Ces iles qui nous habitent

Rencontres avec des insulaires et des paysages aux iles de la Madeleine.

Dans le cadre de

Texte — Marie Charles Pelletier
Photos — Isaac LeBlanc

Les iles de la Madeleine nous captivent et nous émeuvent. Il y a les caps de grès rouge, les collines qui surplombent la mer, l’eau déferlante, les marques du vent et du temps qui passe sur les plages de sable qui s’étendent au loin sur plusieurs kilomètres.

L’archipel de douze iles composées de dunes et de falaises, presque irréel, se situe en plein cœur du golfe du Saint-Laurent, à plus de 200 km des côtes gaspésiennes. Ses paysages évoquent à la fois la force et la fragilité. Ils sont immenses et en même temps perdus au beau milieu de l’eau. Ils s’inscrivent en nous et ravivent notre mémoire les soirs de grand vent. L’air du large, les grands espaces, la lumière chaude de fin de journée: certains insulaires ont décidé de ne plus jamais les quitter, ou de les retrouver le plus souvent possible. Ces artistes, chef.fe.s, infirmier.ère.s, entrepreneur.e.s, pêcheurs et pêcheuses installés de Havre-Aubert à Old-Harry ont une manière unique d’interagir, d’explorer, de s’inspirer et de se laisser porter par ces paysages mouvants.

«J’ai parfois l’impression que le territoire nous habite plus que nous habitons le territoire. Il a une très grande influence sur nous et notre mode de vie. Le territoire change, tout comme nous. On en perd des petits bouts, on en découvre d’autres, tout ça nous rappelle la chance qu’on a de vivre les iles.»

– Martin Fiset, créateur et directeur artistique à l’Atelier Côtier
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Voici donc un regard sur les iles depuis les iles.

 

– ALPHIYA JONCAS –

Alphiya Joncas est une artiste madelinienne qui compose des œuvres photographiques avec les paysages qui l’entourent. Née à Saratov en Russie, elle a plutôt grandi au milieu des bourrasques de Havre-aux-Maisons.

Alphiya aime le temps gris. Elle aime aussi la lumière de fin de journée, quand le soleil prend moins de place; et l’hiver, quand le temps ralentit et que le territoire s’agrandit.

Alphiya vit partout et nulle part en même temps. Elle n’a pas d’adresse ou de domicile fixe. Elle garde des maisons qu’on lui confie. Le fait de changer régulièrement de toit et de se déplacer d’une ile à l’autre nourrit sa pratique artistique.

La Madelinienne s’intéresse à la matière et à ce qu’elle a à nous raconter. À travers l’écriture et la photo, elle se rapproche des éléments et fait parler le vent. Au départ, elle prenait des photos par plaisir. Elle aimait les regarder quand elle était loin et qu’elle s’ennuyait de ses iles-maisons. Mais au fil du temps, la photographie est devenue sa façon de s’approprier des bouts de territoire et d’en saisir l’essence. Et un prétexte pour partir en exploration sans destination précise, en se laissant guider par le hasard, par quelque chose d’immuable.

«La photo me permet d’aller à la rencontre du territoire.»

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Dans un de ses projets, l’artiste joue avec ses photos en les juxtaposant et en rendant visibles les lignes d’horizon que nos yeux dessinent en regardant au loin pour créer de nouveaux espaces. Elle nous incite à envisager ces derniers tels des refuges imaginés. C’est une façon pour elle de s’ancrer et d’appartenir au territoire, de l’apprivoiser et d’en faire sa maison.

Selon Alphiya, les paysages ont beaucoup à nous enseigner si on les regarde avec attention. Il faut s’attarder à leur profondeur et à leur portée, aux grandes étendues dans leur simplicité:

«Aux iles, on dit: se faire éventer. C’est quand le vent te transperce jusqu’aux os. C’est ce sentiment unique que l’on ressent quand on revient d’une longue marche et qu’on se sent à la fois vide et plein; quand on laisse finalement toute l’énergie du territoire nous envelopper.»

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– JACQUES LEBLANC –

Jacques Leblanc qui conduit un bateau.

Jacques Leblanc est chef cuisinier, chasseur, pêcheur, cueilleur et meneur de belle vie. Madelinot de souche, Jacques a dû quitter les ils pour les études, mais il n’a jamais passé un été ailleurs qu’aux iles. Ce serait un sacrilège pour tout insulaire qui se respecte. Plus jeune, il faisait du skateboard et écoutait du métal. Disons que le folklore l’intéressait moins. Il admet que cet exil l’a mené à une prise de conscience: «Si je n’étais pas sorti des iles, je serais certainement moins sensible à l’environnement qui m’entoure et je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui.»

Son père était chasseur de loups-marins tout comme l’était son grand-père. Petit, il écoutait avec attention leurs histoires de pêche, mais il ne s’est véritablement initié à cette activité qu’à son retour aux iles. Aujourd’hui, il pêche le phoque, sa viande de prédilection. C’est l’une des rares viandes sauvages qui a été commercialisée (grâce à Réjean Vigneault qui a mis en place un protocole de récolte, de transformation et de conservation aux iles). Traditionnellement, on laissait mijoter longtemps les nageoires et on cuisait les filets. Mais le chef recommande plutôt une cuisson saignante sans quoi la chair peut devenir sèche. On peut aussi l’apprêter en tataki

De juin à septembre, Jacques est au Bistro Plongée Alpha sur la pointe de la Grande Entrée. Le chef s’inspire du territoire, de ce qui y pousse et s’y baigne. Il cuisine entre autres de la truite dans des laminarias, de longues algues brunâtres. Elles transmettent au poisson la salinité de la mer et un gout légèrement terreux.

En saison estivale, quand il n’est pas derrière les fourneaux, Jacques est dans l’eau. Il surfe, il pêche, il fait de la plongée. Le chef est épris de tout ce qui se rapporte à la mer:

«Quand ça fait une couple de jours que je ne suis pas allé dans l’eau, je commence à fatiguer.»

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L’hiver, alors que le resto est fermé, il s’exerce à la pêche à l’anguille, quand les lacs sont gelés, mais que la glace n’est pas encore trop épaisse. Il utilise la technique traditionnelle micmaque et se sert de grands harpons d’environ 12 à 14 pieds qu’il enfonce dans la glace pour faire sortir les anguilles cachées dans la vase.

Jacques ne sera finalement parti que pour mieux revenir aux iles. Aujourd’hui, il est de ceux qui apprécient la richesse de ces paysages dunaires entourés d’eau, mais surtout de ceux qui contribueront à perpétuer et à réinventer les traditions.

 

– HANS WILLIAM KOENIG –

Depuis quatre ans, Hans passe tous ses étés aux iles de la Madeleine. Le moment où il y a mis les pieds pour la première fois a été marquant. Sur le pont du traversier, il se rappelle avoir aperçu l’ile d’Entrée et avoir pensé que l’endroit était mythique. Ces iles perdues au milieu des eaux semblaient presque irréelles. Comme si c’était hier, il décrit encore l’air salin et le soleil haut perché dans un ciel sans nuages. La première chose qu’il a faite en arrivant est de manger des fruits de mer dans un restaurant sur le bord de l’eau. Le propriétaire s’est mis à jouer du violoncelle, accompagné par le vent du large. À ce moment-là, il a compris qu’il allait s’y plaire, qu’il était dans un endroit unique au monde. «La première fois que tu viens ici, tu te dis que tu aurais voulu y naitre», constate-t-il avec une douce amertume.

«Le sentiment d’appartenance des habitants est tellement palpable. On sent que les Madelinots et Madeliniennes aiment leur territoire et sont fiers d’accueillir les gens chez eux. On le voit aussi à la manière dont ils sont conscients de la fragilité de l’endroit et dont ils en prennent soin.»

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Hans est un adepte de kite. À tel point que nous avons dû remettre nos discussions plus d’une fois en raison du vent. «Ce qui est incroyable avec le kite, dit-il, c’est qu’il n’y a littéralement aucun impact environnemental. On n’utilise que le souffle du vent, peu importe d’où il provient, parce qu’ici il peut arriver à 360 degrés.»

Selon lui, le meilleur moment pour se rendre aux iles est entre la fin de l’été et le début de la saison de la chasse, à l’automne. Le vent est bon, la mer est chaude et il n’y a personne dans l’eau.

Il y a un an, il s’est officiellement établi ici. Celui qui travaillait pour le CERMIM (Centre de recherche sur les milieux insulaires et maritimes) a finalement décidé de mettre le territoire de l’avant de manière différente. Plutôt que de faire de la recherche appliquée, il a monté un projet avec deux de ses amis: Le Kitetrip. Ensemble, ils ont élaboré des forfaits de kite afin de faire découvrir aux touristes les iles et ses endroits cachés où les vents sont favorables. L’idée est née de leur volonté de partager leur amour de ce sport et celle de valoriser le territoire. Ils voulaient proposer une expérience authentique en mettant à profit leur connaissance de l’endroit tout en faisant du maillage avec plusieurs partenaires locaux.

 

– NAOMI PHILION –

Naomi est infirmière. Arrivée aux iles à la fin du printemps, elle les quittera au début de l’automne. Elle s’y est rendue d’abord pour son gout de l’aventure, pour ce sentiment propre aux régions éloignées et pour sa proximité avec l’eau.

Elle se rappelle y être venue à l’été de ses dix ans. L’appel du large l’aura finalement ramenée jusqu’ici, après un printemps particulièrement éprouvant. Quand elle est arrivée aux iles, au mois de mai, il n’y avait toujours pas de touristes. Personne d’autres que les résidents. Puis, elle a vu les bateaux arriver, les maisons d’été se remplir et surtout les gens du coin heureux d’accueillir des visiteurs, de retrouver d’anciens visages et d’en découvrir de nouveaux.

L’hôpital de l’archipel est un centre primaire, c’est-à-dire qu’on y évacue les patients qui nécessitent des soins spécifiques. Il filtre toutefois tous les cas, ce qui représente un défi de taille. Il faut dire aussi que Naomi arrivait d’un établissement dans lequel il y avait quatre départements de soins intensifs, chacun étant extrêmement spécialisé.

Ici, elle travaille entre trois et quatre jours par semaine. Au sortir de l’hôpital, Naomi fait son jogging quotidien le long du littoral. Elle court sur la plage avant de se lancer à l’eau. Sinon, elle saute des caps, elle pêche le homard et fait de la planche à pagaie. Elle explore les côtes en kayak, y visite des plages et des grottes qui n’apparaissent qu’à marée basse ou encore, elle découvre l’intérieur des vastes terres insulaires en vélo ou en New Beetle, les fenêtres grandes ouvertes.

Au fil de ses nombreuses excursions et au gré du vent de travers, les montagnettes l’auront particulièrement touchée. Elle me parle de la butte Ronde qui surplombe le phare du Cap Alright et des Demoiselles qui se tiennent bien fières juste devant la baie de Plaisance. Chaque jour depuis son arrivée et certainement jusqu’à ce qu’elle reparte, Naomi se pince: «Je ne réalise toujours pas que je suis au Québec.»

Elle termine en riant: «What a bel été!» (expression typique madelinienne).

 

– ATELIER CÔTIER –

Les membres de l'équipe Atelier Cotier sur la plage.

Atelier Côtier, anciennement Artisans du Sable, c’est ce passage obligé sur le chemin de la Grave où se marie la créativité multidisciplinaire de toute une équipe. Dans la conception de chaque pièce d’art et de chaque objet, la mer s’allie à la matière — un rappel du territoire que ces artistes honorent.

Pauline-Gervaise est à la gouverne de cet espace de création (même si elle n’aimera pas qu’on la présente ainsi). Disons plutôt que la fille du couple fondateur, Albert Cummings et Nicole Grégoire, a repris la barre de l’entreprise familiale.

Celle qui aime se saucer le midi pour se rafraichir les idées est née aux iles et n’en est jamais partie.

Avec Martin, son copain, ils ont élargi l’éventail créatif pour laisser place à la créativité sous toutes ses formes et ses matières. Leur processus nait du regard que chacun des membres de leur équipe pose sur le territoire et ses éléments.

Les parents ne sont jamais bien loin non plus. Ces deux voyageurs et amateurs d’art sont très au fait des tendances. Ils insufflent encore aujourd’hui de nouvelles idées dans les voiles de l’atelier. Albert Cummings, qui a aujourd’hui 75 ans, façonne aussi des châteaux de sable deux fois par semaine.

L’Atelier Côtier est ouvert à l’année. Comme l’irréductible village gaulois, il brave l’hiver et surveille le fort à Havre-Aubert. Pendant la saison froide, l’équipe se consacre au développement.

«Le vent n’arrête jamais de souffler ici. Il est toujours chargé d’odeurs. Pendant la saison des petites fraises, on sent leur présence à travers la brise. Et quand il fait tempête aux iles, c’est comme être assis aux premières loges d’une nature qui se déchaine, des éléments qui se répondent.»

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La lumière des iles semble constamment créer de nouvelles teintes de gris, de bleu, de mélancolie ou de quiétude. «Je pourrais prendre une photo de la mer chaque jour et je ne me tannerais jamais», affirme Pauline-Gervaise. Il y a quelque chose de particulier aussi avec le fait de voir l’horizon dans toute sa périphérie, peu importe d’où l’on regarde.

Pour Stéphanie, créatrice à l’Atelier, c’est un privilège de vivre sur un territoire fragile, au milieu des éléments:

«Avec l’érosion visible, la disparition du territoire devient très concrète. Elle se manifeste à l’automne, lors de tempêtes de vent qui dévorent littéralement les dunes et les côtes. Au printemps, lorsque le dégel s’accélère, il est possible de voir de gros morceaux de falaises se détacher. C’est à la fois fascinant et terrifiant. Habiter un territoire qui disparait dans l’océan nous confronte à la crise écologique qui guette l’ensemble des territoires.»

L’équipe de l’Atelier Côtier est tissée serrée, comme une belle catalogne aux couleurs de mer, de sable et de buttes ondoyantes. J’ai donc pensé leur demander de me décrire leurs paysages préférés:

«Le village de L’Anse-à-la-Cabane. C’est à cet endroit que j’ai vécu lors de mon arrivée aux iles. J’adore quand les brumes chaudes de l’été enrobent le paysage. Cela donne l’impression d’une promenade dans un rêve.»

– Stéphanie Bernier, créatrice à l’Atelier
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«La dune de l’Ouest, en été, avec un bon vent sud-ouest pour faire un «downwind» en kitesurf. De L’Étang-des-Caps jusqu’au Corfu. Quelques amis, l’eau turquoise, l’impression d’être en communion avec les éléments. J’aime bien aussi trainer sur les quais en automne, car la lumière est belle à cette période de l’année. J’apprécie particulièrement celui de Millerand et de Grande-Entrée.»

– Martin Fiset, créateur et directeur artistique à l’Atelier
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«La butte à Mounette à Havre-aux-Maisons. C’est à deux pas de chez moi. C’est un endroit que je fréquente tous les jours ou presque. En arrivant au sommet de ce petit monticule de terre, on a un point de vue à 360 degrés qui, par temps clair, nous permet d’observer la dune du Nord, l’ile d’Entrée et l’ile du Havre-Aubert. C’est un lieu formidable pour les couchers de soleil!»

– Marie-Hélène Cérat, adjointe à la direction à l’Atelier
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– BERTRAND MIOUSSE –

Bertrand Miousse pêche depuis toujours. Matelot sur des bateaux de pêche au homard et au crabe, il a passé à ce jour plus de temps sur les eaux que sur terre. Nous n’avons pas pu lui parler, car il était parti en mer pour plusieurs semaines.  Le sexagénaire travaille aussi comme remorqueur sur des bateaux dans le Grand Nord québécois. Il capture ici du flétan à mi-chemin entre L’Étang-du-Nord et le Corps-Mort.

Et ce qu’on ne sait peut-être pas à propos des iles…

 

  • «Il est possible de faire du surf aux iles! En fonction des vents, certaines plages se transforment en paradis pour la planche.»
    (info soutirée à Stéphanie Bernier)
  • «Les canneberges poussent naturellement (et abondamment!) aux iles, près des milieux dunaires. C’est une cueillette qui s’effectue à la fin de l’automne jusqu’aux premières neiges.»
    (info soutirée aussi à Stéphanie Bernier)
  • «La culture du hockey est très présente. Je n’ai jamais vu autant de gens jouer qu’ici. Chaque étang devient une patinoire, c’est pas mêlant.»
    (info soutirée à Hans William Koenig)

 

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