Profondeur de champ

En retrait sur sa terre de l’Oregon, Sophia Weiss élève, seule, un troupeau de yaks tibétains. Celle qui a grandi entourée de bouddhistes a développé un lien privilégié avec ses animaux, entre amour et subsistance.

Texte — Marie Charles Pelletier
Photos — Renaud Furlotte

Sur un haut plateau du sud de l’Oregon, dans les contreforts de la chaine des Cascades et des monts Siskiyou, Sophia Weiss élève, seule, un troupeau de 60 yaks. Chaque jour, sur son ranch perché à 4 000 pi d’altitude, elle se consacre à ses bêtes. Ces dernières lui procurent déjà de la viande; éventuellement, elles lui fourniront peut-être de la laine et du lait. 

L’enclos de ses yaks est immense; il faut parfois marcher longtemps à travers l’alpage pour réussir à les retrouver. Sophia tire avantage de ce vaste terrain en y déployant des techniques de pâturage tournant et en y implantant des espèces végétales indigènes.

L’éleveuse apprécie son rythme de vie au diapason de la nature, sur sa terre qu’elle ne quitte pratiquement que le mardi, quand elle monte à bord de son pickup pour se rendre en ville, au Farmer’s Market.

La courbe d’apprentissage a été particulièrement abrupte pour Sophia. À la base, elle n’avait aucune expérience dans l’élevage de bétail ni dans la gestion d’un écosystème. «Petite, j’ai eu un cheval, puis une chèvre. Ça se résume à ça», dit-elle en riant. Elle a aussi fréquenté des écoles alternatives qui lui ont appris très jeune la valeur de la nature sauvage, avant de l’amener à poursuivre des études en arts, en anthropologie et en développement durable.

C’est en 2014, avec l’aide de sa famille, qu’elle a fait l’acquisition d’une parcelle de terre, non loin de la maison familiale. Son objectif: faire de l’agriculture durable au moyen d’un élevage extensif qui saurait tirer profit de son milieu naturel sans le détériorer. Elle cherchait alors des animaux de pâturage capables de se défendre contre les prédateurs — loups, cougars, coyotes — que l’on trouve dans la région. 

 

«Les yaks sont intelligents et habiles dans les hauteurs. Ils peuvent être élevés dans des endroits où d’autres animaux ne tiendraient pas le coup», raconte Sophia. L’empreinte écologique des yaks est également plus faible que celle des autres ruminants. Non seulement ils sont plus légers que les vaches, ce qui réduit l’érosion du sol, mais leur digestion est aussi plus optimale — ils mangent donc moins, tout en fournissant une viande nutritive. Sophia n’avait jamais vu de yaks en chair et en os avant d’acquérir son premier couple reproducteur.

 

«Je savais qu’ils seraient robustes et résilients. Avec le temps, je me suis rendu compte qu’ils étaient aussi d’excellents professeurs.»

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La propriétaire du ranch cherche constamment à mieux comprendre ses bêtes. Elle étudie leur personnalité, ainsi que la dynamique du troupeau. «Les yaks ont leurs amis et leurs ennemis. En portant attention, j’arrive généralement à saisir ce qui se passe.» Chaque soir, ses animaux viennent la saluer. Elle en profite pour les dénombrer et s’assurer qu’ils sont heureux.

L’art de remettre les choses en question

La rancher a grandi au sein de la première génération de bouddhistes américains, dans la vallée de Colestin, près d’Ashland. Ses parents y ont cofondé un centre culturel tibétain avant sa naissance. Le fait d’être élevée dans cette communauté l’a amenée très jeune à questionner sa réalité: «Les enseignements bouddhistes nous apprennent par exemple à ne jamais tuer. Or, à la maison, je mangeais de la viande. J’ai commencé à vouloir comprendre ce que la mort d’un être vivant signifiait réellement pour moi, de façon à assumer la pleine responsabilité de mes décisions. Les prières que l’on dédiait à l’animal avant le repas ne me suffisaient pas.» Sophia explique que de cesser de manger de la viande n’était pas envisageable à long terme pour elle: «Les protéines animales me font me sentir plus énergique. J’ai essayé de les éliminer de mon alimentation, mais, chaque fois, j’ai eu l’impression d’être moins forte et moins fonctionnelle qu’avant.»

Sophia a choisi d’emprunter un chemin différent, mais qui, pour elle, allait de soi. À 20 ans, elle a suivi un premier cours de boucherie et a abattu ses premiers moutons. C’est là qu’elle a saisi ce que ça signifiait de prendre la vie d’un autre être pour subvenir à ses propres besoins. 

Au Tibet, tous les êtres vivants sont considérés comme égaux. Il vaut donc mieux tuer un plus gros animal pour minimiser la souffrance et maximiser la quantité de viande. Les petits animaux, comme les poissons et les poules, ont trop peu à offrir pour que soit justifiée leur mise à mort.

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Ce que les peuples himalayens peuvent nous apprendre

Le yak est encore méconnu en Amérique du Nord, où il a été introduit il y a environ un siècle. Or, depuis des milliers d’années, il est indispensable aux peuples qui vivent sur les hauts plateaux de l’Himalaya. En Mongolie, au Tibet et au Népal, les gens l’utilisent comme bête de somme ou monture, mais ils en obtiennent également du lait, du fromage, de la viande (quand il est rendu trop vieux) et du cuir. Ils se servent de sa laine pour se fabriquer des tentes, des vêtements et de la corde. 

L’éleveuse ne peut s’empêcher d’admirer l’approche holistique que ces peuples ont à l’égard de leurs animaux, ainsi que la riche complexité de leurs interactions. Ils ont beaucoup à nous apprendre sur la façon de vivre respectueusement avec ceux qui nous nourrissent.

Sophia est consciente du fait que l’industrie agroalimentaire — et particulièrement l’élevage intensif — suscite de grandes remises en question. À cause de son impact environnemental, d’une part, et du manque de considération général pour le bien-être de l’animal, d’autre part. Elle comprend que pour ces raisons, plusieurs personnes préfèrent ne pas manger de viande. Selon elle, le plus important demeure que ceux qui choisissent d’en consommer s’informent sur sa provenance, sur le traitement des bêtes ainsi que sur leur empreinte écologique.

Bien que Sophia souhaite voir le bassin de yaks augmenter aux États-Unis, elle ne veut pas agrandir son troupeau. C’est sa proximité avec les animaux qui assure leur santé et leur bonheur — une proximité qui, par ailleurs, rend très difficiles les départs, quand vient le temps. Après un long silence, elle avoue que le processus de sélection n’est pas simple:

«On ne s’habitue jamais vraiment à dire au revoir.»

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Sophia, plus que la plupart d’entre nous, est confrontée au caractère transitoire du vivant. Là aussi, le bouddhisme arrive en soutien: l’impermanence y est un principe fondamental, qui veut que chaque existence, par sa nature éphémère, implique une souffrance à venir. 

Parce qu’elle sait qu’elle devra éventuellement dire adieu à certains d’entre eux, Sophia redouble d’efforts pour s’assurer que ses yaks mènent une bonne vie. À force de les regarder, elle comprend mieux la manière dont ils réfléchissent et dont ils interagissent. Les côtoyer l’apaise, lui rappelle l’importance des choses simples: «Quand je marche dans le pâturage ou dans la forêt avec mes yaks, j’entre momentanément dans leur monde. Et ça me prend toujours quelques minutes pour m’en rendre compte. C’est un glissement presque inconscient: je me retrouve tout à coup à errer avec eux, à leur rythme.» 

«Les yaks vivent à une vitesse différente. Ils favorisent le calme, l’ancrage — très loin de ce que nos vies modernes nous imposent.»

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Plus jeune, Sophia voulait construire un sanctuaire pour animaux. Un endroit qui permettrait aux gens de se connecter avec la nature — quelque chose que l’on fait rarement, aujourd’hui. Ce rêve, elle le poursuit encore. 

«J’ai l’impression, dit-elle, assise au milieu de son champ, que l’on oublie le sentiment unique que nous procure cette connexion. C’est en passant plus de temps dans la nature que l’on apprendra à mieux y vivre, à mieux la comprendre et à mieux en prendre soin.» Parce que sa beauté cache une grande complexité. Et que sa vulnérabilité impose l’humilité, la patience et le respect.

Les yaks incarnent une forme d’équilibre, un état stable obtenu par la balance de forces opposées. Au premier regard, ils sont imposants, voire intimidants. La fibre extérieure de leur toison est aussi drue et solide que de la corde à bateau. Mais quand on s’y attarde un peu, on réalise qu’ils ont un tempérament particulièrement doux et calme. Et qu’en hiver, leur laine épaisse dissimule un duvet soyeux, plus délicat et plus chaud encore que la laine de mérinos. 

On dira peut-être qu’il existe une contradiction entre l’amour que Sophia Weiss voue à ses yaks et le fait qu’elle s’en serve comme source de subsistance. Au contraire: c’est justement cet équilibre précaire qui la rapproche de l’idéal pratiqué depuis des millénaires dans les steppes désertiques tibétaines.

L’entrevue initiale avec Sophia Weiss a été menée par Renaud Furlotte.

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