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La maternité augmentée

De retour au travail peu après la naissance de sa fille, la journaliste Erin Sroka médite sur la tech au service de la dyade mère-enfant avec, en toile de fond, la prospérité numérique de Seattle.

Je suis devenue mère, assise à ma table de travail. Je calculais la fréquence de mes contractions à l’aide d’une application appelée Full Term («À terme»), dont l’icône représente une échographie de la silhouette blanche d’un bébé au milieu du tourbillon indescriptible d’un utérus. 

Dix-huit mois après mon accouchement, je frissonne encore chaque fois que je vois cette image sur mon téléphone. Elle permet de traquer un ouragan de douleur.

J’ai déclenché le chronomètre à l’apparition des premières vagues de contractions et l’ai arrêté quand elles sont retombées; l’application m’a indiqué leur durée et leur fréquence. Mais je lui fournissais de fausses données. J’étais sans cesse distraite par mes tâches. Je revenais constamment à mon ordinateur, craignant que ce soit seulement le début d’une longue journée de travail précoce. Je ne voulais pas qu’on me voie quitter le boulot plus tôt un jeudi sans raison. J’ai attendu l’instant où ma conduite m’a paru irréprochable, où mes courriels ont été triés et mes documents classés, où la sueur s’est mise à dégouliner avec l’arrivée de contractions plus puissantes. Puis je suis rentrée chez moi pour me concentrer sur mon application.

C’est avec le corps d’une employée que j’ai donné naissance. C’est avec le cerveau d’une employée que je m’en suis sortie. J’ai essayé de me donner un air plus naturel, à la dérobée, avant de partir pour l’hôpital ce soir-là, comme ces femmes qui, dans le film La naissance orgasmique, se recueillent dans l’herbe juste avant de vivre un accouchement de rêve. Mon mari et moi avons arpenté lentement le jardin devant notre maison louée en contemplant les épinettes. Mais la douleur occultait presque tout, alors nous avons coupé court.

Dix-huit heures après mon départ du travail, ma fille est née. Une vigoureuse petite fille allongée sur ma poitrine. C’était un peu trop parfait. Je n’y comprenais rien: il n’y avait pas si longtemps, elle vivait dans l’eau, et maintenant, elle respirait de l’air.

 

***

 

Au retour de la maternité avec Harlan Fern, j’ai commencé l’allaitement. Je l’ai déposée sur une grosse pile d’oreillers sur mes genoux. J’ai adopté la position de la madone, puis je l’ai tenue comme un ballon de football. Je l’ai allaitée couchée. Elle buvait avec une intensité extrême puis s’évanouissait dans une extase narcotique, les bras étendus avec exubérance au-dessus de sa tête, les petits poings fermés. Nous formions un couple allaitant: une dyade. Debout à toute heure, nous sentions l’air frais entrer par les fenêtres la nuit et dormions jusqu’aux heures lumineuses du matin.

Mon mari et moi fixions sans cesse la petite du regard. Harlan braquait à son tour ses yeux perçants sur nous, geste empreint d’une intelligence qui nous laissait ébahis. Elle était si mignonne qu’on aurait dit un superpouvoir, une force naturelle dont nous ignorions jusque-là l’existence. Quand nous la langions et la couchions dans le berceau près de notre lit, nous avions l’impression qu’elle était trop loin de nous. Nous étions terrifiés. Mon corps était brisé. Je vivais dans des serviettes d’hôpital et des sous-vêtements jetables, mais tout était supportable à la condition de pouvoir rester près des joues de Harlan.

 

***

 

Pour retourner au travail, il fallait que je me sépare de Harlan, endormie dans mon lit, tandis que mon mari était chargé de veiller sur elle certains jours, et des amis certains autres. Pour me séparer d’elle, il fallait que je sectionne une connexion entre mon cœur et le sien, il fallait la scinder avant que la sensation d’abime me regagne et quitter la maison à temps pour attraper le bus.

Je marchais de l’arrêt d’autobus à mon immeuble de bureaux en traversant le quartier industriel de Seattle, où flottent des effluves de fonderies et de marijuana. Le chemin passait sous un viaduc, devant une benne à ordures remplie à ras bord, et piquait à travers un campement de fortune où j’avais déjà vu un faucon tuer un pigeon d’un coup de serres et un couple changer la couche d’un bébé en tenant l’enfant en l’air près d’une tente. Au nord, la prospérité technologique de Seattle brillait de mille feux, et j’ai soudain ressenti une énorme pression pour que nous puissions continuer à payer notre loyer. Je portais deux sacs, un à chaque épaule: un sac à main noir, du genre qu’on apporte au bureau, et le Medela Pump-In-Style, un tire-lait déguisé en sac à main noir, du genre qu’on apporte au bureau.

 

Cette technologie allait à la fois faciliter notre séparation mère-enfant et me permettre d’entreprendre plusieurs tâches à la fois: faire du lait et de l’argent.

Mais quelles étaient les causes sous-jacentes de notre séparation? Pourquoi étions-nous à ce point dépendants de notre travail que je ne pouvais pas simplement rester à la maison et allaiter ma fille? Comment pouvais-je préparer Harlan pour l’avenir, alors que les inégalités sociales étaient devenues pathologiques? Et comment pourrai-je sortir à temps de ma réunion de fin d’après-midi pour emmener Harlan à son cours d’aquaforme pour bébé? Je me le demande parfois en allant au travail.

Ces questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre se sont perdues dans le brouillard mental de mon tout nouvel état de mère, où chaque minute exigeait toute mon attention tandis que j’avais à peine dormi pendant plusieurs jours d’affilée. Une force maternelle irréductible m’a permis de tenir le coup.

 

***

 

Au travail, je me suis de nouveau attelée à mon ordinateur. C’était plus facile que de prendre soin d’un poupon. Quelle tâche avais-je plus l’habitude d’accomplir que celle de fixer un écran toute la journée? Et j’étais libre: je pouvais aller aux toilettes quand bon me semblait. Je pouvais me servir du thé à la cuisine. Et, toutes les 20 ou 30 minutes, je me remontais le moral en regardant des photos d’Harlan.

J’ai tiré mon lait assise dans un placard au fond d’une salle de conférences. Ma collègue Yasmeen m’a aidée à l’aménager en y retirant des piles d’affiches et des chaises pliantes. Un des murs ne rejoignait pas le plafond et on ne pouvait pas verrouiller la porte, mais personne d’autre n’en voulait, alors la pièce était à moi.

J’avais froid en déboutonnant mon chemisier. Je n’aimais pas qu’on entende la pompe depuis la pièce voisine, aspirant et refoulant l’air en donnant sans cesse l’impression qu’elle allait se coincer. Je n’aimais pas la façon dont les gobelets en plastique étiraient mes mamelons comme ces raisins oblongs et obscènes qu’on vend dans les épiceries fines l’hiver. Et quand il me semblait que j’avais tiré moins de lait qu’Harlan ne pouvait en boire, je me sentais anéantie de chagrin.

Mais quand je tirais un surplus, je me sentais efficace. Et pour masquer le bruit provenant de mon placard, j’ai commencé à regarder des vidéos sur mon téléphone, ce qui a donné à mes séances de traite une ambiance «télé au boulot» que je ne saurais trop vous recommander. J’ai vu Sarah Sanders, une autre mère au travail, raconter que les journalistes étaient trop bêtes pour comprendre les réformes fiscales de Trump. J’ai entendu les types qui règlent l’horloge de l’Apocalypse dire que nous nous dirigeons tout droit vers minuit. Parfois, je choisissais des spectacles d’humour plutôt que les infos, de peur de sécréter trop de cortisol dans mon lait.

En le tirant, j’avais l’impression que se réalisaient les prédictions de l’historienne Donna Haraway: les frontières entre l’être humain, l’animal et la machine étaient irrémédiablement brouillées; une mère cyborg se faisait traire au moyen de la technologie, puis se tournait vers celle-ci pour se donner quelques minutes de répit.

 

***

Mon employeur a proposé une solution de rechange à l’éclatement de la dyade mère-enfant. J’avais le droit d’emmener Harlan au travail une fois par semaine. Mes collègues m’ont appuyée. Ça s’appelait les «vendredis avec bébé».

Ces vendredis-là, je réveillais Harlan en faisant de la propagande: «C’est vendredi, ça veut dire qu’on peut rester ensemble toute la journée.» Je nous conduisais au bureau en voiture, sans m’y arrêter, afin de faire un grand détour par le champ de Boeing dans l’espoir qu’Harlan piquerait une sieste. Lorsque ça marchait, elle dormait pendant ma réunion de 9h dans son siège d’auto posé sur la table de la salle de conférences. Quand ça ne marchait pas, elle assistait à la réunion sur mes genoux. Je prenais des notes et j’écoutais mes collègues masculins en essayant de montrer que j’étais autant sinon plus captivée par l’ordre du jour que par la petite personne qui se tortillait en essayant d’insérer mon stylo dans sa bouche.

Tous les jours au travail, j’étais consciente de mon corps maternel, mais du lundi au jeudi, la sensation était latente et se présentait sous la forme d’un sachet de désinfection pour le tire-lait et ses accessoires, que j’avais laissé par mégarde dans le microonde.

Le vendredi, mon corps maternel était à vif, mon bébé à la hanche, un chiffon plein de salive à l’épaule, mes mains poussant des jouets dans sa direction. Je me sentais plus à l’aise dans mon bureau, où Harlan et moi pouvions travailler à vivre les «vendredis avec bébé» pleinement: Harlan, heureuse dans son parc, moi, travaillant à mon ordinateur, des succès qui se comptaient en minutes.

J’ai acheté un drôle d’instrument appelé LapBaby, qui sert à fixer votre bébé à votre taille grâce à du velcro. Je l’ai vu en ligne et j’ai pensé: quel genre d’idiot concevrait un tel machin? Et puis je l’ai déposé dans mon panier virtuel, parce qu’on ne sait jamais.

J’ai ouvert un fichier de design sur un moniteur, j’ai mis Moana sur un autre. Et j’ai cueilli ma petite Harlan. Elle était encore plus ou moins chauve et ses joues, étonnamment gonflées. J’ai glissé le LapBaby autour de ma taille et attaché Harlan avec une ceinture en la distrayant avec un cordon. Ainsi sanglées, nous avons connu de 10 à 12 minutes d’une harmonie efficace. Harlan regardait Moana. Elle a mâchonné le cordon. Mon travail a progressé. Mon cerveau chantait. Moana chantait. C’était le rêve du vendredi avec bébé: bébé, maman, l’ordinateur de maman, tous ensemble en même temps.

Un de nos derniers vendredis avec bébé, j’étais par terre dans mon bureau en train de servir une collation à Harlan quand une réunion impromptue s’est organisée autour de nous. Deux de mes collègues sont entrés, puis un troisième. Mon patron est arrivé. Quelqu’un a lancé une idée au sujet d’une campagne que nous menions et nous nous sommes tous laissé emporter par l’enthousiasme. Les gens se relayaient pour divertir Harlan. Ils ont dû affronter ses regards pénétrants. Mon bureau sentait un peu les couches.

Ce dont je veux me souvenir, c’est que, au milieu du chaos, nous avons créé un espace où il était aussi normal que j’y sois avec Harlan que de répondre à mes collègues ou de travailler à l’écran.

Ça faisait du bien de cesser de prétendre que le travail et l’éducation des enfants appartenaient à des domaines exclusifs qu’il fallait séparer; le tout-à-la-fois, c’est la logique absurde à laquelle nous obéissons.

***

 

Maintenant, Harlan n’est plus un bébé. C’est une gamine cyborg qui a appris les rouages du travail de bureau rivée à ma hanche. Je veux la préparer non seulement à un brillant avenir égalitaire, mais aussi à la dystopie d’un État policier, au cas où.

Et si un jour elle le souhaite, peut-être qu’elle pourra suivre son instinct cyborg pour contribuer à l’avènement d’un monde où les gens travailleront moins et passeront plus de temps ensemble.

 

____________

 

Erin Sroka est journaliste. Elle vit à Seattle et travaille dans le milieu syndical. Boursière MacDowell, elle a étudié la création non romanesque à Wilmington, en Caroline du Nord. Elle écrit à la jonction du personnel et du politique.

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