques: nos animaux d’élevages industriels sont dotés de conscience et souffrent. Je pense à ça quand je croise, sur l’autoroute, des camions de cochons qui s’en vont à l’abattoir, et qu’il pleut et qu’il fait cinq degrés. Ce n’est pas de la sensiblerie; c’est scientifiquement prouvé. Qu’on mange de la viande ou pas, faut juste le savoir.

La viande bio, les vaches dans les champs, les poules en liberté? C’est super, mais la quantité de terres requise pour répondre à notre demande est tout simplement impossible à atteindre.À l’instar de plusieurs experts, j’en suis venu à la conclusion que l’industrie de la viande est scientifiquement et écologiquement non viable.

Tout ce gâchis écologique juste pour avoir un bon gout sur la langue? Je n’achète plus ça.

Est-ce qu’on a besoin de viande et de lait et de poisson pour vivre? Pas du tout. C’est loin d’être indispensable. Est-ce que le véganisme est à la portée de toutes et de tous? Pour un paquet de raisons — de santé, d’accessibilité —, non. J’ai la chance d’avoir un bon salaire (mais tsé, ça coute cher en simonac, la viande…), de vivre dans un endroit où l’offre est énorme. J’ai choisi de ne pas avoir d’enfants, je n’ai donc pas à composer avec la pression de l’école et celle de leurs amies et amis.

J’ai aussi la chance d’aimer pas mal la bouffe, toute la bouffe (en fait, à part les bananes pis les $%&*&?% de panais, j’mange pas mal de tout). J’ai la chance d’avoir une blonde en or avec qui j’ai le plaisir de cuisiner de la vraie gastronomie, pas des substituts fades à une alimentation que j’adore à la base, je le répète.

On sait qu’on ne mange collectivement pas assez de fruits et de légumes. Nous sommes des populations en carence de fibres, et cela occasionne un paquet de troubles de santé qu’il serait trop long de nommer ici. Est-ce qu’on peut mieux vivre en ne mangeant pas de viande? Oh que oui.

Dans la vie en général, il m’arrive d’être en tournage et de devoir suivre l’équipe au resto. Est-ce que je vais faire c.…? Non. Tu m’invites chez vous (tu vas m’inviter encore, hein)? Ça se pourrait que je te vole une tranche de saucisson à l’apéro. Et oui, je mange des huitres (jusqu’à preuve du contraire, une huitre n’a pas de conscience et son élevage ne met pas en danger les océans). Est-ce que je me trouve saint? Pantoute. Je suis moi aussi pétri de contradictions, que j’assume, et je suis bien évidemment ouvert à en parler.

J’aimerais vraiment remercier Marianne, ma blonde adorée, qui m’a permis de réaliser ces choses en prenant l’initiative de ce changement beaucoup moins difficile qu’il n’y parait.Est-ce que mon choix est un jugement à propos de mes collègues, amis et amies qui ont décidé de faire autrement? Pas du tout. Je vais pas m’insurger contre une chose que j’ai pratiquée pendant des décennies.

Vous pouvez me juger secrètement, ou pas. Mais j’espère que vous allez me parler pareil. Je vais continuer à rire des jokes de véganes (souvent excellentes), je vous aime ben gros, je vous souhaite une ben belle année qui que vous soyez et où que vous soyez.

Pis une chance que la bière, c’est végane.

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Matthieu Dugal est journaliste, animateur et chroniqueur depuis 20 ans. Il a notamment collaboré avec Le Devoir, La Presse, Voir et ICI Radio-Canada Première, où il anime l’émission Moteur de recherche, qui conjugue science, environnement, santé et technologies.

Mot de la fin

Nous sommes parfaits*

 

«Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain,je planterais quand même un pommier.»— Martin Luther

 

Malgré tout, il y a une lueur d’espoir dans cette série de confessions sur notre incapacité à traiter notre planète avec tout le respect qui lui est dû. J’entends une communauté d’individus qui disent: «Voici comment j’aurais voulu me comporter, mais voici comment mon cerveau reptilien m’a plutôt poussé à agir.»

Celles et ceux qui conçoivent nos médias sociaux l’ont bien compris: nos aspirations environnementales et humanistes ne font pas le poids contre les tentations faciles. Et ces dernières sont partout sur nos écrans: visionnement automatique de vidéos de chats sur Facebook, repas prêts-à-cuisiner livrés à notre porte dans de jolies boites, achat en un seul clic d’un extracteur de jus sur Amazon, qui nous incite à nous procurer une abondance de fruits qui mourront sur le comptoir.

On est programmé pour fonctionner dans un système qui nous pousse à faire des choix nuisibles à notre santé et à notre climat.

Mais ce n’est pas une raison pour se taper la tête contre les murs. Oui, on se sent bien impuissant face au réchauffement de la planète, et parfois même déçu de nous-même. Mais il faut tout de même reconnaitre la puissante volonté de changement qui nous habite, et notre solide bilan dans l’atteinte de nouvelles normes sociales et environnementales. Comme le déclare Andrew Revkin, journaliste scientifique et auteur du blogue Dot Earth du New York Times :

Plus on prendra conscience de notre impact immédiat sur l’environnement—la façon dont on pollue l’air, les conditions médiocres dans lesquelles sont fabriqués les objets qui nous entourent, la courte durée de vie de nos biens les plus communs—, plus il deviendra difficile de taire notre malaise. Bientôt, la transition vers des choix plus écologiques ne sera plus un luxe, mais une nécessité. Et la nécessité n’est-elle pas la mère de l’invention?

Ce sentiment d’urgence incite des scientifiques, des entrepreneurs et des citoyens à apporter des changements audacieux à leur mode de vie. On peut notamment penser au pêcheur qui a adopté des méthodes d’aquaculture durables, à l’apiculteur qui met sa pratique au service des communautés ou au biologiste qui s’appuie sur l’écotourisme pour financer des projets de restauration de récifs coralliens dans le Pacifique Sud. Ces gens consacrent leur existence à nous proposer des choix nouveaux, pour qu’on puisse, à notre tour, avoir un impact positif sur le monde. Ce sont ces histoires dont on devrait entendre parler plus souvent: les histoires de ceux qui voient le verre à moitié plein.

Il a été prouvé que la pression positive des pairs peut contribuer à stimuler la motivation. Si, par exemple, vous voyez une affiche dans le métro indiquant que 90% des habitants de votre quartier compostent activement leurs déchets alimentaires et qu’ils ont ainsi réussi à les réduire de moitié, il y a de bonnes chances que vous vous procuriez illico un bac brun, vous aussi. C’est peut-être parce qu’on a peur de rater quelque chose, le fameux FOMO. Ou parce qu’on a une nature fondamentalement compétitive. Peu importe, il n’y a pas de mauvaise façon d’encourager l’adoption de comportements plus sains.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne réussira pas à opérer des changements radicaux à grande échelle en rejetant la faute sur les autres. Si on veut qu’ils se produisent, on doit exprimer notre malaise, exiger qu’on nous offre de meilleures options et se tenir mutuellement responsables de la protection de la planète. Avec le temps, il sera de plus en plus facile de poser des actions quotidiennes plus écologiques. Et notre cerveau reptilien ne pourra plus nous duper…

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*Titre de la conférence TED d’Andrew Revkin sur le changement climatiqueet les comportements humains

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