La langue du territoire

« Moi aussi, je suis une ancêtre », dit Myia Antone, une enseignante de langue skwxwú7mesh, dans un entretien au sujet de l’éducation en plein air et de l’amour intergénérationnel.

Entrevue—Casey Beal
Photos—Shayd Johnson

En partenariat avec

 

Myia Antone a trouvé sa voie. Elle en accepte les responsabilités et ne peut plus s’imaginer faire autre chose.

Apprenante et enseignante de langue skwxwú7mesh, Myia est passionnée par les approches d’éducation en plein air. Elle constitue d’ailleurs une actrice incontournable du programme intergénérationnel de langue de sa communauté, laquelle se trouve sur un territoire traditionnel non cédé, au nord de la ville de Vancouver. Le programme est principalement porté par une jeune cohorte d’enseignant·e·s du milieu ou de la fin de la vingtaine, comme elle. Maintenant que Myia parle le skwxwú7mesh (prononcé approximativement « squ-HO-o-mish ») près de 40 heures par semaine, elle admet que de retourner à l’anglais « est devenu difficile ! Mais que c’est un beau problème ».

Nouvellement désignée ambassadrice de la marque The North Face, Myia a aussi fondé Indigenous Women Outdoors, un organisme sans but lucratif qui offre la chance à des femmes autochtones (queer, trans, ou qui s’identifient comme femmes) et à des personnes autochtones non binaires de se réunir dans la nature pour profiter de formations et de mentorat en sports de plein air. Par un matin de congé pluvieux, elle est allée se promener en forêt avec sa sœur sur le territoire skwxwú7mesh; une randonnée parmi les palommiers et les fougères humides, pendant laquelle elle a pu contempler l’un des arbres les plus massifs qu’elle ait vus dans la région.

À son retour, nous nous sommes entretenu·e·s longuement sur différents thèmes, comme le soin de la communauté, l’éducation en plein air et notre responsabilité à l’égard des générations futures. Quand elle parcourt son territoire, Myia sent qu’elle pourrait aussi bien être 20 ans dans l’avenir que 100 ans dans le passé. Elle s’est interrogée également sur les façons de décoloniser la culture du plein air et de favoriser la guérison intergénérationnelle. Enfin, elle m’a parlé de sa profonde gratitude envers les membres de sa communauté, qui se sont efforcés de préserver leur langue de la destruction coloniale pour en faire cadeau aux prochaines générations.

Note : Tout au long de l’entretien, Myia a alterné entre les termes skwxwú7mesh et squamish ― une variabilité que nous avons respectée dans la transcription de l’entrevue.

Sur la langue et la force des générations précédentes
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Grâce au skwxwú7mesh sníchim [la langue squamish], j’arrive à me sentir profondément connectée aux générations qui m’ont précédée et à celles qui me suivront. Dans ma communauté linguistique, il est beaucoup question du soin particulier que nous accordons à la transmission de notre langue. Chaque jour où nous la parlons, nous nous sentons enveloppé·e·s par l’amour que nos ancêtres nous ont témoigné. À présent, c’est à notre tour de chérir cette langue — une façon de chérir les générations futures.

La langue que je parle est bien différente de celle que mes ancêtres connaissaient il y a deux ou trois générations, puisque la langue elle-même est vivante : elle possède son âme propre, qui évolue et respire comme nous. C’est une connexion merveilleuse qu’il est difficile de mettre en mots.

La conception du temps en langue skwxwú7mesh diffère totalement de celle de l’Occident. Par exemple, nous utilisons le même mot pour exprimer « quand » et « où » — le temps et l’espace.

La pratique de notre langue et des coutumes propres à notre culture était illégale il n’y a pas si longtemps. À peine 50 ou 60 ans en arrière, nous n’avions pas le droit de faire toutes les choses que j’accomplis au quotidien. Il a fallu que des ainé·e·s et des membres de la communauté préservent en secret nos traditions et notre langue. Le skwxwú7mesh sníchim a sérieusement été amputé. Heureusement, mon peuple est parvenu à sauvegarder une bonne part des éléments qui composent l’idiome que j’apprends aujourd’hui. Je doute qu’il existe un mot en anglais ou en skwxwú7mesh qui puisse exprimer toute la gratitude que j’éprouve à leur égard. Maintenant, nous avons entrepris de revitaliser notre langue, et une foule de jeunes ont commencé à l’apprendre.

Depuis que je la parle, je me sens beaucoup plus forte en tant que femme skwxwú7mesh. D’après moi, cette puissance rejaillit sur toutes les autres facettes de ma vie. Je fais preuve d’une plus grande détermination dans tout ce que j’entreprends.

J’ai appris une leçon de mon oncle, qui est l’un de mes passeur·se·s culturel·le·s préféré·e·s. En me montrant sa technique de tressage de chapeaux, il m’a dit que la meilleure façon de le remercier était de transmettre ses enseignements à une autre personne. Je mets en pratique son conseil dans tout ce que je fais, particulièrement en ce qui concerne la langue : quand j’apprends un mot ou un concept nouveau, je veux tout de suite l’enseigner à d’autres pour qu’ils et elles le transmettent à leur tour.

Sur les enseignements de la nature
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À mon avis, il est capital de côtoyer la nature. À elle seule, la terre a la capacité de brouiller notre conception du temps. Quand je me promène sur notre territoire, je me dis toujours : « Moi aussi, je suis une ancêtre. » Mon rapport à la nature est le même. Je parcours le même territoire et les mêmes lieux que mes aïeux·les. Je protège cette terre et je la chéris pour ceux et celles qui ne sont pas encore né·e·s et qui verront le jour.

Tout ce qui se trouve dans la nature évolue sur sa propre trame temporelle. Les arbres ont leur propre rapport au temps. Cette journée ne représente rien pour l’arbre centenaire que j’ai vu plus tôt aujourd’hui, alors qu’elle parait longue pour nous. La réalité est perçue de manière si différente par chaque être humain et chaque être vivant.

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Je crois sincèrement en l’éducation en plein air. J’en ai moi-même bénéficié au Dechinta Bush University Centre for Research and Learning, dans le Nord. À une époque, j’ai vécu aux côtés d’ainé·e·s et de scientifiques dans une communauté dénée des Territoires du Nord-Ouest, où j’ai appris à chasser et à pêcher. Nous passions toutes nos journées dehors. C’est de là que provient le savoir : du territoire et de la nature. J’essaie donc d’intégrer le plein air dans mon enseignement de la langue, puisqu’elle aussi est ancrée dans la nature. Le skwxwú7mesh sníchim imite le son du vent. La langue émane de la terre.

Sur Indigenous Women Outdoors
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Indigenous Women Outdoors est une communauté faite par et pour les femmes et les personnes non binaires d’origine autochtone. C’est un espace de rencontre en nature, où l’on peut se sentir en sécurité. En ce moment, nous organisons des sorties de groupe et du mentorat. Nous donnons aussi la possibilité à chaque personne d’essayer de nouveaux sports de plein air, auxquels elle n’a jamais été initiée pour diverses raisons. Il y a une foule d’obstacles qui peuvent empêcher quelqu’un de faire du ski, de l’escalade ou du vélo de montagne.

Nous offrons des programmes de mentorat pour que toutes les personnes puissent s’émanciper, que ce soit comme mentores ou mentorées. Ce ne sont pas des mentorats individuels, mais plutôt des mentorats de groupe. Comme nous savons que chacune arrive avec son propre leadership et ses propres connaissances, nous tentons de créer un environnement propice au partage.

C’est un espace collectif d’exploration du territoire, mais aussi de l’identité. Chaque personne a son propre vécu, sa définition de ce que signifie être autochtone et sa manière de l’afficher fièrement. Le fait de se retrouver entre Autochtones sur une pente de ski ouvre la porte à de profondes conversations, qui se nouent naturellement — je ne sais pas si ce genre de discussions a déjà eu lieu dans un cadre pareil.

Et on s’amuse ! [Rires] J’oublie toujours de le mentionner.

Pendant la COVID, beaucoup de gens ont passé plus de temps seuls que jamais. Prendre soin de soi devient alors primordial, surtout avec l’omniprésence du monde virtuel. Il y a tant de choses à dire sur le soin de la communauté. Prendre soin de sa communauté, c’est prendre soin de soi-même. En passant du temps avec ses sœurs, ses tantes, ses cousines ou de nouvelles amies, on s’occupe de soi et de sa collectivité.

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Sur l’intendance autochtone du territoire
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Je pense que la nature constitue un cadre magnifique où se retrouver ensemble. Les peuples autochtones sont les intendants du territoire; ça ne fait aucun doute pour moi. Le peuple squamish, dont je fais partie, vit ici depuis si longtemps. Nous entretenons un lien intense avec le territoire: nous savons comment le protéger, le soigner, et y vivre sans porter atteinte à la terre ni à l’eau.

Pour moi, il y a une foule de manières d’honorer l’intendance autochtone. L’apprentissage des toponymes autochtones est un incontournable; souvent, les montagnes, les sommets, les vallées et les autres éléments géographiques sont baptisés en l’honneur de personnes qui n’ont jamais foulé ce sol. Aucune histoire n’y est associée. Par l’apprentissage des noms autochtones de ces lieux, on insuffle non seulement de la vie à une langue que l’on a tenté de nous arracher, mais on donne aussi de la force à nos histoires et à nos conteur·euse·s, puisque plusieurs d’entre eux font référence à des légendes ou à des plantes indigènes.

Sur la décolonisation du
discours sur le plein air

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J’essaie de montrer qu’il existe d’autres façons, sures et respectueuses de l’environnement, de parler et de profiter du plein air. La nôtre n’est pas la seule; c’est celle que l’on m’a enseignée et que j’ai choisi d’adopter. J’offre mes connaissances aux personnes prêtes à m’écouter.

En tant que femme squamish, je peux seulement parler de ma perspective, qui est peut-être bien différente de celle d’une Lil’wat, même si son territoire est à côté du mien. Mais en territoire squamish, il doit y avoir un espace réservé au savoir, à la perspective et aux enseignements de notre nation.

Sur la guérison intergénérationnelle
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Malgré tout ce que l’on voit dans les médias, l’une des choses que l’on oublie souvent, c’est le traumatisme intergénérationnel, qui résulte des torts subis par nos ancêtres avec les pensionnats, l’interdiction des potlatchs et toutes les lois qui nous ont empêché·e·s d’être nous-mêmes.

En tant que personnes autochtones, nous avons hérité d’un énorme passé traumatique, mais il ne faut pas oublier tout l’amour intergénérationnel dont nous bénéficions. Si nous avons survécu, c’est en grande partie grâce à cet amour. Pour moi, l’amour surpasse toute idée du temps.

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L’amour intergénérationnel a joué un rôle important dans ce que je suis devenue et ce que je souhaite incarner dans ce monde. En me mettant à la langue skwxwú7mesh, je me suis dit : « Je veux le faire pour mes enfants. » Quand j’apprends nos lois et nos façons de chérir le territoire, je le fais aussi pour eux et elles. J’espère être mère un jour.

Depuis sa fondation, en 1968, par le fervent écologiste Douglas Tompkins, The North Face fait la promotion de la communauté du plein air, en commanditant des expéditions vers les plus hauts sommets de la planète et jusqu’aux contrées les plus inhospitalières. Par son soutien à des ambassadeur·rice·s visionnaires comme Myia Antone, The North Face s’engage à faciliter l’accès à la nature et à bâtir des communautés inclusives autour de l’exploration des grands espaces.

Des temps nouveaux

Cet article est tiré de notre plus récent numéro: Des temps nouveaux

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