Sur les traces de Blanche Lamontagne en Gaspésie

Considérée comme la première poétesse du Québec, Blanche Lamontagne a célébré la Gaspésie de sa plume: son fleuve, ses forêts, et ceux qui y vivent. Récit d’un voyage rythmé par ses mots.

Dans le cadre de

Texte — Sophie Lachance
Photos — Sophie Lachance et Renaud D’Amours

La première fois que j’ai entendu parler de Blanche Lamontagne, c’était autour d’un barbecue, en plein confinement du printemps. Mon copain venait de terminer les rénovations de son 4 ½ verdunois, auxquelles sa mère et moi avions participé; nous avions cela à célébrer, en plus des projets que l’été laissait miroiter. Une virée de camping à travers la Gaspésie s’imposait — adieu murs blancs de nos appartements, bonjour terres inconnues!

Quand nous avons exposé notre plan à belle-maman, ses yeux se sont illuminés. L’histoire qu’elle s’apprêtait à nous livrer sur son arrière-grande-cousine gaspésienne allait complètement changer notre trajectoire.

Au fil de la conversation, j’ai compris que ladite cousine, Blanche Lamontagne, était la première poétesse que le terroir québécois avait vue fleurir. Au début du 20e siècle, ses écrits sur la Gaspésie avaient fait rayonner sa patrie et, par ricochet, construit une mémoire identitaire.

Vue de lu mont Blanche-Lamontagne avec enseigne

L’écho de sa prose et de ses vers était-il encore perceptible, là-bas, sur la péninsule? Mon copain et moi avons ajouté 2 400 km au compteur de sa berline pour le découvrir.

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L’Isle-Verte: des algues et des livres

Que mon vers te célèbre en ta rude beauté […]
Tes algues vertes, tes récifs, tes goémons
— «Rusticité», Ma Gaspésie

 

Sophie Lafrance à l'extérieur de la boutique l'Algue d'Or

Aux portes de la Gaspésie, dans le Bas-Saint-Laurent, l’air marin nous enveloppe déjà. Le soleil de juillet plombe sur les herbes hautes qui bordent le fleuve. À un jet de pierre du quai du traversier menant à l’ile Verte, en face, nous entrons dans la papeterie L’Algue d’Or. Sa propriétaire, Cynthia Calusic, se consacre depuis une quinzaine d’années à la fabrication de papier artisanal, à partir d’algues récoltées à même le fleuve. L’artiste y imprime ses propres poèmes, de même que ceux de Blanche Lamontagne, à qui elle dédie un musée situé dans l’atelier-boutique. S’y entremêlent des toiles faites d’algues, des livres rares, des articles de journaux et des photos d’époque.

Musée littéraire sur Blanche Lamontagne

«Quand je suis arrivée à L’Isle-Verte et que j’ai découvert qui elle était, j’étais scandalisée de n’avoir jamais entendu parler d’elle», raconte Cynthia, qui a pourtant étudié la littérature à l’Université du Québec à Montréal.

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C’est ici que s’est mariée Blanche Lamontagne, à l’âge de 31 ans. D’ailleurs, sa vie personnelle pique visiblement la curiosité de Cynthia. Grâce à des témoignages de gens du village et de membres de la famille, elle a pu percer certains des mystères qui l’entouraient. «Je parle beaucoup aux personnes âgées. Elles m’apprennent bien des choses», nous dit-elle, un sourire aux lèvres.

Elle nous explique que Blanche est l’une des premières femmes à avoir décroché un certificat en littérature à l’Université Laval à Montréal (aujourd’hui l’Université de Montréal). C’était en 1911. L’année suivante, sa carrière décolle: à seulement 23 ans, elle gagne ex aequo le premier prix de la poésie de la Société du parler français au Canada. Les éditions du Devoir publient son premier recueil de poésie, Visions Gaspésiennes, peu après. Et ce, sans qu’elle ait recours à un pseudonyme masculin, une pratique encore répandue à l’époque.

Un pas pire pied de nez aux conventions.

 

Sainte-Anne-des-Monts: un château et des aïeux

Près du toit où tombait la lumière dorée
Était ma chambre avec sa lucarne azurée.
— «La chambre», Ma Gaspésie

Maison sur une péninsule en Gaspésie

Plus nous nous dirigeons vers l’est, plus le paysage ondule sous nos yeux. Le bleu du fleuve devient notre seul repère en dehors des fenêtres de la Subaru. 

Galets colorés, rochers tordus et cimes balayées par des vents indomptables: on devine que les paysages de Cap-Chat, où Blanche a passé son enfance, ont nourri l’imagination de la pionnière. À l’adolescence, c’est à Sainte-Anne-des-Monts qu’elle a puisé son inspiration. Elle logeait chez son grand-père Théodore, un homme d’affaires considéré comme le premier millionnaire de la Gaspésie.

La demeure, connue sous le nom de Château Lamontagne, est aujourd’hui convertie en auberge. N’empêche, elle revêt des airs de symbole — un retour aux sources qui nous fait prendre conscience de l’étendue de nos racines. Surtout pour mon copain, qui se retrouve ainsi dans la maison de son ancêtre.

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Nous faisons entorse à notre plan d’escapade en camping pour y passer la nuit. Peut-être Blanche a-t-elle un jour fait virevolter sa plume dans la pièce où nous avons dormi?

 

 

vue des montagnes avec des roches et des sapins

Réserve faunique des Chic-Chocs: des caribous et de l’ironie

Et sans doute, en son cœur, le cerf ainsi parlait: […]
Laissez-moi ma forêt avec sa rêverie
— «Le chevreuil», Ma Gaspésie

Le lendemain, en quête d’aventure, nous nous préparons à gravir le mont Blanche-Lamontagne, qui s’élève à 940 m parmi les Chic-Chocs. 

C’était avant qu’une agente de la Société des établissements de plein air du Québec nous le déconseille fortement. Depuis qu’une population de caribous — évaluée à 70 individus en 2019, une chute de moitié par rapport à une douzaine d’années plus tôt — y a élu domicile, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs émet des sanctions sévères envers quiconque dérange cette espèce menacée. 

Femme en randonné sur le mont Hog's Back
Femme en randonné sur le mont Hog's Back
Vue du mont Blanche-Lamontagne
Vue du mont Blanche-Lamontagne

La mine basse, nous nous rabattons sur son voisin, le mont Hog’s Back. Mais à mesure que nous avançons sur le sentier, notre perception change, au point de nous faire sourire. Finalement, la situation est tout à fait à l’image de Blanche Lamontagne. 

Car oui, sa poésie a elle aussi fini par être désertée. Son dernier recueil, Dans la brousse, a beau avoir remporté un prix de l’Académie française, les critiques littéraires d’ici lui ont reproché son manque de technique, mais, surtout, de renouvèlement. La société québécoise se modernisait; la poésie de Blanche n’en était plus le reflet — bien que la citoyenne, elle, défendait ardemment le droit de vote des femmes.

«Je veux consacrer ma lyre à chanter la campagne, et je n’ai pas d’autre ambition que de devenir la poétesse des habitants.» — Blanche Lamontagne

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Son amour du terroir était visiblement plus important que celui qu’elle portait à son mode d’expression. Et quel bonheur l’aurait envahie de savoir que sur les sentiers qui portent aujourd’hui son nom, la nature reprend ses droits. 

Originaire de la Chaudière-Appalaches, Sophie Lachance est rédactrice de formation journalistique établie à Montréal. Elle collabore avec divers médias, en plus d’assurer la rédaction en chef du magazine Vie en montagne. À travers sa démarche, Sophie cherche à comprendre le monde, à tisser des liens avec celui-ci et, éventuellement, à trouver son «ouest» pour s’y enraciner.

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