Du béton à la forêt

Beaucoup de personnes racisées ne fréquentent pas les espaces verts. Culture homogène du plein air, enjeux liés à l’immigration, inégalités socioéconomiques: les facteurs sont multiples. Dans ce texte, Fabrice Vil réfléchit au droit à la nature et à ce que l’on gagne à contempler le scintillement d’un lac.

Texte — Fabrice Vil

Cet article fait partie du Dossier Vies noires, espaces verts.

Je fais l’hypothèse que si vous lisez BESIDE, vous aspirez, comme moi, à établir une plus grande connexion avec la nature. À vivre des moments loin de la technologie et du béton de la ville, pour votre santé physique et psychologique. À humer l’odeur de la terre fraiche, à écouter le bruit des arbres et à contempler la luminosité des étoiles.

Pour plusieurs raisons, la nature et la détox numérique ne font pas partie des préoccupations de bien des personnes confinées dans l’urbanité. D’abord, certaines d’entre elles gagnent un salaire de crève-faim pour cueillir, à la sueur de leur front, nos fruits dans les champs. Elles n’ont pas le luxe de se payer un séjour au bord d’un lac. Ironie de la pauvreté.

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Mais si l’inaccessibilité de la nature s’explique en partie par des inégalités socioéconomiques, elle prend également racine au croisement de l’immigration et d’une culture homogène et codifiée du plein air — qui crée, pour certain.e.s, des barrières importantes à l’entrée des forêts du Québec. Ces barrières excluent entre autres de nombreuses personnes issues des communautés noires, dont je fais partie.

Cette exclusion contraste avec la proximité qu’entretiennent traditionnellement les peuples afrodescendants avec la nature. Mon héritage familial l’illustre bien. (Cette connexion n’est-elle pas, de toute façon, fondamentale pour tout être?)

Mon oncle Francklin Armand, le frère fondateur de la congrégation des Petits Frères de l’Incarnation en Haïti, a mené sa vie parmi les paysan.ne.s. Il a contribué à la construction de dizaines de lacs collinaires à travers le pays. Ces derniers favorisent la pisciculture et l’irrigation des terres riveraines à des fins d’agriculture — une façon de nourrir les communautés locales et de contribuer à leur épanouissement économique.

Mon père a grandi sur une ferme à Ganthier, en Haïti. Ma mère, elle, me raconte ses aventures de jeunesse au bassin Zim, là où se trouvent de magnifiques chutes caractéristiques des plus beaux paysages de la perle des Antilles.

Arrivés au Québec avant même ma naissance, mes parents n’ont toutefois pas développé l’habitude des sorties en famille hors de l’ile de Montréal. Non pas en raison de la pauvreté, mais parce que leurs ressources financières étaient surtout investies dans l’éducation de leurs enfants.

Tout au long de ma jeunesse, mes ami.e.s m’ont parlé de leurs chalets et de leurs voyages.

Du superflu, pour mes parents. Car l’essentiel se résumait au toit, à la nourriture et à

l’éducation. Au sport aussi, à la condition que les bonnes notes soient au rendez-vous.

La richesse de la nature est bien connue en Haïti, mais cet héritage ne s’est pas rendu jusqu’à mes frères et moi en contexte québécois. Les préoccupations de survie liées à l’immigration étaient prioritaires.

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Et que dire de la réalité selon laquelle la pente de ski n’est pas un lieu signifiant pour un.e immigrant.e. haïtien.n.e? L’inaccessibilité des activités en plein air tient aussi au fait qu’elles sont souvent complètement étrangères à certaines personnes. En ville, mes parents cultivent un potager chaque été. Ils fréquentent les parcs urbains. Mon père a aussi travaillé comme ingénieur à la baie James et en Abitibi, où il a eu l’occasion de découvrir la chasse au caribou. Mais pour mes parents, adeptes de la chaleur de la plage, l’idée d’enfiler des skis et de dévaler une montagne à vive allure — dans un froid glacial — relève de la science-fiction.

Certes, ils auraient pu se lancer dans la randonnée ou le ski sans en avoir fait auparavant, mais l’exclusion résulte aussi des limites qu’impose l’imaginaire collectif, par la représentation de ce qui est possible pour chacun et chacune d’entre nous. Quand j’étais enfant, la télévision m’a permis de m’identifier à l’excellence de Bruny Surin et de Michael Jordan, de même qu’à celle de Myriam Bédard et de Jean-Luc Brassard. Celà dit, tout en étant inspiré par des personnes blanches faisant du ski, je ne croyais pas que ce sport m’était destiné, étant donné l’invisibilité des personnes noires le pratiquant.

Indépendamment des possibilités réelles, nous pouvons difficilement investir un lieu duquel nous sommes en apparence exclu.e.s. D’où l’importance de la représentation.

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Car même si l’on admet que plusieurs personnes noires et autrement racisées s’adonnent au plein air, il reste que ce fait est occulté dans les images généralement diffusées par les médias, le divertissement et la publicité. L’apparence d’absence limite l’inclusion.

En 2018, David Labistour, alors chef de la direction de Mountain Equipment Co-op, l’a reconnu dans une lettre: «Les Blancs dominent-ils le plein air? Réfléchissez à cette question un instant. Si vous songez à toutes les publicités de ski, de randonnée, d’escalade et de camping, vous pensez sans doute que c’est le cas. Toutefois, c’est absolument faux, et la question fait partie d’un plus vaste problème. Les athlètes blancs occupent les rôles principaux dans les publicités, alors que la diversité actuelle et croissante en plein air n’est pas reflétée dans les images que nous produisons et diffusons.»

L’ensemble des facteurs qui précèdent ont contribué à mon exclusion de nombre d’activités en plein air jusqu’à l’âge adulte.

Photo: Alain Wong

 

Depuis que j’ai 11 ans, je connais l’existence du Camp de vacances Lac Simon, fondé par les jésuites de mon école secondaire et offert gratuitement à des garçons vivant à Pointe-Saint-Charles. Une œuvre de bienfaisance extraordinaire au service de l’épanouissement des enfants. Étant proche des directeurs de camp ainsi que de plusieurs moniteurs, j’aurais pu y œuvrer moi-même dès l’âge de 16 ans. Ce à quoi j’ai résisté parce que… je tenais les moustiques en aversion. Je me sentais incapable de tougher deux semaines en leur présence.

Puis, en 2004 — j’avais alors 21 ans —, un ami m’a convaincu de tenter l’aventure, soupçonnant que j’y prendrais gout. Il avait raison. Sans surprise, la connexion avec les enfants m’a réjoui, mais je suis en plus devenu amoureux de la simplicité de ma tente, de l’air frais après les orages, du grésillement des feux, du scintillement du lac ensoleillé. Lors de mon dernier soir en tant que moniteur au camp, en 2006, j’ai pleuré à chaudes larmes la fin de cette précieuse aventure. La nature avait gagné un adepte à vie. Depuis, la question de la présence en nature comme moyen d’émancipation pour tous et toutes m’habite profondément.

En randonnée, sur les pentes de ski et autour des lacs, mon corps noir se sent parfois isolé. Mes yeux cherchent activement — mais subtilement — ceux et celles dont la peau présente un taux élevé de mélanine. Et lorsqu’ils trouvent et que nos regards se croisent, nous hochons simultanément la tête d’une manière imperceptible. Comme pour nous dire mutuellement: je te vois.

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Au-delà de telles rencontres aléatoires, la présence des communautés noires ou autrement marginalisées au sein des espaces de plein air devrait être soutenue de façon systématique par des gestes, des programmes et des politiques publiques. Voilà qui m’incite à promouvoir moi-même l’accessibilité à la nature.

Pour 3 Points, l’organisme dont je suis le fondateur, est destiné à former des coachs de sport afin qu’ils et elles soutiennent le développement du potentiel des jeunes, particulièrement en milieux défavorisés. Les coachs et les jeunes bénéficiant de notre œuvre sont en majorité issu.e.s de l’immigration et racisé.e.s.

Depuis 2015, nous lançons chaque cohorte de formation par une retraite en nature, sachant que ce contexte permet une plus grande connexion à soi, aux autres et à son environnement.

Photo: Cloé Fortin

Je crois que loin des artifices de la ville, l’être humain se rapproche de ses besoins fondamentaux et a plus facilement accès à des prises de conscience essentielles à la vie.

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Le lieu choisi pour notre première immersion en nature, en 2015, n’était nul autre que le site du Camp de vacances Lac Simon. Ce même endroit qui, il y a environ 20 ans, me faisait craindre les piqures de maringouin… Je n’ai pas été déçu: cette retraite s’est révélée, pour l’ensemble des coachs et des membres de notre équipe, riche en découvertes qu’un environnement urbain n’aurait pu offrir. Nos games de Loup-garou autour du feu valaient bien mieux que tout le wifi dont nous étions privé.e.s.

Et oui, ce moment a été initiatique pour plusieurs coachs qui, comme moi, n’avaient pas eu un accès régulier à la nature durant leur enfance. À tout coup, la formule est gagnante: l’éloignement de la ville permet pour ces initié.e.s de nouveaux apprentissages et leur donne l’occasion de saisir un peu plus les possibilités qu’offre le territoire québécois.

De mon point de vue, chaque coach qui se trempe les pieds dans un lac québécois enrichit sa propre expérience; il devient susceptible d’ouvrir ses perspectives et de réfléchir à la façon dont les jeunes qu’il supervise pourraient aussi avoir accès à des occasions similaires. Un effet multiplicateur prometteur.

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Avons-nous tous et toutes un rôle à jouer en ce sens? Je le crois.

Cette année, c’est le Camp Quatre Saisons qui accueille notre retraite de coachs. Vincent Normandeau, le directeur général de l’organisme, m’a partagé son souhait d’élargir l’accès au camp à un plus grand nombre de jeunes racisé.e.s. Voilà une initiative que j’encourage et que je souhaite voir se décupler.

Une personne qui possède un chalet pourrait, par exemple, poser une action à sa mesure en permettant à d’autres l’accès à sa propriété. Car le petit weekend ressourçant — qui semble anodin pour certain.e.s d’entre nous — peut s’avérer fondamental dans le développement d’un.e jeune en quête d’identité et de liberté. En ouvrant les portes de la nature à toutes et à tous, nous nous approchons ensemble de l’émancipation qu’elle nous procure.

Fabrice Vil est coach certifié en développement intégral, avocat et anciennement entraineur de basketball. En 2011, il a fondé Pour 3 Points, un organisme qui amène les coachs sportifs à jouer un rôle de coachs de vie auprès des jeunes en milieux défavorisés. Animé par l’égalité des chances, il prend régulièrement la parole sur cet enjeu, notamment comme chroniqueur, conférencier et facilitateur d’ateliers en entreprise. Fabrice est fasciné par la question de la conscience humaine. Il porte le souhait que les personnes soient curieuses des violences invisibles auxquelles elles participent et qu’elles y répondent avec bienveillance, pour elles-mêmes et les autres.

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