Une mine d’or (et de saumons)

C’est dans la baie de Bristol, en Alaska, que l’industrie de la pêche au saumon sockeye est la plus importante au monde. Or, la ressource qui a permis à plusieurs générations de pêcheurs de subvenir à leurs besoins fait aujourd’hui face à une menace de taille: un projet minier.

Texte et photos Ben Matthews

En amorçant la descente vers King Salmon, en Alaska, j’ai été frappé par la beauté du panorama, tout autant que par sa rudesse.

Les pluies et les tempêtes s’abattent régulièrement sur la région, quelle que soit la saison, et aucune route ne relie cette communauté de la baie de Bristol à l’une des grandes villes de l’Alaska—comme Anchorage ou Fairbanks. La seule façon d’y accéder, c’est par avion ou par bateau. J’ai choisi l’avion. Alors que je n’avais jamais mis les pieds en Alaska, ni même vu un navire commercial en vrai, j’ai décidé de venir y pêcher une espèce légendaire : le saumon sockeye, prisé pour son gout riche et sa chair rouge vif.

Mes hôtes étaient prêts à me montrer les rudiments de la pêche au saumon. Le patriarche de la famille, Greg Fransen, fréquente la baie de Bristol depuis plus de 30 ans. Ce qui était au départ un simple loisir a fini par prendre de l’importance: Greg a acheté un terrain et s’est procuré un permis pour établir sa propre entreprise de pêche au filet fixe, ou set-netting. (Ce type de pêche se pratique avec un filet dont chaque extrémité est équipée d’une ancre—l’une placée dans l’eau, l’autre, sur le rivage. La marée montante fait flotter le filet, dans lequel se prennent les saumons sauvages. En règle générale, toutefois, la pêche commerciale s’effectue à partir de bateaux.)

Greg Fransen

Le fils de Greg, Cody, de même que sa femme Lori et leur fille Sofie, fréquentent aussi la région depuis longtemps. Comme son père, Cody a acheté un terrain et obtenu un permis pour démarrer son entreprise de pêche commerciale.

Cody Fransen

«Un bon pêcheur doit posséder de nombreuses qualités. Il doit être prêt à travailler fort, connaitre les habitudes des saumons, savoir identifier—et résoudre—les problèmes qui se présentent. Les pêcheurs ont aussi un esprit aventureux ; ils aiment les défis et sont toujours optimistes par rapport à la saison actuelle ou suivante. Ils peuvent survivre en buvant un café le matin et en mangeant une soupe en conserve pour le lunch et le souper.», poursuit Greg.

La baie de Bristol abrite la plus grande population de saumons sockeyes au monde. L’industrie y est en plein essor, alors qu’elle décline ailleurs. En 2017, un nouveau record de montaison a été atteint; les pêcheurs commerciaux ont capturé près de 42 millions de poissons, ce qui constitue le deuxième chiffre le plus élevé jamais enregistré. L’Alaska protège jalousement ses saumons rouges en interdisant les exploitations piscicoles et en assurant un suivi rigoureux du nombre de poissons qui retournent chaque été aux frayères où ils sont nés. Même la constitution témoigne de cette préoccupation: on y stipule que les populations de poissons et d’animaux doivent être «utilisées, développées et maintenues selon un principe de rendement durable». Cette gestion méticuleuse, additionnée à certains facteurs environnementaux, fait visiblement des miracles.

Mais pour combien de temps? L’avenir de cette industrie est en effet gravement menacé par un projet minier visant les gisements de cuivre et d’or qui dorment sous les frayères. Selon une étude réalisée en 2014 par l’Agence américaine pour la protection de l’environnement, l’exploitation de ces ressources causerait des dommages irréversibles aux zones humides et entrainerait la disparition totale de l’habitat du poisson. Northern Dynasty Minerals, la compagnie canadienne derrière le projet Pebble Mine, a proposé de construire un barrage en terre pour retenir les eaux usées toxiques provenant des opérations minières. Le problème, c’est que le site se trouve sur l’une des zones sismiques les plus actives d’Amérique du Nord. Même si l’exploitation des gisements ne détruit pas l’habitat du poisson, elle pourrait provoquer une catastrophe autrement plus grave dans les eaux de la région.

Jusqu’à maintenant, les opposants à Pebble Mine ont réussi à empêcher sa mise en œuvre. Mais la présidence de Donald Trump semble avoir relancé l’enthousiasme pour ce projet… Si l’Alaska souhaite honorer son engagement constitutionnel en faveur de la durabilité, elle doit protéger sa population florissante de saumons sauvages. C’est, après tout, une ressource extrêmement précieuse pour les pêcheurs de la baie de Bristol, les Premières Nations de la région et le monde entier.

 

Ben Matthews est un photographe d’aventure passionné par les espaces sauvages (et leur protection). Il vit à Seattle, mais on le croise le plus souvent dans les montagnes, sur l’eau, ou quelque part entre les deux.

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