Cutes, exotiques et menaçants

Dans le cadre de son projet Bout du monde, Ricardo Lamour a accompagné cinq garçons dans des lieux où, en tant que jeunes Noirs et Métis, ils n’étaient pas attendus. Institutions culturelles. Espaces verts. Évènements politiques. L’objectif: stimuler leur curiosité et repousser les limites de leurs territoires, réels et imaginaires.

Texte — Ricardo Lamour

Cet article fait partie du Dossier Vies noires, espaces verts.

J’ai toujours été curieux. Curieux jusqu’à ce que mes proches me disent de me mêler de mes affaires.

En créole, on utilise le mot soumoune. On parle d’un degré de curiosité qui pousse une personne à écouter ce qui se dit à travers les murs.

Pour moi, depuis mon jeune âge, c’est un mécanisme de survie.

Ma mère gardait la télévision constamment ouverte sur les nouvelles. Mon père faisait jouer la radio en continu. Je pouvais donc fredonner des chansons de Gerry Boulet ou d’Ansy Dérose, même si mon intérêt était ailleurs.

Le 9 aout 2008, une intervention policière à Montréal-Nord a infligé la mort à Fredy Villanueva, des blessures à Denis Meas et à Jeffrey Sagor-Metellus, et tout un tas de traumas non diagnostiqués aux témoins et au reste de la communauté. À partir de cet évènement, j’ai développé une obsession pour les points de presse sur la tragédie. Mon premier geste de soutien, sans connaitre les proches, a été d’écrire une lettre ouverte, avec cette question: qui payera pour les obsèques de Fredy Villanueva? À l’intérieur, je remettais en question le paramilitaire, le communautaire, le politique. Ma curiosité et mon indignation s’étaient transformées en énergie. Une énergie qui me pousserait à m’impliquer auprès de la famille de Fredy pendant près d’une décennie.

Rappelons quelques faits: des jeunes sont dans un stationnement de parc. Une auto de police arrive. Cinquante-sept secondes plus tard, l’un des jeunes est au sol, dans son sang. Les gens sont en panique. Le frère du garçon au sol est détenu par la police; c’est donc en détention qu’il apprendra sa mort. Aucun des jeunes n’était armé. Une communication du SPVM est émise, malgré les règles interdisant cette pratique dans de telles circonstances. Une manifestation pacifique dans le quartier vire en émeute sans précédent. Des policiers battent en retraite. Le tout, dans l’une des circonscriptions fédérales les plus défavorisées au pays.

En réponse à cette tragédie, un collectif citoyen du nom de Montréal-Nord Républik a structuré une série de revendications éloquentes, allant de la démission du maire à la création d’un mémorial dédié à Fredy — et en reconnaissance du principe selon lequel il y aura de l’insécurité sociale tant qu’il y aura de l’insécurité économique. C’était bien avant Black Lives Matter.

Par la force des choses, j’ai rencontré la famille et ses avocats dans des évènements de soutien. J’en suis venu à récolter des signatures pour que les frais judiciaires de la famille soient pris en charge par l’État. Pour que cesse, aussi, la politique ministérielle permettant à un corps de police d’enquêter sur un autre corps de police à la suite d’une intervention des forces de l’ordre ayant mené à des morts de citoyens. À l’époque, plusieurs acteurs — dont André Marin, ombudsman de l’Ontario — réclamaient l’importance d’agir sur la solidarité naturelle entre les policiers.

J’occupais les territoires de lutte dont j’avais conscience.

Plus j’en apprenais sur la tragédie, plus j’étais indigné. La vérité ne craint pas l’examen. Dans ce dossier, je voyais trop d’efforts pour faire taire des jeunes dont les témoignages dérangeaient. J’en apprenais aussi sur Fredy, ce garçon de 18 ans, qui s’il n’y avait pas eu d’averses les jours précédant son passage à Montréal-Nord, aurait été ailleurs, dans un champ, à travailler pour payer ses broches et éventuellement ouvrir un garage avec son père et son frère.

Je réalisais que, dans l’urbanité, les espaces gris peuvent se transformer en morgues, lorsque les anxiétés sont exacerbées par la présence de gens dont on juge qu’ils devraient être surveillés, délocalisés, réprimés. Des corps racisés.

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Pendant des années, j’ai couru dans tous les sens en soutien à la famille Villanueva, j’ai été interrompu dans mes élans par des tragédies parallèles, j’ai créé des alliances, j’ai affronté les obstacles multiples qui se dressent devant les victoires essentielles à la préservation de l’espoir. Puis, j’ai changé de tactique. J’ai commencé à m’intéresser à la force de la présence de la jeunesse dans les espaces où on ne l’attend pas.

Un ami me disait que pour changer les choses, il fallait s’investir auprès des jeunes avant qu’ils aient atteint un certain âge. Selon George Land, en bas de cinq ans, les enfants sont des génies. Ensuite, leur élasticité créative chute radicalement, alors qu’ils acceptent de renoncer aux hypothèses portées par leur imaginaire.

Les garçons à une séance d’écriture avec webster. Photo: Denis Wong

 

Ma mère a eu un service de garde pendant longtemps, et parmi les enfants qui ont bénéficié de ses enseignements et de ses soins, il y avait le fils d’une dame devenue son amie: Blondine. Rempli d’énergie, Nicholas jouait parfois seul dehors — je le remarquais quand je passais les visiter. J’ai donc commencé à l’emmener avec moi dans des évènements que j’animais, par exemple pour le Mois de l’histoire des Noirs. Il a rencontré l’historienne Afua Cooper et le DJ Dr. MaD. Il a croisé l’ex-gouverneure générale Michaëlle Jean ainsi qu’une panoplie de créatrices et de créateurs des communautés noires, jusqu’à en être épuisé.

Nico & Dr Mad. Photo: Fro Festival

Les années ont passé. J’ai sorti mon premier album de musique, tout en œuvrant dans une organisation prônant de saines habitudes de vie. J’ai continué de voir Nicholas, sporadiquement. Poussé par ma curiosité, j’ai aussi commencé à découvrir de nouveaux espaces à l’intérieur du territoire montréalais, dont le merveilleux parc René Lévesque.

C’est lors d’une marche dans ce même parc, en compagnie de Evans, de Melvin et de leur mère, Julie — que j’avais rencontrés deux ans plus tôt alors que j’enregistrais une chorale d’enfants pour porter en chanson le message des jeunes pris dans les camps après le séisme en Haïti —, qu’une idée m’est venue. J’allais m’investir auprès de jeunes garçons et nommer le projet en fonction du qualificatif que j’avais donné à la péninsule du parc René-Lévesque: Bout du Monde. L’intention était d’aller là où nous n’étions pas attendus, notamment dans les espaces verts du Québec.

Performance en 2013 devant la Gouverneure Générale.

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J’ai donc présenté Nicholas à Evans, à Melvin, à Max. Sasha s’est joint à nous près d’un an et demi plus tard. À l’époque, ils étaient âgés de huit et neuf ans.

Je voulais leur montrer ce que j’avais appris et les positionner dans des environnements où leur énergie allait être positivement stimulée. J’imaginais aussi que ces cinq gars pourraient changer la couleur du ciel morose de notre écosystème culturel et politique.

Nous nous voyions selon nos disponibilités respectives. Je les invitais dans plusieurs évènements où j’allais. Nous mettions aussi en œuvre des activités dans des parcs naturels ou sur le bord des autoroutes. Dans le vert comme dans le gris. Ils sont venus avec moi à Montréal-Nord, là où Fredy a été abattu. Ils ont vu les efforts visant à préserver sa mémoire, incarnée dans un arbre que nous décorions, année après année, avec le leadership de sa maman.

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Les garçons à une séance au studio 12 de Radio-Canada. Photo: Denis Wong

 

J’ai été transformé par l’énergie et la confiance des gars de Bout du Monde. Avec le temps, j’ai compris que cette apparence de confiance cachait son lot de vulnérabilité. Reste qu’auparavant, j’avais une forme de répulsion à l’égard des photos. Eux documentaient tout. J’ai donc commencé à faire de même. Je me suis dit que leur vie et le projet en valaient la peine. Je pensais à ces caméras de surveillance au parc Henri-Bourassa, qui n’avaient pas filmé l’intervention policière.

En créant Bout du Monde, j’avais un peu cette idée de préserver et de mettre en valeur cette caractéristique que je compare à celle des amphibiens, qui mènent une vie à la fois aérienne et aquatique. Être capable de respirer sur terre, être en mesure de s’adapter sous l’eau. Être à l’aise dans l’urbanité, à l’aise dans la nature. À l’aise dans l’informel, à l’aise dans le formel. À l’aise dans la tension, à l’aise dans le ludique.

Et aller plus loin encore. Redéfinir les règles.

Aurai-je réussi en totalité? J’en doute.

Bout du Monde visiting the Exorcist Steps in Washington D.C. January 2, 2020. Photo: Ricardo Lamour
Bout du Monde at the National Museum of African American History and Culture. January 2, 2020. Photo: Ricardo Lamour

Reste que, à l’intérieur d’un horizon de sept ans, plus de 200 espaces de toutes sortes auront été occupés — et testés — par cinq jeunes. Des écosystèmes comprenant des institutions, des lieux, des acteurs et des publics multiples, où ils auront été appelés à prendre position, à adopter une posture. Cinq jeunes dans un projet pilote contre la montre. Contre la dynamique du double mépris: se contenter de l’espace qui nous dessert et voir l’espace qui nous dessert se contenter de l’ombre de nous.

Voir mourir notre curiosité.

Dans le film The Shawshank Redemption (Les évadés ou À l’ombre de Shawshank, au Québec), le prisonnier Red (Morgan Freeman) dit à Andy (Tim Robbins):

«Ces murs sont bizarres. Au début, on les déteste. Ensuite, on s’y habitue. Assez de temps passe qu’on en vient à en être dépendant. C’est ça, être institutionnalisé.»

À mon sens, accepter la suprématie des murs sur nos territoires imaginaires neutralise la flamme du génie.

C’est ce qui se passe avec un jeune qui grandit dans un territoire inadéquat pour son espérance de vie, mais qui développe un sentiment d’appartenance à ce dernier en lui donnant une place indélébile.

On le voit dans dans le rap et le hip-hop, dans les références de la pop, dans la culture. Cette idée de hood. Cette idée de quartier qui forge le caractère. Qui le définit. Qui peut aussi le cantonner dans une inaptitude à pouvoir composer avec d’autres paradigmes.

L’urbanité, dans sa brutalité la plus abjecte, portera atteinte à la qualité de la vue, à la qualité de l’air et à la qualité du son.

Sasha, Evans, and Melvin at the National Air and Space Museum in Virginia. Photo: Ricardo Lamour

Aujourd’hui, je fais des constats.

De 2014 à 2016, les gars étaient considérés comme mignons.

De 2016 à 2018, exotiques.

De 2018 à 2020, menaçants.

Deux des membres du collectif ont des origines nigérianes, et trois ont des origines haïtiennes. Trempés dans l’amour et la curiosité de leurs origines afrodescendantes, ces jeunes testent leur environnement avant d’être testés par ce dernier, sachant et voyant que certains tests ne pardonnent pas.

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Il y a une présomption qu’ils viennent déranger. À Radio-Canada, il y a eu une crainte — relayée par un walkietalkie — que les jeunes vandalisaient les lieux, alors qu’ils se promenaient simplement dans un corridor. À la Cinémathèque québécoise, un gardien de sécurité a menacé de les mettre dehors. Il semble clair que nos espaces ne sont pas imaginés pour l’énergie des jeunes garçons noirs. On les souhaite présents sur invitation, dociles et souriants; sinon, fixant un écran d’illusion.

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Gardons en tête qu’avant même d’évoquer la grandeur des ancêtres afrodescendants, il y a une phase historique toute sombre qui doit être adressée, de par la suie qu’elle laisse encore sur nos politiques, notre patrimoine, nos processus. Une phase qui, dans une logique de réparation, de redistribution, doit être reconnue vu qu’elle révèle le fait que des Noirs, avec le cautionnement de l’Église et de la science, ont été traités comme des biens meubles, des structures sans âme, des non-êtres à mettre au service d’un agenda colonial, privés d’appartenance territoriale et de personnalité juridique, y compris dans le Montréal francophone du 18e siècle.

«En tant que personne dont les droits juridiques sont niés, l’individu noir asservi ne peut jamais apparaitre comme la partie lésée dans une affaire civile ou comme victime d’un acte criminel, mais peut apparaitre comme l’auteur d’une infraction. L’esclave apparait aux yeux de la loi comme un criminel ou pas du tout.  […] Ces deux dépossessions [la personnalité juridique et l’appartenance territoriale] faisaient partie intégrante de l’ordre sociospatial du Nouveau Monde, y compris la ville coloniale française de Montréal, où au moins 518 Noirs étaient maintenus en captivité entre 1642 et 1834 (Mackey, 2010, p. 96).» — Samiha Khalil et Ted Rutland, «La ville anti-Noir: la sécurité urbaine et les “après-vies” de l’esclavage à Montréal», dans Perspectives critiques et analyse territoriale: Applications urbaines et régionales, PUQ, 2019.

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Qu’arrive-t-il lorsque l’on permet à des jeunes Noirs d’être en contact avec la nature, de la redéfinir, de se redéfinir à travers elle, sans le poids des clichés, des tabous, des préjugés et des stéréotypes? Que se passe-t-il quand on leur facilite le contact avec le caractère impétueux de l’Univers?

L’accès au beau, l’accès au grand devraient être un droit fondamental. Certains grandissent avec de l’air frais, en périphérie de Montréal et des grands centres urbains; certains grandissent avec une surexposition à la publicité, faisant en sorte que leur ciel mental ressemble à un centre d’achat.

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La première fois que les jeunes ont été au mont Saint-Hilaire, l’un d’entre eux a voulu abandonner en pleine route. Je lui répétais qu’il n’y avait pas de raccourci vers le paradis. Qu’on pouvait prendre une pause, qu’on allait s’adapter, et surtout que la vue allait en valoir vraiment la peine. À son retour dans son patelin, il a dit avoir eu plus de plaisir lors de cette visite qu’à Walt Disney.

Au mont Orford, les gars me regardaient en me demandant presque la permission d’avancer. Je leur répondais que c’était à eux de tracer le chemin. Que dans la forêt, il y avait d’autres codes, et qu’il leur appartenait de trouver les indices et de déterminer le sentier. J’avais l’impression qu’ils étaient aussi étonnés de se trouver là que les gens de les y voir. Ils rentraient chez eux épuisés. Et me rappelaient par la suite, pour planifier d’autres activités où leur curiosité serait nourrie.

Qu’il s’agisse de lancer un ballon dans un stationnement universitaire, de manger de la chèvre braisée au parc Laurier, de performer au Centre des sciences de Montréal ou de réciter un poème parmi des adultes aux ancrages divers et communs: chaque fois, ils sentaient qu’on respectait leur feu au lieu de leur demander de l’éteindre.

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Quand ils ont vieilli, j’ai commencé à me pencher plus directement sur la manière d’aborder, sans filtre, l’impétuosité du monde les entourant et le traitement pouvant leur être réservé. Il ne fallait pas confondre ignorance et innocence. Les messages et les gestes contradictoires de cette société se faisaient de plus en plus manifestes.

Nous avions l’habitude de faire des freestyles (de l’improvisation musicale) lors de nos longs déplacements en auto. Une fois, nous avons scandé, par simple plaisir et appel de la nature, «caribou, chevreuil, caribou», sans que les mots aient un sens direct.

Puis, l’an dernier, les jeunes ont vu avec moi le film Queen & Slim. Une œuvre où deux personnes se rencontrent sur Tinder et deviennent inséparables à cause d’un évènement de brutalité policière, qui les rend complices de meurtre. Je savais que le film les troublerait; je constatais les blagues qu’ils faisaient en amont. Une scène en particulier montre le couple pris dans un logement encerclé par la police. Queen est blessée à la jambe à cause d’une chute; sa mobilité est donc atteinte. Ils parviennent à se cacher dans le garage, mais un bruit alerte le policier noir, qui décide d’aller faire le tour de la maison. Le policier blanc, selon ma mémoire, lui dit en substance: c’est surement la nature qui fait du bruit.

En ouvrant la porte du garage, le policier noir tombe nez à nez avec Queen et Slim. Il fige. Il referme la porte en semblant peser la charge historique que représente la cavale de ce couple. Quand son collègue lui demande ce qu’il en est, il répond: ah, c’était deux chevreuils qui passaient (je paraphrase). Au lieu de mentir, le policier noir fait donc un parallèle entre la cavale des deux suspects noirs et les chevreuils qui gambadent dans la nature, à la recherche de ce qui leur revient de droit.

C’est comme ça, au croisement d’un freestyle et d’un film percutant, que l’oeuvre Caribou est née. Caribou, c’est une ode à ce droit souverain de ne plus être traqué. Elle encapsule aussi une allusion à Ariel — un jeune homme noir qui demeure introuvable et que Melvin et moi avons cherché près du boulevard Gouin, dans l’arrondissement d’Ahuntsic.

Caribou

(Max)
La chasse est ouverte
J’garde les yeux ouverts
Nous voilà à découvert
Même quand on fuit la lumière
Trois heures du mat’
Plus de Google Map
Faut que le beat frappe
Mon génie, ils traquent
J’bouge avec le squad
Mon panache t’éclate
Take that, j’disparais
Cherche pas

(Sasha)
Le spectacle est beau
Le spectacle est gros
Plus gros que tout ce que t’oses
Penser de plus insensé
Condensé à la raison des ancêtres
Le miracle sur terre
Le miroir des rêves
Toutes ces belles choses
Pour lesquelles les mots sont de trop
C’est l’paysage
D’un pays qu’on croit sage
Mais qui s’hémorrage
Par tous ses forages

(Melvin)
J’ai cherché Ariel
Au-delà des ruelles
Sillonné les quartiers
Parlé aux étrangers
Vu les territoires

(Evans)
J’fais la paix avec mon père
S’il a perdu ses repères
Je remonte l’histoire, pour la défaire
J’fais mes affaires
J’remonte la rivière
Pire, j’la traverse

(Sasha)
Chus le printemps et l’hiver
Qu’est-ce tu vas faire?
Plus question d’faire marche arrière

(Evans et Sasha)
Mon panache te montre que j’tiens l’héritage
De ma mère dans mon corps
Dans mon ADN

(Evans)
Regarde mes rêves qui se déchainent
Si t’es pas d’accord
Ça me fait pas de peine

(Melvin)
Chus venu pour la guerre
Pas pour te plaire
Chu venu pour gagner
Face à l’Univers

***

Bout du Monde est devenu la métaphore d’un voyage dans nos idées préconçues, dans l’espace et dans le temps. Un voyage qui devait aussi s’incarner au sud de la frontière canadienne. Le tout, pour stimuler une curiosité et nourrir le disque dur mental de ces gars, les amener à réfléchir à ce que ça veut dire d’être Noir et engagé — « to be young, gifted and black», tel que le scandait Nina Simone.

Nous l’avons effectué, ce voyage, malgré des faillites de toutes sortes. Un parcours de plus de 3 000 km. Cinq États américains en dix jours, entre le 26 décembre 2019 et le 5 janvier 2020.

Ils ont emprunté le pont menant à Boston, dans le Massachusetts. Noté la suprématie des Dunkin Donuts dans la ville. Vécu un incident aux allures de profilage au au Musée d’art de Harvard, à quelques pas de la peinture de l’artiste afro-américain Kerry James Marshall. Ils ont vu le New York carte postale et le New York déclin. Ses rats aux abords des ports. Ses ponts, pistes de course vers la solvabilité sociale. Ses publicités contribuant à la pollution lumineuse et ses salons de coiffure, fournisseurs de sérotonine. Ils ont aussi fait une indigestion de l’urbanité new-yorkaise, vu la fatigue du personnel dans les hôtels, visité le Baltimore dont on n’entend que très peu parler et été surpris de la géométrie de l’État de Washington.

Sasha, Melvin and Evans with Raisa Johnson at Dog Bakery. Photo: Ricardo Lamour

Je souhaitais les emmener au-delà des gratte-ciels. Les poser là où leurs semblables avaient gratté le sol.

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Sasha, Melvin and Evans at the Shirley Plantation in Virginia. Photo: Ricardo Lamour

À la Shirley Plantation Foundation, il a fallu payer pour entrer. Au-delà du tarif pour les jeunes, aucune mesure de gratuité n’existe pour les afrodescendants. Certaines personnes pourraient dire qu’être Haïtien est différent d’être afro-américain. Je répondrai que non seulement nous avons probablement les mêmes ancêtres, mais aussi que le processus de délocalisation de nos corps est relativement similaire…

L’endroit était calme. Des maisons d’époque. Des ateliers. Peu de guides disponibles. Une personne blanche à l’accueil. Un lissage des conditions des gens asservis ayant travaillé dans la plantation. Nous prenions des photos. Allant de part et d’autre, comme si nous voulions racheter les lieux. Nous lisions des descriptions en lien avec la vocation des espaces. Rien ou presque sur les humains dans l’espace. Nous aurions pu prendre la tournée audio en téléchargeant l’application, mais nous étions occupés à télécharger le simple fait d’être debout, dans ce lieu.

The Mayflower Hotel, Washington. Photo: Ricardo Lamour

Nous avons roulé jusqu’à l’angle mort des États-Unis d’Amérique pour ensuite arriver à une phrase que je ne croyais pas entendre un jour. Le Québec, c’est lit aussi.

Les jeunes ont connu une forme de déprime après le voyage. Nos échanges n’ont rien ménagé. Je les ai informés de la possibilité que Bout du Monde en soit à sa dernière année. Ils avaient des aspirations multiples, nécessitant plus d’espaces calendaires, plus de discipline, plus de sacrifices. Je leur avais présenté plusieurs protagonistes locaux, ainsi que des lieux, des dynamiques, des contextes créant de l’antagonisme. Ils m’avaient vu dans ma vulnérabilité de porteur de projet, parfois en faillite avec ses moyens et ses ambitions. Je leur ai dit que dorénavant, ce serait peut-être eux qui me montreraient différents territoires. Ils grandissaient dangereusement vite, dans un monde où surgissaient des vidéos d’hommes noirs criant au sol, entourés de policiers. Leurs trajectoires dans le réel exigeaient des efforts et des engagements distincts, tels des caribous luttant face au courant.

Je voulais être à l’écoute de ça.

Je veux respecter ça.

Marche de la Place des Arts. 23 mai 2017. Photo: Mckean Phonsamreth

 

J’espère en être capable, alors qu’ils se rapprochent de l’âge où Fredy nous a quittés et qu’ils doivent se mesurer à l’air réel, et non à l’air conditionné d’un espace déconnecté. À l’impétuosité du vent, de notre ère et des contextes appelant à plusieurs types de réveils — comme celui du 24 juin dernier, où nous avons été entourés par trois autos de police pendant que nous tentions simplement de louer des bixis au coin de Chateaubriand et Jarry.

Caribou, chevreuil, caribou…

Ricardo Lamour at the Shirley Plantation. Photo: Melvin Chuba

Diplômé de l’École de service social de l’Université de Montréal, Ricardo Lamour est auteur-compositeur-interprète et comédien. Il a reçu le prix Pauline-Julien pour sa plume politique et le prix de l’Union des artistes pour sa présence scénique — tous deux en 2010. Il a participé à la création de Hoodstock, un organisme qui s’attaque aux inégalités systémiques, et fait partie du comité de soutien à la famille Villanueva. Il a également lancé deux albums, Cheval de Trois (2014) et Momentum (2016). En 2014, Ricardo a fondé le collectif Bout du Monde, dont le but est de créer des environnements favorables à la préservation du génie des jeunes Noirs. Il a aussi contribué à ce que Montréal se dote d’une motion reconnaissant la résolution 68/237 de l’ONU pour la décennie internationale des personnes afrodescendantes.

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