Apparaitre

Sur le caractère invisible des corps noirs dans les histoires qui touchent l’environnement.

Texte — Carolyn Finney

Cet article fait partie du Dossier Vies noires, espaces verts.

Fermez les yeux. Imaginez l’océan, les vagues qui clapotent doucement devant une femme qui profite des chauds rayons du soleil. Figurez-vous un jeune garçon marchant d’un pas confiant dans une forêt luxuriante et paisible. Il écarte les branches et retourne l’humus de ses pieds, curieux de ce qu’il pourrait y trouver. Imaginez maintenant un jardin, une personne qui enfonce ses mains dans le sol, émiettant la terre entre ses doigts. Qui voyez-vous? À quoi ressemblent ces gens? De quelle couleur est leur peau ?

Je suis une Africaine-Américaine qui, pendant les 18 premières années de sa vie, n’a juré que par la nature. Née à New York, j’ai été élevée par des parents noirs ayant tous deux grandi dans des familles pauvres du Sud rural, sous les lois ségrégationnistes dites «Jim Crow».

Dans les années 50, ils ont décidé, comme de nombreux autres Africains-Américains avant eux, de migrer vers le nord dans l’espoir de meilleures perspectives d’emploi. À son arrivée à New York, mon père s’est vu offrir deux possibilités : travailler comme concierge à Syracuse ou assumer les fonctions de gardien, de jardinier et de chauffeur pour une famille bien nantie, propriétaire d’un domaine de près de cinq hectares en périphérie de la ville. Ayant choisi la seconde option, mes parents se sont retrouvés à vivre dans un quartier huppé, presque exclusivement habité par des Blancs, sur une propriété plantée de chênes rouges, de bouleaux noirs, de peupliers et de hêtres.

Il y avait un grand étang qui abritait des poissons, des tortues et des oiseaux aquatiques, y compris des canards colverts et des hérons bleus. Des cerfs, des dindes sauvages et des lapins d’Amérique se promenaient en liberté sur le terrain. Les platebandes débordaient de tulipes, de zinnias, de jonquilles, de mufliers et de roses, dont mon père s’occupait minutieusement. Mes frères et moi avions l’impression de posséder notre propre parc.

C’est sur cet étang que j’ai manœuvré une chaloupe pour la première fois, et dans ces eaux que j’ai pêché mes premiers poissons. J’ai aussi appris à nager dans la piscine qui appartenait aux propriétaires. Je courais, je faisais du vélo, j’avais l’impression que tout était possible. J’adorais cet endroit.

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Quand les propriétaires sont décédés, le domaine a été vendu et ma famille a dû partir. À la demande de l’acheteur, le Westchester Land Trust a créé une servitude de conservation en vue d’assurer la protection pérenne de la propriété. Enthousiaste, le personnel de la fiducie a envoyé une lettre à tous les résidents du quartier, vantant les vertus de la terre et remerciant le nouveau propriétaire de son geste. On n’y faisait aucune mention de mes parents, qui avaient pourtant pris soin du terrain pendant près de 50 ans. D’un seul coup, ils se sont retrouvés complètement effacés de l’histoire environnementale de ce lieu.

Mon histoire s’inscrit dans un récit plus large sur l’effacement et l’invisibilité, un récit qui, au fil du temps, a influencé la législation et les pratiques environnementales américaines. J’ai commencé à m’intéresser à la succession de contradictions qui jalonnent notre passé — notamment à la façon dont le Homestead Act de 1862 a permis aux immigrants européens d’acquérir des terres et d’y construire leur foyer, alors que des personnes noires étaient retenues comme esclaves et que des Autochtones étaient chassés de leur territoire.

Sans parler de l’écrivain John Muir, qui évoquait le mouvement écologiste au moment où les lois Jim Crow imposaient la ségrégation raciale, empêchant les Africains-Américains de profiter librement de la nature. J’ai aussi réalisé que l’homme politique Gifford Pinchot faisait de la foresterie une profession, et de la conservation un mode de vie, alors même que mon peuple — et d’autres — s’en voyaient écartés. Comment ces contradictions se reflètent-elles à notre époque?

En 2006, quand le magazine Vanity Fair a publié son premier numéro «vert», j’étais impatiente de le feuilleter. J’ai découvert 28 pages de contenu à propos de gens qui effectuaient un travail remarquable. Cependant, sur 63 photos, seulement 2 représentaient des personnes noires (l’une d’elles, l’activiste kenyane Wangari Maathai, venait tout juste de remporter un prix Nobel). J’étais perplexe : cela voulait-il dire que les éditeurs croyaient que nous n’avions rien à offrir? Ou simplement que nous étions invisibles à leurs yeux?

Si les personnes noires qui rêvent en vert sont loin d’être rares, elles sont pourtant pratiquement absentes des histoires relayées par les médias, des programmes scolaires ou des conversations de tous les jours sur l’environnement.

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Or, il suffit de penser à MaVynee Betsch, qui a consacré toute sa fortune à la cause et qui a commencé très jeune à militer. Ou à John Francis, qui a passé 22 ans de sa vie (dont 17 en silence) à marcher d’un bout à l’autre des États-Unis et de l’Amérique latine, pour sensibiliser ses concitoyens et concitoyennes aux enjeux écologistes.

Il y a aussi Angelou Ezeilo, fondatrice et PDG de Greening Youth Foundation, qui s’emploie à améliorer la capacité des diverses communautés à faire face aux problèmes environnementaux; Rue Mapp, fondatrice d’Outdoor Afro, qui s’est donné pour mission d’encourager les familles africaines-américaines à pratiquer des activités en plein air; Mari Copeny, une citoyenne de douze ans du Michigan qui, depuis quatre ans, œuvre à la résolution de la crise de l’eau de Flint, la ville où elle habite.

Notre volonté collective d’aller au-delà des préjugés et des peurs déterminera en partie notre capacité à répondre aux enjeux environnementaux actuels. L’heure est en effet venue de voir et de faire les choses différemment.

Carolyn Finney est une autrice et une géographe culturelle qui aime raconter des histoires. Elle est aussi titulaire d’un doctorat. Son premier ouvrage, intitulé Black Faces, White Spaces: Reimagining the Relationship of African Americans to the Great Outdoors, a été publié en 2014 (UNC Press). Elle fait présentement une résidence de deux ans au Franklin Environmental Center du Middlebury College.

Numéro 08

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