Subscribe Now

Good news: you never have to miss another issue with our brand new annual subscription

Two editions per year

Free shipping worldwide

25% discount on any past issues

Monthly VIP Newsletter

An Automatic renewal to ensure you never miss an issue.

Lire

«Je suis heureux d’être un bâtard avec un pied dans la ville et l’autre dans le bois.»

Le cofondateur de BESIDE a passé la première moitié de sa vie en Abitibi; la seconde, à Montréal. S’il a longtemps cru qu’il devait choisir entre la région et la…

Oiseaux de malheur

By eliane |

La vie après la viande

By Catherine Métayer |

Dans la nature, il y a la liberté.

By eliane |

Courir par nature

By eliane |

Visionner

Kroy

C’est dans la douce lumière de l’aube que s’est déroulé le dernier Canot-Concert de la saison, en compagnie de l’énigmatique KROY. Avec sa musique hypnotisante, l’artiste montréalaise — qui fait…

Société Duvetnor

By eliane |

Épisode 03 – Souvenirs de famille

By eliane |

Les Pionniers

By Beside |

05. La pêche ancestrale

By Catherine Métayer |

Écouter

Magazine BESIDE sur écoute

Quelque part dehors

By eliane |

Expérience

Soirée avec l’équipe d’Expédition AKOR

Projection des documentaires BESIDE

By Geneviève Locas |

Fabriquer son savon pour les vêtements d’extérieur

By Geneviève Locas |

Voyager avec des enfants

By Geneviève Locas |

Préparer son expédition de touring

By Geneviève Locas |

Nouveaux récits

«J’ai longtemps pensé qu’une relation sexuelle avait une durée.»

À la fin de sa vingtaine, Marie-Élaine Guay a choisi de fuir le monde de la publicité pour devenir horticultrice. Et ce changement — de la performance à la lenteur — a graduellement infusé chacune des sphères de sa vie.

J’ai vécu une adolescence difficile, de laquelle je n’aime pas particulièrement parler. Il y a eu beaucoup de drogues, d’énergies malsaines, de peurs, de violences, de nuits blanches passées à vouloir m’éteindre et, paradoxalement, à vouloir me foutre en feu. Je me détestais: mon visage, mon corps, ma personnalité, ma voix, mes ongles rongés. J’étais habitée du sentiment de ne rien valoir.

Toute ma vingtaine, je l’ai passée à travailler en publicité — à gérer des humains qui ne se prenaient pas pour du 7up, à resserrer des budgets, à me contraindre dans un stress permanent qui m’empêchait de dormir et de me sentir calme. Ce métier, je ne l’avais pas choisi. Je le trouvais payant (moi qui n’avais jamais vraiment gouté à l’argent), il me procurait un certain sentiment d’appartenance, mais, d’un autre côté, il me massacrait l’âme. Je n’écrivais plus, sauf à des clients. À ce jour, le mot «client» me donne encore envie de m’enduire de kérosène.

Lorsque j’ai entrepris mon DEP en horticulture, à 29 ans, j’étais donc pressée d’apprendre. Avide de changer de vie. J’étais la fatigante qui levait le bras quand on posait une question; la première de classe qui récitait le nom latin des plantes et leurs propriétés sous la douche. Mais c’est pas comme ça que ça marche, l’évolution. C’est lent. Il a fallu que je cesse d’essayer de me bourrer le cerveau d’informations. Les changements allaient s’échelonner sur des années, comme la forêt en essor après une coupe à blanc, et j’allais m’en prendre plein la gueule à réaliser que mon savoir était banal, que la nature est un monde en soi, que je suis infime, impuissante et multiple à la fois.

Sur le travail

 

Femme de la Révolutionelle louvoie entre les corps de la contagionne rêve plus que par ses muscleselle s’acharne sur le blé, les éclatslorsqu’il faut reconstruire une aire sous la menacede la ville, son carrousel de lumières salieselle rabat les lunes aux bombardementsun calendrier d’hommes et d’enfants à même ses tissus
— Catherine Harton, Les Ordres de la nuit (Poètes de brousse, 2018)

 

Un soir de novembre, pendant mes études, j’ai fait une crise de panique. J’avais mon téléphone dans la main, trois-quatre conversations Messenger en cours, un livre ouvert devant moi, des notes d’école à parcourir, un père mourant, une séparation amoureuse dans la gorge et la certitude que je n’allais pas y arriver. J’ai tout arrêté pour aller m’étendre au sol. Je crois que pour la première fois de ma vie, je me suis posée, vraiment posée. C’est le yoga qui, cette fois-là, m’a permis de m’abandonner. J’avais compris depuis un moment que le corps s’étire à son rythme, qu’il ne sert à rien de vouloir se crisser en lotus d’un coup, parce que c’est la lente et fastidieuse route vers la pose qui nous permet d’en bénéficier.

En étoile, vaincue, j’ai laissé les pensées couler. Je les ai regardées passer, sans m’y accrocher. Ç’a duré quelques heures, qui m’ont paru des années. J’ai compris que performer, ça ne faisait pas partie de mon schéma, de mon histoire. Je suis issue d’une longue lignée de débrouillards, de selfmade guerriers et guerrières.

Comme eux, j’allais me bâtir quelque chose de doux, qui me satisferait et m’emplirait. Comme eux, j’allais me foutre de ce que la société attend de moi.

Cette année-là, j’ai fondé Skog, une entreprise de produits naturels — une passion qui m’a permis d’être l’instigatrice de mes moments de stress.

Je travaille dorénavant un maximum de 25 heures par semaine. Vous direz que je suis folle. Vous direz que je suis paresseuse. Vous direz ce que vous voudrez. Je n’ai ni la force ni l’envie d’offrir mon temps à d’autres, et je ne peux tout simplement pas m’écorcher à l’autorité. Avec Skog, je donne, mais je donne selon l’énergie que j’ai. C’est ce qui fonctionne pour moi; je suis consciente que tous n’évoluent pas dans les mêmes conditions, et que tous n’ont pas le privilège de choisir.

On me dit souvent: «Ça doit être rendu big, ta compagnie?» et «Commences-tu à faire un peu d’argent avec ça?» C’est très rare qu’on me demande comment je vais. On me parle de résultats, de profits, de croissance. On considère qu’une entreprise se doit de performer. Je n’ai jamais été aussi en désaccord avec une idée. Une entreprise, c’est d’abord et avant tout un lieu d’accomplissement, d’apprentissage, de don de soi. Pour moi, le capitalisme n‘est qu’une triste manière de plafonner intellectuellement et socialement. Le succès est futile. D’accord, nous vivons du succès, et puis… quoi? Qu’est-ce que ça nous apporte si nous ne prenons aucun temps pour célébrer nos exploits intérieurs? Ne devenons-nous pas de malheureuses tentatives de nous-mêmes? Des intérieurs vides? Des exuvies?

Sur l’écriture

 

le pornographique de mes motsn’invalide pas le littérairede mes baises
— Emmanuelle Riendeau, Désinhibée (L’Écrou, 2018)

 

Je suis passée par le même processus avec l’écriture.

Début 2017, je me suis garrochée dans la création de mon recueil Castagnettes comme si ma vie en dépendait. Au départ, je me disais que je n’avais pas ma place en poésie. Je lisais ce que les autres faisaient et je me trouvais inférieure, pas assez «littéraire», pas assez «universitaire». Mais j’en avais besoin, je ne pouvais pas le nier. Ce besoin viscéral a rapidement remplacé mon sentiment d’imposteur; écrire avec authenticité est devenu infiniment plus important que l’anxiété entourant l’éventuelle réception de mon livre. Quand mon éditeur m’a dit de prendre mon temps, je l’ai écouté. Je me suis mise à me sacrer pas mal de ce que les gens allaient penser. Je suis devenue dangereuse, intime et forte.

À travers l’écriture, comme à travers le travail, je donne de moi, évidemment — mais je prends aussi. J’assimile les bienfaits thérapeutiques qui l’accompagnent. En poésie, il n’y a pas d’objets à déplacer, de temps à rendre, d’agitation, de tempêtes sociales anxiogènes. En poésie, il y a des images, une quête de soi et des autres, une intemporalité, une communauté.

Je ne suis pas une fille issue du milieu littéraire, mais je me suis attachée à ces humains courageux qui se déversent dans les soirées à micro ouvert. J’aime les écouter, me lover contre leurs mots récités les mains tremblantes. Je les trouve importants, ces élus vulnérables, ces poètes bruyants, comme une famille que j’aurais choisie.

Sur la sexualité

 

Baiser comme une course; que le meilleur orgasme gagne
juchés sur le podium, nos sexes humides nous confirment
la femme tamisée, l’homme criant
baiser comme une performance
baiser comme une drogue qui nous achève
que la pornographie des gestes soit médaillée
faire l’amourpour tout y perdre
— Marie-Élaine Guay

 

J’ai longtemps pensé qu’une relation sexuelle avait une durée. Je me souviens de m’être dit, en pleine action: «C’est-tu sur le bord de finir?», même lorsque j’y prenais un total plaisir, que tout était fluide. J’étais pressée que ce soit bon. Il y avait une alarme, un minuteur en moi. J’ai réalisé que l’on fonctionne comme ça pour absolument tout. Les marches en forêt ponctuées de «faut y aller, y se fait tard»; les repas avalés comme s’ils étaient les derniers; les soirées où l’on passe son temps à dire à la personne qui nous accompagne: «j’ai tellement hâte de t’en parler», alors qu’elle est juste là, drette à côté de nous. On préfère vivre ce qui se passe autour. Se fondre dans les voix qui portent pour éviter le bruit interne. S’étourdir dans les ébats, espérer s’envoler jusqu’au prochain orgasme.

 

vous décidez de devenir votre propre patron
pour fêter au champagne
le solstice des ventes
avant que mercure ne rétrograde
vous êtes mieux que votre enfance
vous tenez bon dans le cosmos
vous constellez le sphynx
commentez le cantique des miséreux
et comptez sur celles qui veulent devenir folles
pour mourir à votre place
vous dites: le travail est une forme d’esclavage
ne faites pas honte à votre siècle:
déléguez
— Daria Colonna, Ne faites pas honte à votre siècle(Poètes de brousse, 2017)

 

Le lien entre la société de performance et la sexualité est simple: les résultats. Les r-é-s-u-l-t-a-t-s. Nous discutons de nos relations intimes en décrivant l’implication de l’autre, le physique de l’autre. Nous nous demandons si nous allons le revoir, s’il nous mérite. Ou, au contraire, nous vivons des insécurités quant à notre propre performance.

«Est-ce que l’autre a trouvé que je me suis bien exécuté(e)?»

«Est-ce que l’autre m’a trouvé(e) assez belle-beau-bonne-bon-capable-assez hard-assez soft

C’est pourtant dans ces moments intimes que nous livrons le plus vrai de nous. Nous couchons comme nous travaillons: en nous jugeant sans cesse.

Je crois que nous avons tous la capacité d’apprendre à nous poser, à ne plus nous presser. Nous nous moquons souvent de cette perspective «spirituelle» ou whatever, mais c’est la seule manière de vaincre l’angoisse et le stress: rien n’est vraiment grave si nous observons le moment présent tel qu’il est. Ce n’est qu’une situation. Et nous ne sommes pas la situation que nous vivons. Nous sommes tout simplement nouveaux chaque jour de notre existence, prêts à être.

Mon corps n’entourera jamais le monde, mais ma pratique de yoga quotidienne me permet d’expérimenter un enracinement que même la plus violente bourrasque ne pourrait déranger. Il faut recommencer à s’inspirer de la nature, de sa force, de sa lenteur; trouver la balance entre Sukha et Sthira (Sukha: le confort, l’aise — Sthira: l’effort, la stabilité), entre la douceur et l’action. Dans absolument tout ce qu’on entreprend. Essayer, tomber, recommencer, ne pas se juger. Créer, maintenir, détruire. Inspirer, retenir, expirer. La vie est un putain de grand cycle sur lequel nous n’avons aucune emprise.

Maintenant, je préfère vivre les fenêtres ouvertes, le soleil dans la face — tout sauf la noirceur et la rapidité. Maintenant, je préfère penser qu’aimer n’implique ni ruse, ni durée, ni autre but que celui d’honorer ce qui est devant soi: offert. Maintenant, je préfère apprendre de chacune de mes failles. Maintenant, je préfère reconnaitre que certaines espèces d’arbres passent des années à tenter de se féconder, parfois sans y parvenir.

Maintenant, je sais que cette danse est juste crissement belle.

Marie-Élaine Guay est née à Québec en 1983. Horticultrice et cueilleuse en milieu forestier, elle est la fondatrice et l’unique employée de Skog produits naturels. Son premier recueil de poésie, Castagnettes, est paru en septembre dernier chez Del Busso éditeur. Marie-Élaine est compliquée, fonceuse et sensible. Mais surtout compliquée.