Vie de van, oui mais.

Autour d’une fondue au chocolat, Dominic et Mariepier se lancent un défi: celui de convertir un ancien camion de livraison et d’y habiter. Le couple raconte comment la vanlife, tendance irréprochable sur Instagram, entraine rapidement son lot de contradictions.

TEXTE & PHOTOS Dominic Faucher et Mariepier Bastien

ILLUSTRATION David Beauchemin

«C’est un beau projet de hippie, votre affaire.»

 

Cette phrase-là, on l’a entendue souvent, Marie et moi, quand on a décidé d’emménager dans un van. Mais, projet de hippie ou pas, on était convaincus d’une chose: la vie sur la route nous permettrait de découvrir le monde à notre manière, loin de la routine parfois accablante du quotidien au bureau. Les scientifiques sont d’ailleurs unanimes: les individus exposés à la nature et au changement sont plus enclins à demeurer créatifs et actifs. Ils développeraient aussi plus facilement un sentiment de bienêtre généralisé. Personnellement, je n’ai jamais cru que l’être humain était câblé pour rester cloitré entre quatre murs, huit heures par jour, à puncher ses heures pour gagner un salaire.

Vivre dans un van, c’était donc le projet parfait, qui valait amplement le trouble de passer des nuits blanches sur YouTube à apprendre à poser un plancher en vinyle sans faire de poches d’air.

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Au début, et malgré le fait qu’elle trouvait ça excitant, Marie avait des réticences. Ce n’est pas de sa faute: je lui propose 20 projets par jour, avec un taux de réussite d’environ 5%. C’est quand elle a commencé à parler au conditionnel («Si jamais on fait le van, on pourrait…») que je me suis dit que c’était le temps de foncer.

En cachette, j’ai vendu ma Jeep et appelé à Toronto pour réserver un Promaster, que mon beau-frère est parti chercher le matin d’après. Puis, j’ai invité Marie au restaurant, avec sa famille. C’est au dessert, après la fondue au chocolat, que je lui ai donné une boite. Celle-ci contenait les clés du Promaster stationné devant. Ça m’a surpris de voir ma blonde verser une larme devant un ancien camion de livraison blanc. Et ça m’a ému, pas qu’un peu.

Comment on construit ça, astheure? C’est là que le fun a commencé, dans tous les sens du terme.

Nos pères sont plus forts que le tien

Si on avait, Marie et moi, été responsables de la construction du van, on serait encore couchés sur un matelas trempé dans le fond d’un cargo, quelque part dans les Laurentides. Ce sont nos pères—le mien, le sien—qui ont sauvé le projet. D’un côté, un ex-pilote-de-chasse-menuisier-ingénieur, rigoureux comme 20; de l’autre, un ex-fonctionnaire actif dans le milieu de la construction. Deux gars qui ne niaisent pas avec la puck, qui n’en sont pas à leur premier barbecue en gestion de projet, et qui sont ceinture noire en travaux manuels. Leur devise: ne rien faire à moitié.

C’est d’ailleurs au déjeuner familial du dimanche matin qu’on a eu notre premier wake-up call: le budget.

«Juste pour le fun, vous pensez que ça va vous couter combien?», a demandé mon père, devant ses toasts. Quand il commence de même, je sais en esti où il s’en va. Visiblement, il avait passé plusieurs heures à calculer les couts du projet. «Je sais pas, 8 000$?», que je lui ai répondu après un calcul sommaire. Il s’est étouffé dans son café, a ri un peu. «Si je compte le bois nécessaire, le système électrique, la tuyauterie, la peinture, la finition, les accessoires et tout, j’en suis à 18,000$, et ça n’inclut pas votre rack de toit.»

À mon tour de m’étouffer dans mon café: «18 000$? Y a pas moyen de faire ça plus cheap?» J’ai vite compris que c’était DÉJÀ la version cheap. Tant pis pour les quelques voyages partout sur la planète que cet argent-là aurait pu financer.

Nos papas nous trouvaient drôles et un peu utopiques. La prémisse selon laquelle on construisait le van pour vivre minimalement devait être revue. Le projet demandait des moyens et beaucoup de ressources. Évidemment, on aurait pu se contenter de la version matelas-trempé-dans-les-Laurentides, mais on cherchait un minimum de confort.

Deuxième wake-up call, cette fois provoqué par le père de Marie, un dimanche soir sur le patio: «Vous allez faire quoi, l’hiver, avec?» «Ben, on va le garer ici en attendant», ai-je répondu assez simplement. «Fait que le côté écoresponsable-minimaliste là-dedans, on s’entend que c’est pas l’argument de vente principal?»

Et là, j’ai compris où voulait en venir notre «équipe de gestion de projet». En lui-même, notre plan passait le test: intérieur en bois certifié, isolation en chanvre, électricité solaire comme source d’énergie principale, peinture et vinyle recyclés, utilisation minimale d’eau, etc. Mais si on choisissait de n’habiter le van que l’été—et de nous tenir au chaud l’hiver dans notre condo—, on se rapprochait dangereusement de la consommation moyenne d’énergie de n’importe quel couple qui aurait un motorisé stationné dans l’entrée.

C’est un véhicule en plus, utilitaire certes, mais un véhicule quand même. Il brule doublement plus d’essence aux 100 km qu’une Honda Fit, avale en moyenne plus de kilomètres par année et a la même durée de vie qu’un véhicule normal, voire un peu plus courte. À la fourrière, c’est l’équivalent d’une petite maison qu’il faudra jeter dans quelques années. En ce qui concerne la revente, le van recèle un bon potentiel, mais s’adresse à une clientèle plutôt restreinte.

Bref, pour citer mon père: «Tant que vous vivez pas dedans à temps plein, c’est pas green green, votre affaire.»

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En l’espace de trois mois passés avec du bran de scie plein les poumons, à passer nos fins de semaine dans le garage, ce qui était autrefois un tas de bois sorti du Rona est devenu le plus beau van qu’on a jamais vu. Littéralement.

Gazoline et beurre de peanut

Stationnement du Walmart, Joliette, juin 2018 : notre première «vraie» sortie avec notre van fini. Il pleuvait des cordes, c’était humide et frais. Couchés dans nos couvertures, on regardait le plafond en lattes de pin et on se répétait qu’enfin, on l’avait, notre maison sur roues. C’était Noël fois un million. La dernière fois que je m’étais senti comme ça, c’était à cinq ans, quand je me fabriquais des cabanes avec des oreillers dans le salon. La nette impression que tout est possible, qu’on peut aller où on veut, faire ce qu’on veut. «T’es-tu game d’aller jusqu’au Panama? Pourquoi pas la Patagonie?»

Ce soir-là, on a nommé notre van Vanessâ (oui, avec un accent circonflexe).

Depuis, l’odeur du gaz et du beurre de peanut me rappelle mon enfance passée dans un vieux Ford Corsair 1985. Chaque fois qu’on «dort dans le van», c’est moi qui fais les toasts en attendant que mademoiselle se réveille. Ça peut être dans le stationnement crasse d’un Walmart, ou encore sur la plage à Havre-Saint-Pierre, les baleines soufflant au loin. En ce moment, on est avec Vanessâ à temps partiel: on travaille, on dort et on voyage principalement au Québec, en Ontario et sur la Côte Est américaine. On s’habitue à vivre sans toilette et à rester proches des dépanneurs, d’un coup qu’un de nous deux pogne la tourista (oui, c’est arrivé). Et pendant ce temps-là, on prépare notre long voyage de 2020, à destination de l’Alaska.

Au-delà des likes et des 14 500 personnes qui suivent le projet sur Instagram, les derniers mois nous ont appris que la vanlife n’est pas aussi simple et cheap qu’elle en a l’air, même si elle fait de belles photos. Calculer l’eau qu’il reste pour savoir si on peut se laver ce soir (ou demain), s’assurer d’avoir assez de propane pour cuisiner encore cinq jours, réparer le système électrique qui a «de la misère», perdre de la nourriture parce que le frigidaire s’est «éteint sans qu’on s’en rende compte», pisser dans une bouteille de Gatorade la nuit parce qu’il fait -2 ˚C et dormir sur le bord de la 138 avec une gang de camionneurs, ça, ça score pas fort sur les réseaux sociaux. Et pourtant, c’est la vanlife qu’on vit.

On est plutôt loin du millennial dream qu’on peut imaginer.

Est-ce que ça nous a découragés? Pas tellement. On ne s’attendait pas à vivre sur la route sans embuches. On est plutôt convaincus que les pires moments vont faire les meilleures histoires. Et que la seconde partie du mot-clic est aussi importante, sinon plus, que la première.

 

______________________

 

Depuis 2014, Dominic Faucher est directeur de création et associé de l’agence Orkestra, à Gatineau. Il travaille en communications depuis 2010 et se spécialise en production de contenus vidéos pour les clients de l’agence.

Mariepier Bastien est doctorante en éducation à l’Université d’Ottawa. Elle étudie l’apprentissage du français chez les jeunes hispanophones tout en étant pigiste en gestion de communautés.

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