Une pêche initiatique

Valentine Thomas nous raconte comment elle a quitté le monde des affaires pour aller vivre de la pêche sous-marine au Cap-Vert.

TEXTE Valentine Thomas
PHOTO COUVERTURE Justin David

Un mois: c’est le temps qu’il nous restait pour réaliser notre documentaire.

Dans nos poches, 150 maigres euros à partager entre quatre personnes, après déduction des frais de voyage et de matériel. La fatigue et la faim commençaient sérieusement à nous ébranler. Bientôt, nous n’aurions plus qu’une seule monnaie d’échange : le poisson.

 

Photo: RICARDO NASCIMENTO

Au départ, nous voulions montrer au monde entier le mode de vie authentique et minimaliste des chasseurs sous-marins. Ayant décidé de pousser l’expérience à l’extrême, nous nous sommes rendus à São Vicente, un petit village de pêcheurs du Cap-Vert situé à plusieurs kilomètres de tout commerce. Avant de partir, nous avions rempli nos valises de riz, de pâtes et de boites de thon. Ce que nous ne savions pas, c’est que l’ile était dépourvue de bois, alors même que le gaz était un produit rare dans la région. Impossible de faire cuire quoi que ce soit ! Nous avons donc dû manger cru le poisson que nous pêchions, et ce, pendant toute une semaine. Nous devions aussi nous rationner : le midi, nous partagions une boite de thon à quatre et le soir, nous avalions la prise du jour — crue, évidemment. 

 

Cet épisode nous a profondément marqués.

Je me répétais sans cesse que c’était un choix. Un an plus tôt, j’avais abandonné ma vie « normale » de femme d’affaires à Londres pour découvrir qui j’étais réellement. J’étais servie : il n’y a pas de meilleur moyen d’apprendre à se connaitre que de se retrouver sans possession ni porte de sortie. C’est quand on est affamé que notre vraie personnalité se manifeste. Au Cap-Vert, si vous donnez quelques poissons à un homme, il les partagera avec ses amis et sa famille, même s’il n’a pas mangé depuis des jours. Assez vite, j’ai été amenée à réfléchir à mon sens de la solidarité — et, quand un homme nous a chaleureusement prêté un toit, à vouloir redéfinir mes valeurs. Il est devenu clair pour moi que la richesse de ce village était ailleurs que dans la somme de ses exportations. Cette journée-là, nous avons utilisé nos 150 euros pour payer l’essence du bateau qui nous mènerait en haute mer. Des pêcheurs locaux avaient accepté de nous y conduire. C’était deux ou trois jours avant la pleine lune, le moment idéal pour la pêche sous-marine. Nous espérions capturer de gros poissons que nous pourrions troquer contre des vivres. Nous avons sauté dans l’eau le ventre vide, prêts à en découdre. Aucune proie en vue. Zut ! Mon coéquipier — le meilleur plongeur parmi nous — m’a alors dit qu’il allait s’enfoncer à 120 pi pour trouver du poisson. Il est revenu à la surface avec une prise spectaculaire : une sériole de 18 kg ! Nous avons pu payer les propriétaires du bateau, et même passer chez le boulanger pour nous offrir du pain.

Ce voyage a changé notre vision des choses à bien des égards. Du moment où l’argent n’a plus fait partie de l’équation, seules les ressources naturelles pouvaient assurer notre survie. Puisque nous n’avions pas accès à la réfrigération, nous avons appris à n’attraper que ce dont nous avions besoin dans l’immédiat. L’envie de surconsommer disparait lorsque ce n’est pas une option. Nous avons aussi été amenés à apprécier chaque prise, grande ou petite. L’égo fait place au défi, au respect, à l’humilité, surtout quand vient le temps de se mettre quelque chose sous la dent ! ■

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Valentine Thomas

Avocate canadienne de formation, Valentine a travaillé six ans en finance à Londres avant de quitter sa carrière pour devenir instructrice de plongée en apnée et chef cuisinière accomplie. Aujourd’hui, elle voyage à travers le monde pour pêcher, en compagnie des habitants locaux, la crème des poissons: ceux qu’elle attrape elle-même de façon écoresponsable. 

Valentine Thomas au FESTIVAL BESIDE

Conférence "La chasse sous-marine pour une alimentation responsable" - 15 juin

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