Cet article fait partie du Dossier Pollinisation extrême

Chapitre 05

Fruits frais, fruits congelés: le paradoxe

Sur le chemin du retour, les pommes de Stefan fondent tranquillement dans ma voiture non climatisée. Le mercure indique 36 degrés Celsius. Je réfléchis à cette excuse qu’on nous sert continuellement pour justifier le manque de fruits locaux sur nos tablettes et dans nos paniers bios: «La saison est trop courte.» OK. Mais comment se fait-il que même dans le surgelé, on en trouve si peu? Chaque année, je dois congeler la rhubarbe et les petits fruits cueillis à la ferme du coin pour faire des provisions.

Un rapide coup d’œil dans les congélateurs des épiceries nous fait voyager à l’international: fraises du Chili, framboises du Pérou. Au fond d’une tablette, un petit sac de pommes en provenance… des États-Unis. Seuls les bleuets sauvages du Lac-Saint-Jean font mentir le portrait.

«Manger local s’applique pour le frais, mais pour le congelé, il faut aller à l’international», explique René Morissette, acheteur principal pour la compagnie montréalaise Nature’s Touch, qui fournit 80% de tous les fruits et légumes congelés en épicerie au pays. «On n’atteint pas la masse critique de production de fraises ou de framboises pour justifier une infrastructure de congélation ici», soulève-t-il. Le Québec n’est tout simplement pas à la hauteur des rendements agricoles qu’obtiennent la Californie, le Mexique ou le Chili, qui congèlent leurs surplus une fois le marché du frais saturé. Seuls la canneberge et le bleuet justifient les infrastructures québécoises. «Personne ne fait de la canneberge aussi bien que nous», résume René Morissette.

Même dans les fruits frais, les contradictions sont nombreuses. Un rapide coup d’œil à notre importation de pommes fait sourciller. S’il y a un fruit que nous produisons en quantité, c’est bien celui-ci. Comment se fait-il que nous importions pour 29 millions de dollars de pommes fraiches et 50 millions de dollars de pommes transformées chaque année?

Le Québec produit amplement de pommes — 115 000 tonnes annuellement. Il pourrait les conserver 12 mois dans des entrepôts à température contrôlée.

Mais le climat ne nous permet pas de produire de la Granny Smith et d’autres variétés qui poussent dans les vallées désertiques des États-Unis. «Ce sont des marques», m’a expliqué Stefan. «Les gens tendent à retourner à ce qu’ils ont connu dans leur enfance.»Sommes-nous prêts à sacrifier notre pomme verte pour une option locale? «Après avoir eu accès à toute cette variété de produits là, ça m’étonnerait», affirme Sylvie Senay, copropriétaire d’Avril, une chaine de huit marchés d’alimentation biologique installée à travers la province.

Il y a 25 ans, l’offre locale biologique s’y résumait à des carottes. Aujourd’hui, 25% des fruits et des légumes offerts en été proviennent d’ici — un nombre qui chute à 10% en hiver. «Ce n’est pas tant le choix, mais le volume qui manque au Québec dans le bio», explique Maxime Lachapelle, gestionnaire principal de catégorie pour les produits frais et surgelés chez Avril.

 

Photo: Jason Leung

«Présentement, les agriculteurs produisent plusieurs variétés pour des paniers bios. Certains me proposent 12 caisses d’échalotes par semaine. Moi, à 12 caisses, avec 8 magasins, je ne vais pas loin. Quand je rencontre des petits producteurs qui ne savent pas trop quoi faire, je leur dis: produis trois gagnants avec du volume, et là, je vais pouvoir faire affaire avec toi. Mais plus tu as de variétés, moins tu es efficace, plus tes prix sont chers et moins tu es dans la game», ajoute-t-il.

En quittant Maxime et les allées climatisées d’Avril, je ne peux m’empêcher de me demander si nous pourrons un jour approvisionner nos supermarchés en fruits locaux—et aspirer à une plus grande autonomie alimentaire—sans passer par la monoculture intensive.

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