Regagner le monde

Pour un véritable retour à la nature.

Texte Nicolas Langelier
Photo Austin Schmid

Notre vie actuelle, séparée de tout lieu public,
Trouve des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent,
Des sermons dans les pierres, et du bien en toute chose.

— William Shakespeare

 

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Il n’y a pas si longtemps encore, tout au long de notre vie, nous avions un lien direct et constant avec la nature.

Nous étions réveillés par les premiers rayons du soleil, et nous nous couchions peu après que la nuit fût tombée. Chaque jour, nous passions de longues heures dehors, les pieds en contact avec la Terre. L’été nous travaillions et faisions des réserves pour l’hiver, et l’hiver nous nous reposions et réparions nos outils. Notre rythme de vie était celui de la nature — nous étions des produits de notre écosystème, indissociables de celui-ci.

Nous nous nourrissions des plantes qui poussaient autour de nous, et des animaux qui vivaient alentour, et lorsque nous portions ces aliments à notre bouche, il y avait toujours sur nos mains des particules du sol sur lequel nous vivions. Nous buvions une eau filtrée à travers ce même sol, une eau chargée d’organismes vivants et de minéraux dont nous avions besoin. Nous étions un maillon dans la grande chaine de la nature, important mais pas essentiel, au même titre que les ours, les champignons et les mouches noires.

Nous étions un avec la nature, et la nature était une avec nous. Il n’y avait aucune distinction entre les atomes qui composaient notre corps et ceux qui, il y a plusieurs milliards d’années, avaient formé la lune que nous voyions se lever dans le ciel, le soir venu.

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Qu’est-il arrivé, pour que se brise ce lien qui nous avait rattachés à la nature depuis l’aube lointaine de l’humanité ? Il est arrivé les balbutiements de la révolution industrielle, à la fin du 18e siècle et au début du 19e — ses premiers grondements et vrombissements, ses premiers pistons et jets de vapeur. Ses premiers miracles, aussi, au cours desquels les capacités de l’homme et de la femme ont été multipliées par dix, cent, mille. Nous nous sommes mis à transcender la nature, à nous élever au-dessus d’elle, à nous croire plus forts et plus malins.

En Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord et progressivement ailleurs sur la planète, le lien entre l’environnement naturel et les populations humaines a alors commencé à s’amenuiser. Le concept de progrès s’est installé dans notre esprit, et nous en sommes venus à considérer que notre objectif collectif devait être l’urbanisation, l’industrialisation, la « croissance économique ».

Ce n’est pas pour rien que le tourisme est né à cette époque, promettant de nous redonner accès, le temps de quelques heures ou quelques jours, à un environnement « sauvage » (comme si ce n’étaient pas les taudis de Manchester qui étaient alors sauvages ! Comme si ce n’était pas le capitalisme !).

Une opposition s’est créée : il y avait la nature, et il y avait le reste  — la civilisation, la société, la modernité. Par exemple, dans les universités, on s’est mis à diviser les choses en deux mondes distincts : d’un côté les sciences humaines, et de l’autre les sciences pures et la médecine. Dans notre tête, une dichotomie s’instaurait : le corps et l’esprit, la raison et la passion, la spiritualité et la science, le sauvage et le civilisé.

Et nous, les hommes et les femmes, nous étions maintenant condamnés à maladroitement tenter de chevaucher ces deux univers, à tout jamais divisés.

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À partir de ce moment historique — et très graduellement, sans que nous nous en apercevions vraiment, comme la proverbiale grenouille chauffée à petit feu — certaines choses ont commencé à se briser en nous. Oh, le progrès et la civilisation ont leurs charmes et leurs avantages indéniables — l’eau courante, l’électricité, Google Maps — mais en dessous de tout ça, sous les aspects pratiques et les prodiges techniques, quelques fissures se sont mises à apparaitre. Déconnectés de la nature et de ses rythmes avec lesquels nous avons évolué pendant des millénaires — et aussi de plus en plus déconnectés des autres humains — nous nous sommes mis à montrer des signes qu’il y avait un problème, quelque part : stress, dépression, maladie mentale, maladie tout court. Des études démontrent que les citadins sont 21 % plus à risque de souffrir de troubles anxieux, et 39 % plus à risque, dans le cas des troubles de l’humeur. Et les conclusions sont les mêmes pour les maladies physiques.

Nous étions un maillon dans la grande chaine de la nature, important mais pas essentiel, au même titre que les ours, les champignons et les mouches noires.

Un sondage récent révèle que seulement 10 % des adolescents américains passent du temps à l’extérieur au moins une fois par jour. Nous fréquentons plutôt ce que l’anthropologue français Marc Augé appelle des non-lieux, ces espaces artificiels et interchangeables qui nient les réalités de la nature : les supermarchés, les centres d’achats, les chambres d’hôtel des grandes chaines, les aéroports, les haltes routières. Dans ces endroits qui n’en sont pas, nous sommes nous-mêmes anonymes, dénués d’identité, et nous ne ressentons pas le besoin de reconnaitre la présence des autres êtres anonymes autour de nous.

La modernité est un constant barrage de sources de stress. Comme l’écrivait récemment l’environnementaliste canadien David Suzuki, « c’est comme si un réveille-matin se déclenchait dans notre cerveau toutes les 30 secondes, minant notre capacité à nous concentrer durant de longues périodes. La vie urbaine s’accompagne d’un besoin constant de filtrer l’information, d’éviter les distractions et de prendre des décisions. Nous donnons à notre cerveau peu de temps pour récupérer ».

Avec cette vie urbaine viennent un million de soucis qui, au final, ne nous rendent pas vraiment plus heureux, quand ils ne sont pas carrément nuisibles : notre statut et notre position dans l’échelle sociale, les modes, les ragots, les possessions matérielles non essentielles, le travail qui prend toute la place, devant la famille, les amis, les loisirs. Et, au cœur de tout ceci, une préoccupation pour nous-mêmes, notre bonheur personnel, notre réussite qui, paradoxalement, semble bien peu propice à le favoriser, ledit bonheur.

Et la planète, bien sûr, a été plutôt éprouvée par la facilité avec laquelle, depuis 200 ans, nous lui avons tourné le dos. Réchauffement climatique, acidification des océans, épuisement des ressources, extinctions d’espèces animales et végétales : la Terre est aussi mal en point que nous, par les temps qui courent.

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L’idée ici n’est pas de glorifier un passé idyllique ni de prôner un utopique retour à une époque préindustrielle. L’idée, plutôt, est de voir comment nous pourrions, ici et maintenant, mener une vie qui non seulement respecterait davantage l’environnement naturel, mais nous respecterait plus nous-mêmes. Une vie qui serait plus en phase avec les cycles naturels, ceux de notre corps et ceux de l’univers. Une vie, aussi, qui nous permettrait de briser cette obsession pour l’égo, qui est une caractéristique fondamentale de la modernité.

Pour cela, il faudra entre autres arriver à mieux nous débrancher de la technologie, plus souvent et plus longtemps. Et par débrancher je ne veux pas dire mettre notre téléphone en mode avion pour quelques heures. Je veux dire vivre sans lui, pour vrai, pendant des jours et des nuits. Je veux dire : briser notre désir de partager avec autrui, instantanément et virtuellement, la moindre de nos expériences, et plutôt être présent pour vrai à notre expérience et à nous-mêmes, et aux gens qui sont physiquement avec nous. Vivre avec moins d’écrans entre nous et le monde. Vivre juste un peu plus fort.

Revaloriser la solitude, aussi. La vraie, la bénéfique. Celle qui nous permet de reprendre contact avec notre âme et d’entendre ce qu’elle a à nous dire, sans qu’elle soit enterrée par le bavardage des réseaux sociaux et les cris des publicitaires et des médias. Seuls sons autorisés, car ils ont beaucoup à nous apprendre : celui de la pluie qui tombe sur la toile de notre tente, le clapotis d’un ruisseau, le souffle du vent dans la cime des arbres.

Je me sens serein et paisible comme il ne m’arrive jamais de l’être, en ville. Moi-même, enfin, avec mes forces et mes faiblesses, au même titre que l’épinette devant moi.

Et pour que nous arrivions à passer plus de temps en contact avec la nature, il faudra évidemment à la fois préserver ce qu’il reste de nature sur notre planète, et faire en sorte de la réintroduire dans les endroits où elle a disparu. Ce ne sera pas facile, mais c’est possible — et, argument imbattable à notre époque, c’est aussi payant : une vaste étude des dossiers médicaux de 31 000 résidents de To- ronto, publiée en 2015, démontre que ceux qui habitent des secteurs comptant davantage d’arbres sont en meilleure santé et ont de meilleures capacités cognitives; pour chaque quadrilatère, 10 arbres de plus auraient un impact sur la santé des citoyens équivalant à une augmentation de salaire de 10 000 $ par année, ou à un rajeunissement de 7 ans.

Les exemples inspirants, venant de partout dans le monde, abondent. Dans les pays scandinaves et germaniques, il existe des garderies en nature où les enfants passent la plupart de leurs journées en forêt, peu importe la température. En Corée du Sud, on traite le syndrome post-traumatique que vivent certains pompiers en les envoyant prendre des « bains de forêt ». En Angleterre, des organismes utilisent le jardinage pour traiter des gens souffrant de problèmes de santé mentale. En Finlande, pour maintenir une bonne santé mentale, l’Institut des ressources naturelles recommande une dose minimale de cinq heures passées dans la nature, chaque mois. Et partout, peu à peu, les bénéfices de ces initiatives se révèlent.

Plus de nature dans notre vie : j’ai la conviction profonde que c’est la seule chose qui, individuellement et collectivement, peut nous permettre d’aspirer à une existence un peu plus saine, un peu plus vraie.

« Ce n’est pas notre monde qui a basculé, c’est nous qui avons glissé hors du monde », notait récemment l’auteur québécois Yvon Rivard.

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J’écris ceci en plein air, au seuil de ma forêt, dans les montagnes des Hautes-Laurentides, la seule possession matérielle qui m’apporte une réelle satisfaction, si je suis honnête envers moi-même — bien que dans les faits je n’aie aucunement l’impression de posséder ces arbres, ce roc et ces ruisseaux, juste d’en être le gardien, le temps d’une génération humaine. J’entends les feuilles des peupliers agitées par le vent, le gazouillement des oiseaux, les cris de la corneille occasionnelle et de la buse qui, haut au-dessus de moi, marque un territoire qu’elle partage avec un million d’autres êtres vivants.

Je me sens serein et paisible comme il ne m’arrive jamais de l’être, en ville. Moi-même, enfin, avec mes forces et mes faiblesses, au même titre que l’épinette devant moi. Connecté à la nature, je peux retrouver une stabilité, une solidité qu’elle seule peut m’offrir. C’est ce que l’écrivain français Romain Rolland, dans une lettre à Freud, a appelé « le sentiment océanique » : l’impression d’être en unité avec ce qui est plus grand que nous. Il n’y a pas beaucoup de place pour mon égo, ici, au milieu d’une faune, d’une flore et de formations géologiques qui ne se soucient aucunement de moi, de mes « problèmes », de mes statuts. Mais il y a beaucoup de place pour penser, ressentir, être. De l’espace pour vivre, tout simplement.

Nicolas Langelier est le fondateur et rédacteur en chef de Nouveau Projet, magazine de l’année au Canada en 2015. Avec Atelier 10, l’entreprise sociale labellisée B. Corp. qu’il a aussi fondée, il travaille au développement de projets nous permettant de mieux comprendre les enjeux de notre époque, de prendre part activement à la vie de notre société et de mener une existence plus satisfaisante.

Cet article a été publié dans le numéro 01.

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