Une ferme dans Central Park

Après le décès de sa mère, Amber Tamm Canty a trouvé la guérison — et un sens à sa vie — dans l’agriculture. Forte du soutien de milliers de personnes, elle souhaite maintenant améliorer la sécurité alimentaire à New York, en commençant par Central Park.

Texte — Mark Mann
Photos — Naima Green

Cet article fait partie du Dossier Vies noires, espaces verts.

Les fruits que récolte aujourd’hui Amber Tamm ont été semés en plein deuil. À 25 ans, l’agricultrice urbaine et décoratrice florale de Brooklyn a vu son nombre d’abonnés Instagram croitre par milliers — particulièrement depuis que la COVID-19 amène les jardiniers néophytes à chercher conseils et inspiration sur le web. Le regain récent du mouvement Black Lives Matter a porté encore plus de regards vers elle, dont ceux de représentants noirs du milieu agricole, heureux de voir l’une des leurs obtenir reconnaissance et succès dans une industrie dominée par les Blancs.

Les abonnés d’Amber ne sont pas des témoins passifs de sa trajectoire; ils forment une communauté, comme elle le répète inlassablement. En juin, ils ont prouvé leur engagement à l’occasion d’une collecte de fonds qui devait lui permettre d’acheter une terre à la campagne. En moins de deux semaines, elle avait amassé plus de 100 000 $ US. Finalement, cet argent servira plutôt à acquérir des infrastructures agricoles, puisque de nombreux particuliers ont proposé à Amber de lui faire don d’une terre. 

Elle deviendra la première propriétaire foncière de sa famille, établie à Brooklyn depuis quatre générations.

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Aujourd’hui, Amber jouit d’une immense popularité. Elle est sollicitée par diverses organisations, comme le Rodale Institute (un phare de l’agriculture bio) et le Kitchen Farming Project (du chef vedette Dan Barber). Ses créations florales, renommées partout dans New York, lui assurent maintenant un revenu d’appoint régulier, ce qui représente une avancée gigantesque quand on songe qu’il y a six ans, elle choisissait des fleurs pour la première fois de sa vie: des tournesols et des lys blancs pour décorer le cercueil de sa mère, assassinée par son père, un policier.

Ce décès inattendu, en avril 2014, a catapulté Amber dans la vie adulte. Paradoxalement, c’est aussi ce premier arrangement de fleurs funéraires qui l’a sauvée et aidée à trouver sa place sur terre, en la poussant à y plonger les mains.

Des doigts comme des racines

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C’est peu dire que l’univers d’Amber a été bouleversé par la mort de sa mère. Alors étudiante en botanique et en enseignement des arts plastiques, elle s’est retrouvée du jour au lendemain, à 18 ans, à planifier des funérailles et à chercher quelqu’un pour prendre soin de ses jeunes frère et sœur. En deuil et sans soutien parental, elle a aussi dû trouver un moyen de subvenir à ses besoins. Une amie lui a fait parvenir une offre d’emploi sur une ferme offrant le gite, le couvert ainsi qu’un modeste salaire. Ça lui suffisait. Elle a tenté le coup.

Son introduction à l’agriculture s’est révélée à la fois un cadeau du ciel et un supplice. «C’était le seul emploi qui me permettait de réfléchir et de faire mon deuil, tout en me procurant un revenu, un toit et de quoi manger», confie-t-elle. En même temps, son expérience l’a amenée à entreprendre un autre processus de guérison:

«Je suis descendante d’esclaves cherokees et noirs. Ma présence dans les champs est associée à un traumatisme que je dois affronter, en plus du travail à faire.»

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Dans les premières années, Amber a suivi la même voie que les travailleurs migrants du Mexique et des Antilles, aux côtés desquels elle trimait dans les champs et les serres: elle allait d’une ferme à l’autre en fonction de la demande, sans toujours connaitre les conditions qui l’attendaient. Certains de ces emplois étaient convenables, d’autres pas. Empochant souvent aussi peu que 60 $ par semaine, Amber faisait régulièrement l’objet de sexualisation et d’intimidation.

Malgré les difficultés, le travail de la terre lui a donné un moyen de renouer avec sa mère. En lisant La vie secrète des arbres, Amber a appris que ces derniers communiquaient entre eux grâce aux réseaux souterrains de racines et de mycélium.

«Quand j’enfonce mes mains dans un champ, mes doigts deviennent des racines qui interagissent avec le lieu où repose ma mère, peu importe où je me trouve sur la planète.»

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Au fil de son aventure dans le monde agricole, Amber a partagé ouvertement ses apprentissages et son processus de guérison sur Instagram. En plus d’être un exutoire, l’application lui a permis de rester connectée à son entourage, qui suivait ses pérégrinations. Si Amber a fini par cumuler assez d’expérience pour décrocher un poste fixe durant toute une saison, les années passées à chasser le soleil d’un bout à l’autre des États-Unis lui ont quand même permis de se familiariser avec différentes pratiques horticoles: l’agriculture conventionnelle, régénératrice et biologique, la permaculture, la production de champignons, de cannabis, etc.

Son expérience lui a appris qu’elle voulait travailler sur le terrain et dans les serres, en contact avec le sol et les plantes, plutôt que dans un bureau, à accomplir des tâches administratives. Elle a aussi réalisé qu’elle aspirait à posséder sa propre terre, pour repenser les façons de faire habituelles. «Je ne veux pas pratiquer l’agriculture telle qu’on la connait encore aujourd’hui», tranche-t-elle.

Cultiver l’avenir

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En rétrospective, Amber considère plutôt son traumatisme comme un superpouvoir. La perte de ses parents en début de vie et l’impossibilité de compter sur quelqu’un d’autre qu’elle-même lui ont enseigné à murir longuement toutes ses décisions, tant financières que spirituelles.

«L’état actuel de l’agriculture — qui prend racine dans l’esclavage et l’exploitation — n’est pas viable.»

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Les fermiers tentent désespérément de survivre à leur dette colossale, qui a bizarrement fini par devenir partie intégrante du modèle consacré. Selon Amber, leur erreur est d’envisager leur ferme comme une entreprise à but lucratif, plutôt que comme un mode de vie axé sur le soutien de la communauté.

«Je n’ai pas envie de gérer une simple entreprise», précise-t-elle. «C’est l’approche de beaucoup de producteurs, mais c’est justement ce qui porte atteinte à mère Nature. Tant que les profits et le remboursement de leur dette demeureront leur priorité, ils ne pourront pas pratiquer une agriculture saine. S’ils tentent quand même d’y arriver, ils risquent de travailler 80 heures par semaine.»

Amber affirme que plusieurs agriculteurs blancs lèvent les yeux au ciel quand ils l’entendent, mais son approche se révèle un succès. C’est l’expérience — et non la naïveté — qui lui fait croire que le public soutiendra une exploitation agricole investie d’une mission. Lorsque sa campagne de financement a dépassé son objectif initial de 100 000 $, elle s’est fixé une nouvelle cible de 150 000 $, et les dons ont continué d’affluer.

«Il y a moyen de concilier mécénat, investisseurs et, comme je l’ai prouvé, communauté», soutient-elle. «Tant que les gens m’appuient et comprennent qu’en m’aidant, ils récoltent eux-mêmes les bienfaits, je vais poursuivre dans cette voie.»

Plutôt que de s’assoir sur le succès de sa collecte de fonds, Amber désire redonner au suivant en se fixant des objectifs encore plus ambitieux. Alors même qu’elle planche sur son projet de ferme rurale — elle y fera pousser une variété de légumes et de fleurs à couper, en plus d’offrir des formations et des ateliers pour les personnes autochtones, noires et de couleur de New York —, elle a initié une campagne visant à convaincre le Central Park Conservancy de cultiver six hectares de sa vaste pelouse, connue sous le nom de Great Lawn.

Cet espace gazonné est à proximité du site de l’ancien village de Seneca, une communauté noire fondée en 1825, puis expropriée en 1857 pour créer Central Park. Pendant trois décennies, Seneca a servi de refuge aux Afro-Américains, au cœur d’une ville profondément indignée par l’arrivée d’esclaves émancipés — c’était après l’abolition. Alors que la plupart des propriétaires fonciers new-yorkais refusaient de céder des terrains aux Noirs, un couple blanc de cette région encore rurale de Manhattan a accepté de subdiviser sa terre et de la vendre à la New York African Society for Mutual Relief, ainsi qu’à l’Église épiscopale méthodiste africaine de Sion. Les hommes détenteurs d’une terre dans le village de Seneca avaient le droit de vote, contrairement à la majorité des anciens esclaves, puisque les lois d’exclusion raciale exigeaient que les électeurs possèdent une propriété.

Amber projette d’aménager un jardin de semences en l’honneur de tous les ancêtres de Seneca, de même que du peuple Lenape, chassé de la région par les colonisateurs européens. Qui plus est, elle souhaite proposer des formations en agriculture aux adolescents de 16 à 20 ans, «une période de vie très étrange où beaucoup de choses peuvent mal tourner, sans que le système vous vienne en aide».

Selon son plan, chaque lopin de verdure sera confié à un adolescent, lui-même jumelé à un agriculteur urbain chevronné de peau noire ou brune. Une fois que ces jeunes auront eu la chance de cultiver ce qui leur plait — des herbes pour fabriquer des teintures, des légumes, des fleurs —, on leur proposera de poursuivre leur expérience à la (future) ferme d’Amber, à l’extérieur de la ville. Puis, un programme de placement professionnel redirigera les participants qui désirent parfaire leur apprentissage agricole. «Nous allons établir un réseau de fermiers pouvant fournir un emploi sécuritaire et rémunéré aux jeunes de couleur noire ou brune», explique-t-elle.

Son rêve reste encore embryonnaire. Même si Amber a commencé à donner des conférences et des entrevues sur le sujet, le Central Park Conservancy tarde à lui donner une réponse. L’organisme a toutefois réagi à une demande de commentaire de BESIDE, dont voici un extrait: «Central Park offre à tous les New-Yorkais un répit contre le stress de la vie urbaine, particulièrement en temps de crise sanitaire, puisqu’il s’agit d’un lieu où prendre l’air dans le respect de la distanciation physique. Cet espace est investi d’une mission sociale, celle de créer un sentiment de communauté, dont la perte est l’un des plus grands défis que pose cette crise.»

Amber voit les choses différemment. «C’est le remède tout indiqué pour Central Park. Un projet pareil n’a que des avantages pour lui. En plus, il inciterait les jeunes à rejoindre le mouvement agricole et les aiderait à lancer des initiatives dans leurs propres communautés new-yorkaises.»

Elle ne demande pas un sou; le fonctionnement serait assuré par des dons et des collectes de fonds. «Tout le monde attend. Trois-cents bénévoles m’ont contactée et attendent que ma vision voie le jour», dit-elle.

Le gouverneur Andrew Cuomo a déclaré que deux millions d’habitants de l’État de New York risquent de souffrir de la faim dans la foulée de la COVID-19. Pour Amber, la question ne se pose pas: il faut cultiver les parcs.

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Pour l’instant, Amber incarne parfaitement la valeureuse agricultrice urbaine qui se dévoue corps et âme pour nourrir sa communauté, en particulier les résidents racisés de Brooklyn, le quartier de son enfance. Mais elle n’envisage pas de rester à New York. «J’aimerais mieux mettre en branle le projet pour que d’autres prennent ensuite le relai, et que je puisse me retirer sur ma terre», espère-t-elle. Elle rêve d’attirer à la campagne les jeunes Noirs des villes pour «combler le vide et donner un visage à l’Amérique rurale noire du nord-est du pays».

Une fois qu’elle aura inauguré sa propre ferme, elle compte se consacrer à la production de fleurs. «L’industrie des fleurs coupées est largement méconnue parce que la plupart d’entre elles proviennent d’Europe, d’Afrique et d’Équateur», dit-elle. «Il serait intéressant de voir à quoi peut ressembler la production de fleurs coupées dans une perspective afro-américaine.»

Plus tard encore, Amber aimerait aider les prisonniers du système carcéral industriel américain. «Mon père est en prison pour le meurtre de ma mère. Il y a tant de détenus noirs, coupables ou non. L’agriculture en milieu carcéral peut jouer un rôle majeur», croit-elle. Mais elle devra patienter encore quelques décennies avant d’être prête à se lancer. «Pour moi, ce milieu est associé à différents traumatismes, que ce soit sur le plan personnel ou en tant que femme de la communauté noire.»

Outre ses projets en chantier et son gagne-pain dans les jardins sur toit de Brooklyn Grange, Amber doit garder à l’œil son propre bienêtre:

«L’agriculture est une danse. Un sport. On pousse son corps au maximum, mais on manque parfois de temps pour manger… C’est un mode de vie très intense, qui vous gruge à petit feu.»

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Le maintien d’une bonne santé est vital. C’est pourquoi elle tient scrupuleusement à bien s’alimenter et à se reposer. «Mais on ne peut pas y arriver sans l’aide des consommateurs. Si vous accordez de la valeur aux récoltes de vos fermiers, vous devez aussi accepter qu’ils aient du temps pour eux.»

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