Le retour en arrière

Revenir à un mode de vie rudimentaire relève-t-il de l’utopie?

Texte—Robert Moor
Photo—Roman Mavrin

À 17 ans, je suis tombé sur un livre dans une boutique d’aéroport. C’était Le dernier Américain, d’Elizabeth Gilbert, qui dressait le portrait du naturaliste Eustace Conway. Je l’ai ouvert à la première page et j’ai lu ces lignes :

À sept ans, Eustace Conway était capable de lancer un couteau sur un tronc d’arbre avec assez d’adresse pour y clouer un tamia. À dix, il pouvait atteindre, au tir à l’arc, un écureuil en train de détaler à quinze mètres devant lui. Quand il entra dans sa treizième année, il partit en forêt, seul et sans le moindre outil en poche. Il se construisit un abri où il passa une semaine entière en ne subsistant que des ressources de la nature. Quand il eut dix-sept ans, il quitta sa famille pour s’installer en montagne où il vécut sous un tipi fabriqué de ses propres mains; il allumait du feu en frottant deux bouts de bois l’un contre l’autre, se baignait dans des torrents glacés et s’habillait de peaux d’animaux qu’il chassait pour se nourrir.

Cela se passait en 1977. L’année de la sortie sur grand écran de La Guerre des étoiles.

Conway a continué de dormir dans un tipi pendant de nombreuses années. Puis, il a construit une cabane en bois rond et développé ce qu’il décrit comme une « ferme primitive » sur son terrain de quelque 400 hectares, niché dans les contreforts de la Caroline du Nord. Là, il a ouvert un camp d’été destiné aux enfants comme aux adultes, et créé un programme de stage pour les jeunes qui souhaitaient apprendre à vivre comme lui. Son intention était claire : il voulait convaincre les gens de s’éloigner, dans la mesure du possible, de la monotonie abrutissante de la modernité et de revenir à un mode de vie simple et pur. Tout au long du livre, des gens ordinaires disent à Conway : « Si seulement je pouvais faire ce que vous faites ! » Ce à quoi il répond invariablement : « Rien ne vous en empêche. »

L’adolescent de la banlieue de Chicago que j’étais à l’époque est tombé sous le charme de Conway. Cet homme avait trouvé l’harmonie en retournant à l’essentiel. Sa critique du consumérisme s’inscrivait parfaitement dans mes convictions politiques naissantes, et sa solution me semblait accessible. Je rêvais de suivre un jour son programme de forma­tion de deux ans, puis d’acheter une parcelle de terre et d’y vivre à sa façon, comme un animal humain indépendant entretenant une relation étroite avec la nature.

Au fond de moi, je savais déjà que j’étais trop agité, trop maladroit et trop curieux intellectuellement pour mener ce genre de vie. Mais je n’en démordais pas. Au début de la vingtaine, donc, je suis parti travailler quatre jours sur la ferme de Conway pour une sorte de période d’essai.

L’homme m’a accueilli avec un sourire qui lui plissait les yeux. Il avait l’air plus vieux que sur la photo de son livre. Ses longs cheveux étaient parsemés de mèches grises. Sa ferme, blottie dans les profondeurs d’une forêt secondaire, semblait vieille et rudimentaire. Sur le chemin, j’avais aperçu un pâturage boueux pour les chevaux, un grand atelier de forge, une suerie. Mais j’avais aussi remarqué des signes inattendus de modernité : un flanc de colline couvert d’une cinquantaine de pickups, deux camions à bennes et une tractopelle jaune vif.

Mon séjour chez Conway m’a fait perdre mes illu­sions par rapport à son mode de vie — situé à mi-chemin entre celui des Amish de la Pennsylvanie et celui des habitants des collines isolées de la Virginie-Occidentale. Il m’a aussi permis de comprendre pourquoi ces outils modernes étaient nécessaires. Un jour, j’ai observé Conway installer une rangée de poteaux de clôture à l’aide de la tractopelle, un travail qui aurait pris des heures à la masse. « Je me suis longtemps passé de tractopelle », m’a-t-il expliqué après coup. « Cette route-ci, je l’ai construite avec un cheval et un traineau. J’ai ramassé les pierres moi-même, avec mes mains, et je les ai apportées jusqu’ici pour faire la couche de base. » Il s’est tu et m’a regardé dans les yeux pour voir si je comprenais à quel point ce genre de travail use le corps.

« Lorsque les gens me voient utiliser une scie à chaine, ils disent : “Oh, mais tu triches !” J’ai envie de leur répondre que ça n’a jamais été un jeu. J’ai besoin de bois parce que je chauffe et je cuisine au bois. Ça fait plus de 30 ans que je fais ça. La scie à chaine me permet de vivre de façon plus durable, tu comprends ? Je suppose que je pourrais m’en passer, mais pourquoi est-ce que je le ferais ? »

+ + +

Je me suis posé plusieurs fois la question dans les décennies qui ont suivi. Pourquoi un être humain — même quelqu’un d’aussi solide et débrouillard qu’Eustace Conway — choisirait-il de se passer d’un équipement moderne qui lui permet d’épargner temps et effort ?

Évidemment, il est beaucoup plus facile de justifier le choix inverse. La biologie nous apprend que les organismes cherchent à minimiser leurs efforts physiques et à maximiser leur apport calorique; de son côté, la psychologie nous enseigne que nous avons tendance à privilégier les choses qui nous font nous sentir bien, et à nous soustraire à celles qui nous font souffrir ou nous épuisent. Instinctivement, les humains et les animaux évitent la douleur et recherchent la facilité, la sécurité, la satiété et le plaisir.

Au fil des ans, j’ai passé du temps auprès de peuples autochtones : les Penan de Bornéo, les Hadza de la Tanzanie, diverses tribus d’Amérique du Nord et du Sud et, plus récemment, les Korowai de la Papouasie. Presque partout, les humains ont tendance à rechercher les conforts matériels associés au mode de vie occidental moderne une fois qu’ils y ont été exposés, que ce soit l’électricité, l’abondance de nourriture, les transports performants, etc. Ce n’est pas une question de supériorité culturelle, mais un principe physique, comme l’eau qui s’écoule vers la vallée. D’un point de vue global, l’humain semble tendre vers un seul but : regarder un écran, assis dans un siège confortable dans une pièce à température contrôlée, un bol d’un aliment sucré/salé/gras sur les genoux.

(Je me rends compte que je m’aventure sur un terrain glissant en parlant de la trajectoire de l’humanité. Cela pourrait évoquer l’image d’un peuple « primitif » qui « s’élève » vers la modernité — une idée centrale dans la philosophie raciste sur laquelle s’appuie le colonialisme. Cette métaphore n’est pas seulement déplaisante, elle est aussi profondément erronée. Les sociétés autochtones ne sont pas inférieures aux sociétés industrialisées, ni plus statiques d’ailleurs. Au lieu de considérer les cultures humaines comme des fusées individuelles qui s’élèvent dans l’espace, j’aime imaginer qu’elles sont des étoiles formant ensemble un vaste ciel, mais suivant chacune leur propre trajectoire. Au milieu de ce cosmos, une étoile géante attire toutes les autres, jusqu’à les avaler. L’expression « modernité » est trop vague pour décrire ce système en constante expansion, mais nous n’en avons pas trouvé de plus appropriée — peut-être parce que ce dernier est si vaste et si omniprésent que nous sommes incapables d’en discerner les véritables contours.)

Les trajectoires sont cependant rarement aussi directes qu’elles le semblent. Lorsque le confort et la sécurité deviennent trop faciles à obtenir, on assiste souvent à un phénomène étrange — une sorte de rébellion. L’humain aspire en effet à connaitre les épreuves, les privations et les dangers auxquels ses ancêtres ont fini par échapper grâce à leur travail acharné. Il veut retourner en arrière. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’au tournant du 20e siècle; à l’époque, les préoccupations au sujet des effets pernicieux de l’urbanisation et de l’industrialisation ont ouvert la porte à une vision profondément romantique des Premières Nations et des premiers explorateurs, colons et voyageurs européens. Ce sont les citadins méfiants devant cette croissance massive qui sont à l’origine de l’industrie du plein air telle qu’on la connait, mais aussi des parcs nationaux, des camps d’été, des scouts et du retour à la terre. Ce sont eux qui ont donné naissance à des personnages comme Eustace Conway. Et à moi. Et à ce magazine. Et à vous, cher lecteur, chère lectrice.

Nous avons cependant tendance à négliger une question importante lorsque nous cherchons à remonter dans le temps : est-il seulement possible d’inverser la trajectoire de l’humanité ? S’agit-il d’une pure chimère ? Survivrions-nous à l’époque précédant l’émergence du capitalisme ou du consumérisme, voire l’avènement de la machinerie, de la médecine moderne et de l’agriculture ? Eustace Conway croit que oui. Le célèbre pisteur Tom Brown, qui a subsisté 14 mois dans les Pine Barrens, au New Jersey, est du même avis. Il m’a écrit pour me dire que vivre dans la nature sans l’aide de la technologie n’a jamais été une épreuve, ni pour lui ni pour ses étudiants. Quand on a son savoir-faire, a-t-il précisé, la nature devient « un jardin d’Éden ».

Ces petits rituels, empreints de rusticité, nous convainquent de façon un brin illusoire que nous n’avons pas perdu contact avec le passé.

Malgré leurs discours, aucun de ces hommes n’a abandonné la modernité de façon permanente pour adopter le mode de vie du chasseur-cueilleur primitif. À ma connaissance, personne ne l’a fait au cours des 50 dernières années. Le plus souvent, lorsque nous retournons en arrière, c’est d’une manière largement symbolique. Ainsi, il y a environ cinq ans, j’ai quitté Manhattan pour une cabane dans la forêt en Colombie-Britannique. Pour moi, l’expression « cabane dans la forêt » a toujours été auréolée d’une aura romantique, comme la lampe au kérosène que j’utilise pour éclairer ma galerie arrière. Dans mes temps libres, je marche parmi les arbres, je me balade en canot, je fends du bois, je cueille des champignons, je pêche du poisson et des crabes de Dungeness. J’ai alors le sentiment de mener une vie plus authentique, moins insignifiante, ce qui n’est pas le cas lorsque je passe du temps devant l’ordinateur. Mais pourquoi ? À proprement parler, il n’y a rien de naturel  dans le fait de pêcher avec des hameçons en acier, de pagayer dans un canot en plastique, de couper du bois avec une hache en fer, de randonner avec des chaussures à semelles de caoutchouc ou de cueillir des champignons pour les faire cuire sur un poêle électrique. Mais je peux facilement imaginer mes ancêtres faire ce genre d’activités dans un environnement semblable. Ces petits rituels, empreints de rusticité, nous convainquent de façon un brin illusoire que nous n’avons pas perdu contact avec le passé — et que ce passé a toujours une place dans nos vies.

Les plus vaillants d’entre nous s’inscriront peut-être à un stage de survivalisme et se débrouilleront nus dans les bois pendant quelques jours, voire une semaine. Un nombre restreint d’individus enthousiastes, comme Conway, vivront à la dure pendant des périodes plus longues, des années parfois. Mais ils finiront inévitablement par suivre la trajectoire de la modernité : ils commenceront par chasser et cueillir, puis se mettront à utiliser les métaux, l’argent, les machines, la médecine moderne et les appareils électroniques. Dans certains cas, ils adopteront des technologies et en rejetteront d’autres. Nous envions ces gens, mais nous ne cherchons pas à les imiter. L’écrasante majorité d’entre nous préfèrent les regarder depuis le confort de leur salon. (Comme on pouvait s’y attendre, Conway joue aujourd’hui dans sa propre émission de téléréalité, intitulée Mountain Men.)

Je crois qu’au fond, c’est la peur qui nous pousse à nous accrocher à l’image de ces néoprimitifs. Ils incarnent un plan B, dans la situation où la civilisation mondiale s’effondrerait (ce qui semble toujours probable). Mais la vérité, c’est qu’un retour à la prémodernité serait une catastrophe. Nous sommes trop nombreux pour trouver de quoi nous nourrir et nous abriter, et trop peu d’entre nous savent subvenir à leurs besoins. Il faudrait attendre plusieurs générations avant de recouvrer l’aisance des Autochtones, qui, pendant des siècles, ont perfectionné leur mode de vie, transmis leur savoir et soigneusement façonné leur environnement.

Tentons plutôt de mettre en œuvre des moyens à la fois sages et novateurs d’aller de l’avant, tout en gardant en tête cette chose essentielle : il n’y a pas de sagesse sans mémoire, ni d’innovation sans maitrise des fondements. Voilà peut-être pourquoi, dans notre cheminement sans fin vers la facilité, nous ressentons parfois le besoin instinctif de faire marche arrière. Nous voulons nous assurer que nous n’avons rien oublié. Je m’aperçois maintenant que c’est le fondement de la philosophie de Conway : il n’est pas question de vivre comme des humains préhistoriques ou comme des fermiers yeomans, mais de protéger les connaissances et les savoir-faire ancestraux de ceux qui ont vécu avant nous. L’avenir — s’il existe — se chargera d’organiser le vieux et le neuf.

Robert Moor est l’auteur de On Trails : An Exploration. Il travaille présentement à un nouveau livre, intitulé In Trees, dans lequel il soutient que le temps passé en haut des arbres transforme notre vision de la nature.

Cet article a été publié dans le numéro 04.

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