Cet article fait partie du Dossier Pollinisation extrême

Chapitre 04

Le verger sans abeilles

«Leave it!», ordonne Stefan Sobkowiak à sa chienne Bow, qui s’apprêtait à manger une guêpe. «C’est sans doute une reine, et elles sont précieuses à cette période-ci de l’année», ajoute-t-il en se tournant vers moi. Il me pointe une autre guêpe qui mâche du bois mort pour faire son nid. Comme les oiseaux, ces insectes mangent les chenilles à tente, qui font des ravages dans le verger en laissant les arbres «nus comme en janvier».

Il y a 25 ans, quand il a fait l’acquisition de ce verger de 4 000 pommiers à Cazaville, dans l’ouest de la Montérégie, Stefan ne venait pas à bout des chenilles. Désormais, elles sont synonymes de biodiversité; elles signifient que son écosystème est sain.

À l’origine, l’architecte paysagiste et biologiste de formation avait converti le verger conventionnel en verger biologique, pendant que son épouse assurait un revenu — pour se rendre compte qu’une monoculture, bio ou non, n’avait «aucun sens». Il mise maintenant sur la permaculture, qui consiste à «réduire les problèmes à la base par la conception de l’espace». Sa ferme est dorénavant autonome et rentable:

«C’est bouleversant de voir combien de fermes fruitières, surtout dans les pommes, ne sont rentables que parce qu’elles reçoivent des subventions ou une assurance cotisation. C’est triste. Je pourrais prendre les subventions mais je ne les prends pas, simplement parce que je trouve que ça cache le vrai portrait.»

Ici, aux Fermes miracles, chacun a son rôle. Des couleuvres qui mangent les souris jusqu’au Tyran tritri, douillettement niché dans un vieux pommier. Sous les grands pins qui bordent son terrain, Stefan voit poindre des morilles depuis quelques années. Une chose impensable dans un verger conventionnel, constamment arrosé de fongicides. Les féviers et les robiniers, ces arbres légumineuses plantés entre les pommiers, fertilisent le sol et servent de poteaux vivants pour les vignes et les kiwis.

Sous le nichoir à insectes qu’il a fabriqué pour les pollinisateurs indigènes, deux ruches vides servent désormais de «cabanes à souris». Stefan s’est débarrassé de ses abeilles à miel (domestiques) il y a quatre ans.

«J’aimais les abeilles, j’aimais avoir des ruches et récolter le miel, mais je n’en veux plus», affirme-t-il, résolu. Les abeilles surchargeaient les arbres de pommes avec une pollinisation trop efficace. L’arbre ployait et brisait sous le poids des fruits. Dans les vergers conventionnels, un éclaircissant chimique est utilisé pour éliminer le trop-plein de fleurs pollinisées, détruisant une partie du travail des abeilles. Mais Stefan refuse d’en utiliser, et le travail manuel est fastidieux.

Les abeilles à miel, introduites en Amérique par les colons, fragilisaient aussi son écosystème. «Elles étaient logées et nourries», illustre-t-il. Pendant ce temps, les pollinisateurs indigènes en ramaient un coup pour fabriquer leur nid, nourrir les larves et chercher le nectar, qui se faisait de plus en plus rare — surtout dans une monoculture de pommes, où il n’y avait plus rien à manger une fois la floraison terminée. C’était le cas des andrènes, des abeilles solitaires qui s’installent dans le sol des vergers et qui se trouvent à polliniser la fleur de pommier plus efficacement que les abeilles domestiques, plus généralistes. Une compétition que les recherches en biologie peinent à démontrer, le défi étant d’isoler un seul sujet dans un contexte de biodiversité.

«Les services de pollinisation des abeilles à miel, ça devrait être un drapeau rouge qui nous indique que notre écosystème est fragile. Ça veut juste dire qu’on en dépend, parce qu’on n’a pas assez de biodiversité pour maintenir une population saine de pollinisateurs indigènes.»

Chez Stefan, les floraisons se succèdent tout l’été, assurant un garde-manger aux insectes. En ce début juin, les robiniers embaument le verger de longues grappes blanches. Stefan m’en tend une. «Goute, c’est tellement bon!»

Avant de partir, il m’offre un cadeau: un sac de pommes congelées de la saison dernière. Chaque automne, son épouse et lui congèlent une cinquantaine de sacs, ce qui leur permet de ne manger que leurs propres fruits, douze mois par année.

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