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Une cure de désintoxication numérique pour retrouver le contact avec soi-même.

La première fois que j’ai ressenti une réelle dépendance à la technologie, c’était en 1997, alors que j’essayais désespérément de nourrir un chien qui n’arrêtait pas de mourir.

Je suivais en fait les tribulations de mon Tamagotchi, une sorte d’animal numérique, sur une petite montre mauve accrochée à mon jean délavé à l’acide. Pendant que le prof s’emballait à propos de la photosynthèse, moi, je ressentais une profonde panique : et si je passais à côté des progrès de mon chien pendant cette heure de cours ? Ou, pire encore : et si je ratais sa fin tragique — forcément imminente —, provoquée par la quantité excessive d’os que je lui donnais à gruger ? Or, mes fixations au sujet de mon Tamagotchi n’étaient rien comparé à l’obsession qui me pousse aujourd’hui à regarder mon téléphone. D’après mes données de temps d’écran, je passe en moyenne 5 heures et 12 minutes sur mon cellulaire, quotidiennement. Pas plus tard qu’hier, je l’ai consulté 221 fois. Je sais, c’est gênant. Pour ceux d’entre nous qui appartiennent à la génération « Tamagotchi », et en particulier pour ceux qui travaillent dans les médias (allo !), la vie entière tourne autour de ces appareils. Pour mesurer la gravité de ma dépendance, j’ai décidé d’aller faire une cure de désintoxication numérique qui durerait près d’une semaine.

Au départ, j’avais prévu me préparer pour ce défi comme j’avais vu d’autres personnes se familiariser avec les cures de jus, c’est-à-dire progressivement. Mais au lieu de diminuer mon utilisation de la technologie à l’approche du jour fatidique, je me suis mise à en abuser, et ce, jusqu’à la dernière seconde. J’ai publié des photos sur Instagram, tweeté et texté mille fois plus qu’à mon habitude. Autant je me sens généralement dépassée par la techno, autant j’étais soudain atterrée par l’idée de ne plus y avoir accès. Au point d’informer tout le monde — mais vraiment tout le monde — de ma déconnexion imminente. « Je fais une cure de désintox numérique ! », ai-je lancé au gars du kiosque de café, qui s’est contenté de sourire d’un air perplexe en me donnant mon muffin. « Je n’utiliserai ni mon téléphone, ni mon ordinateur, ni aucun autre appareil numérique pendant les jours à venir. J’ai hâte de partager mes impressions avec vous à la fin de cette expérience », ai-je annoncé à ma famille et à mes amis avec la solennité d’une candidate en campagne. J’ai même répété ce mantra à une collègue qui me demandait simplement de lui passer le lait d’avoine. C’était comme si je me préparais à décoller pour Mars le lundi suivant.

J’ai donc recruté des amis pour ce séjour dans une petite ville du nord de l’État de New York. La seule « technologie » à laquelle nous aurions accès était une ligne téléphonique fixe. (Pour vous donner une idée de notre degré de dépendance : avant d’arriver, il a fallu que l’un d’entre nous apprenne aux autres à éteindre leur téléphone…) Heureusement pour nous, le chalet isolé où nous habitions pour quelques jours était magnifique, niché au beau milieu d’une mer d’arbres. La nuit, si nous gardions le silence, nous pouvions entendre couler le ruisseau voisin. Nous avons joué à des jeux, chanté et mangé beaucoup trop de chips. Nous avons fait de longs soupers, dont un, étonnant, où l’une de mes amies m’a confié qu’elle avait été approchée par une secte sexuelle bien connue. J’ai aussi appris des choses sur moi.

La première nuit, j’ai très mal dormi. Il faut savoir que mon téléphone n’avait jamais affecté mon sommeil; il m’aidait plutôt à le trouver.

L’aveuglante lumière bleue occultait mon anxiété. Quand on fonctionne en accéléré toute la journée, on a parfois plus de difficulté à tout cesser qu’à ralentir. Au chalet, dès que j’ai posé ma tête sur l’oreiller, les soucis m’ont donc rattrapée, et mon cerveau n’avait nulle part où se réfugier.

Je me suis réveillée le premier matin avec une folle envie de regarder mon téléphone. J’avais besoin de ma dose. Ma dose de quoi exactement ? Je l’ignorais. Dépourvue, j’ai attrapé l’oreiller à côté de moi et je me suis mise à le serrer. Soudain, j’ai compris que ce n’était pas mon cellulaire que je voulais, mais de la compagnie. Même si je suis une célibataire qui s’assume et que j’aime me réveiller seule, ce matin-là, j’aurais souhaité qu’il y ait quelqu’un à mes côtés. Sans téléphone, le vide et la solitude apparaissent beaucoup plus difficiles à supporter. Je devais me rendre à l’évidence : un objet avait fini par remplacer une personne dans ma vie.

Écrans verts

Cet essai a été publié dans le numéro inaugural des Carnets BESIDE.

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Je n’ai jamais rien écrit d’aussi affligeant… Malheureusement, c’est la vérité. Le téléphone est une machine à sous pour l’esprit. Tu veux oublier tes problèmes ? Tiens, voici un mème qui va te faire rire. Tu veux du rêve ? Contemple les photos de ton ami du secondaire qui revient tout juste de Bali. Tu veux être vu ? Va vérifier qui a répondu à tes plus récentes publications. Ma cure m’a permis de me rendre compte d’une chose : quand nous sommes sur les médias sociaux, nous passons une quantité effroyable de temps à nous rejouer nos propres histoires et à consulter nos statistiques — mais ça, on n’en parle à peu près pas. Ainsi, l’expérience humaine de la technologie se résumerait à rechercher chez les autres une validation de notre mode de vie. N’est-il pas choquant de constater que nous avons accès à des machines sophistiquées, mais que nous les utilisons essentiellement pour satisfaire nos besoins les plus primaires ?

Le troisième jour, nous sommes allés en ville pour faire un tour à la friperie, mais elle était fermée. Avant de repartir, j’ai remarqué un sac de trucs à donner sur le trottoir. En digne petite-fille d’une immigrante hongroise qui, même après son installation au Canada, stockait du charbon dans son sous-sol « au cas où », je n’ai pas pu résister à la tentation de passer en revue son contenu. J’y ai trouvé un vieux livre datant de 1988, intitulé The Addictive Personality.

Si seulement j’avais eu mon téléphone ! J’aurais pu faire voir à tout le monde la couverture au look rétro. En temps normal, je ne l’aurais probablement pas lu, mais puisque je n’avais rien d’autre à faire, j’ai commencé à le feuilleter.

J’étais sidérée. L’ouvrage, rédigé plus de 30 ans auparavant, était incroyablement actuel. « Nous vivons dans une société temporaire qui évolue rapidement. En raison de ce rythme effréné, on accorde trop peu d’importance aux relations », avait écrit l’auteur, Craig Nakken. « Lorsque les résultats sont plus importants que les processus, les gens ont tendance à considérer les autres comme des objets. » Je me suis demandé comment l’auteur dépeindrait le monde d’aujourd’hui s’il considérait déjà que la société des années 80 évoluait rapidement.

Alors que je lisais ce livre, qui mettait en garde la génération de nos parents contre les effets nocifs de la technologie sur les relations humaines, et que je ressentais moi-même des symptômes de sevrage, j’ai été frappée par une certitude : si nos téléphones étaient autre chose — une substance, par exemple —, le gouvernement chargerait immédiatement un groupe de travail d’étudier les ravages de cette dépendance. Imaginez que la première chose que vous fassiez chaque matin, avant même de mettre le pied hors du lit, soit d’agripper une bouteille de bière. Imaginez maintenant que vous soyez incapable de poser cette bouteille, même quand vous allez aux toilettes ou que vous vous brossez les dents. Que vous preniez des gorgées de bière tout au long de votre trajet en métro jusqu’au travail. Que vous ressentiez le besoin d’en boire 221 fois par jour en moyenne. Remplacez votre téléphone par n’importe quelle drogue ou n’importe quel comportement, et vous aurez l’impression d’assister à la pire crise de santé publique de notre époque.

Le dernier jour, l’irrépressible envie de consulter mon téléphone avait été remplacée par un profond sentiment d’appréhension. J’étais terrifiée à la simple idée de l’allumer de nouveau. Si j’avais d’abord détesté mon expérience de sevrage, je n’avais aucune envie de revenir à ma vie d’avant. Je pensais à l’avalanche de notifications qui débouleraient, et la peau me picotait comme si j’avais une poussée d’urticaire. C’était un peu comme partir en vacances en sachant qu’au retour, je devrais répondre à des tonnes de courriels — estompeant du coup l’impression de détente que j’aurais fini par éprouver.

Alors que j’envisageais de lancer mon téléphone dans le ruisseau (et d’amener mes amis à fonder une commune complètement débranchée), je me suis tournée encore une fois vers mon nouveau bouquin préféré. Je suis tombée sur une phrase qui m’a tellement bouleversée que je l’ai lue à haute voix à plusieurs reprises : « Les objets ne peuvent pas abandonner les gens; ce sont les gens qui abandonnent les objets. »

Le problème n’était donc pas la technologie elle-même, mais plutôt la relation que j’entretenais avec elle. Et si j’apprenais à me délester de mon téléphone, de temps en temps ? Peut-être que, de cette façon, je n’aurais pas besoin de le délaisser totalement.

Mais un toxicomane aurait sans doute pensé la même chose…

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Liz Plank est une journaliste primée qui passe la majeure partie de son temps à regarder des gâteaux exploser sur Instagram. Elle travaille actuellement chez Vox Media. En septembre, elle publiera son premier livre, For the Love of Men: A Vision for Mindful Masculinity.