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Dossier

Nos écarts climatiques

Quand nos choix quotidiens font fi de nos beaux idéaux.

Éditorial

GREEN GAP OU «ÉCART CLIMATIQUE»

Le fossé entre nos bonnes intentions et nos actions quotidiennes
en matière d’environnement et de changement climatique.

 

Notre lassitude face à l’apocalypse

Dès que je mets le pied hors du lit, je sens que chacune de mes décisions a le potentiel de discréditer ou, au contraire, de redorer mon engagement environnemental. Un peu comme si j’avais comme totem un hibou aux sourcils froncés qui, du haut de son arbre, jugeait mes moindres faits et gestes.

Dieu merci, je n’ai pas encore cédé à l’attrait des capsules de café. Mais l’espresso italien que je bois bien serré tous les matins est-il vraiment écoresponsable? Quelle est l’empreinte écologique des quelque mille tasses que j’avale avec avidité chaque année? En tant que rédactrice en chef d’un magazine qui prône le respect de l’environnement, je devrais savoir. Ne devrions-nous pas tous savoir?

Je ressens une belle fierté quand je me rends au travail à vélo—je me donne même une petite tape mentale dans le dos. Les weekends, c’est une autre histoire: je multiplie les kilomètres en voiture. À la maison, je composte, je recycle, j’essaie de faire mes courses chez le boucher écolo et les épiceries zéro déchets, alors qu’au travail, il m’arrive de ne pas voir le temps passer, et de finir par acheter un lunch suremballé. Mes collègues n’apercevront peut-être pas les multiples couches de pellicule plastique que j’aurai cachées, honteuse, au fond de notre poubelle. Mais moi, je sais qu’elles sont là.

Chaque jour est fait de petites victoires. Et d’échecs aussi, que j’espère négligeables. Ensemble, ils donnent à mon empreinte écologique personnelle une jolie teinte vert pâle.

Au cours des derniers mois, j’ai commencé à me demander sérieusement pourquoi on continue à faire tant de «mauvais » choix, alors qu’on sait, suffisamment bien, ce qui est bon pour l’environnement. Pourquoi se laisse-t-on tenter par des carottes bios élégamment emballées dans une barquette en styromousse non recyclable? Par ces cœurs en chocolat à l’huile de palme qui nous interpellent sur le comptoir de la pharmacie? Par Hawaï comme destination pour des vacances bien méritées? On ne saisira peut-être jamais l’impact véritable de nos actions individuelles, mais on en a une petite idée, quand même. Et cumulées, nos transgressions collectives en disent long sur nos paradoxes quotidiens.

En voici quelques exemples, pincement au cœur garanti:

Source: Climatic Change, vol. 125, numéro 2, juillet 2014.
Source: Carry Your Cup, 2017.
Source: Parlement européen sur l’huile de palme et la déforestation des forêts tropicales humides, 2017.
Source: Science, vol. 354, numéro 6313, 2016.
Source: Federal Highway Administration, 2017.

C’est évident, on a du mal à passer de la parole aux actes, tant individuellement que collectivement. C’est ce que David Owen, auteur prolifique et journaliste de longue date au New Yorker, décrit comme des «écarts climatiques» ou des Green Gaps, dans le dernier numéro de BESIDE.

Le concept ne s’applique pas aux individus qui aimeraient opter pour un mode de vie plus écolo, sans en avoir les moyens. Il ne s’applique pas non plus aux climatosceptiques. L’écart climatique, ou Green Gap, concerne tous ceux qui peuvent se permettre d’effectuer des achats plus raisonnables, de changer leurs habitudes quotidiennes et de voter pour le parti ayant les politiques environnementales les plus courageuses.

Le réchauffement médiatique

On ne peut plus attribuer ce fossé à l’ignorance: on se voit submergé de faits alarmants sur le changement climatique. Voici quelques-unes des déclarations de la communauté scientifique que les médias nord-américains ont fait circuler en 2017:

Source: L’Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA), 2018.
Source: Earth Overshoot Day, 2018.
Source: Nature, vol. 546, numéro 7660, juin 2017.
Source: Conseil national de recherches Canada, 2013.

Ce qui peut poser problème, par contre, c’est que les médias se contentent généralement de souligner à gros traits la gravité du changement climatique et la menace imminente sur la nature. Cette approche tend à polariser le débat, où s’affrontent deux camps dominants: ceux qui croient au changement climatique et ceux qui nient son existence, avec pour effet insidieux de leur offrir une couverture égale (même si, en réalité, le second camp ne représente qu’une faible minorité de gens, tant dans la communauté scientifique que dans la population). Dan Kahan, professeur à la Faculté de droit de Yale, explique que notre «position sur le changement climatique témoigne aujourd’hui du genre de personne que l’on est». Ça serait une excellente nouvelle si seulement on agissait conformément à nos valeurs. Mais le débat actuel est si polarisé et si stérile que nos actions semblent perdre l’importance qu’elles devraient avoir.

Les statistiques alarmantes peuvent aussi avoir pour effet de dissiper nos meilleures intentions. Plus on lit sur l’acidification des océans, la perte de biodiversité ou les grands objectifs chiffrés de nos décideurs pour lutter contre le changement climatique, plus on se détache de ces enjeux. Il est fondamentalement difficile pour l’être humain d’absorber des informations qui ne concernent pas sa réalité propre, que ce soit dans le temps (l’an 2100), dans l’espace (le cercle arctique) ou en matière d’échelle (la température de la planète)—et de réagir en conséquence.

Les histoires plus personnelles entendues au cours des derniers mois nous touchent davantage: pensons à la Californie, à Porto Rico et à la Floride. Mais même le lien entre ces récits tragiques et nos actions quotidiennes nous semble ténu. Il est par ailleurs risqué de mettre l’accent sur les scénarios de catastrophes climatiques; le journaliste David Wallace-Wells l’a appris l’été dernier, lui qui a été vivement critiqué à la suite de la publication d’un article dans le New York Magazine. Il écrivait:

Ces déclarations apocalyptiques peuvent susciter beaucoup de culpabilité. Ce qui est pire encore, toutefois, c’est qu’on s’y habitue au fil du temps et qu’elles nous apparaissent même secrètement excitantes. On se désensibilise graduellement de la réalité qui, elle, nous rattrape lentement.

 

PORNOGRAPHIE CLIMATIQUE

Phénomène par lequel le sensationnalisme des nouvelles sur le changement climatique participe à la construction d’un fantasme apocalyptique, au détriment de ce qui pourrait être un message constructif.

D’après l’économiste et psychologue norvégien Per Espen Stoknes, les médias nous abreuvent de nouvelles pour la majorité «abstraites, sinistres, alarmistes, culpabilisantes et polarisantes», qui contribuent à notre détachement et à notre sentiment d’impuissance.

Notre «paresse écologique» serait donc en partie le résultat de notre crainte, nourrie par les médias, de perdre des acquis, si l’on devait apporter les changements nécessaires dans nos vies pour lutter contre le changement climatique. Mais n’est-il pas trop facile de rejeter la faute sur le sensationnalisme des médias? Ou de reprocher à nos décideurs de ne pas nous obliger à changer? Dans son texte, David Owen suggère par exemple d’aggraver les embouteillages afin de dissuader les gens de se déplacer en voiture…

Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à chercher la racine de nos «écarts climatiques» du côté de notre malaise. Il n’est surement pas inutile de savoir que vos voisins sont comme vous, qu’ils en font un peu plus un jour et un peu moins le lendemain. Ils ont quelques difficultés à surmonter la lassitude ambiante de l’apocalypse. C’est peut-être avec ce regard franc et sans prétention que nous trouverons des pistes de solution plus efficaces pour redorer le vert de notre empreinte climatique collective.

Journal de bord

Confessions collectives

Depuis que les membres de notre équipe, chez BESIDE, ont commencé à signaler leurs green gaps, nos bureaux sont devenus une sorte de laboratoire. Certains d’entre nous continuent de venir au travail en voiture, d’autres commandent trop souvent des plats à emporter. Il nous arrive à tous de laisser des appareils électroniques en charge la nuit. Le plus important, toutefois, c’est qu’on verbalise dorénavant nos écarts de conduite, ce qui donne lieu à des situations assez hilarantes.

On sait pertinemment qu’on n’est pas seuls à cultiver ces paradoxes au quotidien, loin de là. On a donc décidé de solliciter des gens de divers milieux— illustrateurs, écrivains, musiciens, entrepreneurs, artistes visuels et scientifiques—que l’on sait profondément préoccupés, comme nous, par l’état de notre planète. Nous leur avons demandé quels étaient les défis auxquels ils se heurtaient dans leur vie de tous les jours quant à leur aspiration à un mode de vie plus vert. Leurs réponses, toutes plus sincères les unes que les autres, composent le journal que nous vous présentons ici. Il nous permettra peut-être d’amorcer un autre genre de conversation, plus personnelle et plus positive, et de considérer les pistes de solution qui se trouvent déjà là, sous notre nez…

 

«Ça fait du bien de pouvoir faire des activités non polluantes en harmonie avec la nature, mais il faut paradoxalement rouler des heures en voiture pour s’y rendre.»

 

SÉBASTIEN THIBAULT


Illustrateur gaspésien dont le travail éditorial
s’inspire des enjeux sociaux et politiques de notre époque
Catherine Lepage
Autrice, illustratrice et cofondatrice de Ping Pong Ping

“Le seul remède pour me débarrasser de mes maux de tête de lendemains de veille:
prendre des bains, au moins quatre.”

Vincent Bilodeau
RÉALISATEUR EN DESIGN D’ANIMATION ET DIRECTEUR artistiQUE

 

 

 

 

«Un petit aperçu de mes écarts climatiques ponctuels: je suis végane et c’est bon pour la planète et pour les animaux, mais je mange souvent mes salades avec une fourchette en plastique jetable.»

KANE TCHIR
Propriétaire du studio d’art et d’illustration multidimensionnel NICENOTHINGS

Valentine Thomas
Pêcheuse au harpon, chef accomplie
et ex-avocate en droit canadien

« Depuis que je vis en Europe, je fais mon possible pour me déplacer en bus ou en train pour réduire mon empreinte carbone, mais j’ai quand même pris six fois l’avion au cours des trois dernières années. Je suis allée en Italie, en Croatie, aux États-Unis, au Japon, en France et en Finlande. »

Kaori Mitsushima
ILLUSTRATRICE À LA PIGE, PRAGUE

Mot de la fin

Nous sommes parfaits*

 

«Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain,
je planterais quand même un pommier.»


— Martin Luther

 

Malgré tout, il y a une lueur d’espoir dans cette série de confessions sur notre incapacité à traiter notre planète avec tout le respect qui lui est dû. J’entends une communauté d’individus qui disent: «Voici comment j’aurais voulu me comporter, mais voici comment mon cerveau reptilien m’a plutôt poussé à agir.»

Celles et ceux qui conçoivent nos médias sociaux l’ont bien compris: nos aspirations environnementales et humanistes ne font pas le poids contre les tentations faciles. Et ces dernières sont partout sur nos écrans: visionnement automatique de vidéos de chats sur Facebook, repas prêts-à-cuisiner livrés à notre porte dans de jolies boites, achat en un seul clic d’un extracteur de jus sur Amazon, qui nous incite à nous procurer une abondance de fruits qui mourront sur le comptoir.

On est programmé pour fonctionner dans un système qui nous pousse à faire des choix nuisibles à notre santé et à notre climat.

Mais ce n’est pas une raison pour se taper la tête contre les murs. Oui, on se sent bien impuissant face au réchauffement de la planète, et parfois même déçu de nous-même. Mais il faut tout de même reconnaitre la puissante volonté de changement qui nous habite, et notre solide bilan dans l’atteinte de nouvelles normes sociales et environnementales. Comme le déclare Andrew Revkin, journaliste scientifique et auteur du blogue Dot Earth du New York Times :

Plus on prendra conscience de notre impact immédiat sur l’environnement—la façon dont on pollue l’air, les conditions médiocres dans lesquelles sont fabriqués les objets qui nous entourent, la courte durée de vie de nos biens les plus communs—, plus il deviendra difficile de taire notre malaise. Bientôt, la transition vers des choix plus écologiques ne sera plus un luxe, mais une nécessité. Et la nécessité n’est-elle pas la mère de l’invention?

Ce sentiment d’urgence incite des scientifiques, des entrepreneurs et des citoyens à apporter des changements audacieux à leur mode de vie. On peut notamment penser au pêcheur qui a adopté des méthodes d’aquaculture durables, à l’apiculteur qui met sa pratique au service des communautés ou au biologiste qui s’appuie sur l’écotourisme pour financer des projets de restauration de récifs coralliens dans le Pacifique Sud. Ces gens consacrent leur existence à nous proposer des choix nouveaux, pour qu’on puisse, à notre tour, avoir un impact positif sur le monde. Ce sont ces histoires dont on devrait entendre parler plus souvent: les histoires de ceux qui voient le verre à moitié plein.

Il a été prouvé que la pression positive des pairs peut contribuer à stimuler la motivation. Si, par exemple, vous voyez une affiche dans le métro indiquant que 90% des habitants de votre quartier compostent activement leurs déchets alimentaires et qu’ils ont ainsi réussi à les réduire de moitié, il y a de bonnes chances que vous vous procuriez illico un bac brun, vous aussi. C’est peut-être parce qu’on a peur de rater quelque chose, le fameux FOMO. Ou parce qu’on a une nature fondamentalement compétitive. Peu importe, il n’y a pas de mauvaise façon d’encourager l’adoption de comportements plus sains.

Ce qui est certain, c’est qu’on ne réussira pas à opérer des changements radicaux à grande échelle en rejetant la faute sur les autres. Si on veut qu’ils se produisent, on doit exprimer notre malaise, exiger qu’on nous offre de meilleures options et se tenir mutuellement responsables de la protection de la planète. Avec le temps, il sera de plus en plus facile de poser des actions quotidiennes plus écologiques. Et notre cerveau reptilien ne pourra plus nous duper…

*Titre de la conférence TED d’Andrew Revkin sur le changement climatique et les comportements humains