Cet article fait partie du Dossier Nouvelles harmonies

Chapitre 02

Les bisons dans la balance

La région de biosphère de Beaver Hills a un problème de loups: il n’y en a pas assez. Pour un écosystème dominé par les bisons et les wapitis, c’est grave. En effet, les herbivores ont besoin de prédateurs naturels pour occuper adéquatement leur niche écologique vitale. Afin de restaurer les populations de carnivores des parcs et protéger la plus importante harde de bisons du monde, il importe de trouver un juste équilibre qui permette de faire croitre le nombre de visiteur·euse·s tout en évitant le plus possible de perturber la faune.

TEXTE Matthew Stepanic PHOTOS Ramsey Kunkel

Si vous vous êtes promené·e dans le parc provincial de Cooking Lake-Blackfoot ou le parc national Elk Island à la mi-juin 2021, vous avez peut-être croisé Cat Fauvelle, accroupie dans les fourrés. Aidée par une équipe de bénévoles, la chercheuse universitaire a passé la majeure partie du mois à installer des dizaines de pièges photographiques pour étudier les déplacements des carnivores et des ongulés, comme le wapiti et le bison.

Fauvelle emporte toujours du chasse-ours lorsqu’elle travaille sur le terrain, mais ces jours-ci, elle ne risque pas d’en avoir besoin. Un déséquilibre règne au sein des populations fauniques locales: il y a trop de proies pour trop peu de prédateurs.

Fauvelle tente de comprendre pourquoi. Ses recherches posent des questions fondamentales quant aux effets de l’activité humaine sur les écosystèmes complexes de la région de biosphère de Beaver Hills, un site spécialement désigné par l’UNESCO, qui englobe les deux parcs à l’est d’Edmonton, en Alberta, ainsi que des exploitations agricoles, des quartiers résidentiels et des zones industrielles. Les prédateurs ont-ils mal réagi à la hausse de fréquentation des aires naturelles depuis la pandémie? Le développement régional trouble-t-il leur mode de vie? À l’heure où les écologistes souhaitent augmenter l’achalandage des parcs dans le respect des limites de la nature, les découvertes de Fauvelle jetteront une lumière sur la dynamique fragile qui existe entre ces espaces protégés et les communautés humaines environnantes.

A man in a green shirt, blurry, looking at bison
Le directeur du parc, Dale Kirkland, observe des bisons à une distance sécuritaire.

Prendre soin de son milieu de vie

En 2001, la direction du parc national Elk Island a commencé à s’inquiéter des répercussions du développement immobilier des alentours sur les écosystèmes naturels. La santé de la biosphère repose sur la présence d’une zone tampon autour des parcs, puisque le bruit des raffineries, des fermes et des banlieues peut perturber les espèces sauvages, les forcer à se replier vers le centre, où elles se retrouvent en trop grand nombre. Vu sa proximité avec la ville d’Edmonton et le Centre industriel de l’Alberta — un pôle pétrolier et gazier majeur —, le parc avait besoin d’aide pour se prémunir de la menace humaine. 

Les municipalités locales ont été les premières à répondre à l’appel, ce qui a incité les gouvernements provincial et fédéral à donner leur appui, de pair avec quelques OSBL et l’Université de l’Alberta. Rapidement, les parties ont fait front commun pour protéger la région, en mettant en place des règlements de gestion du territoire et des programmes de sensibilisation à la valeur intrinsèque des milieux naturels. Baptisée la Beaver Hills Initiative, la coalition est parvenue, en 2016, à faire reconnaitre le site comme biosphère de l’UNESCO.

«Cette étiquette rappelle à notre communauté qu’il faut prendre soin de notre milieu de vie», résume Glen Lawrence, conseiller du comté de Strathcona.

Lawrence a célébré l’annonce en se faisant tatouer le logo de Beaver Hills sur le bras. «Je ne suis pas un adepte de perçage ni de tatouage, mais je suis né et j’ai grandi ici. Maintenant, j’emporte un petit bout de chez moi partout où je vais.»

Looking into some trees
Beaver Hills a été désigné biosphère de l’UNESCO en 2016.
«Prouvons que nous avons à cœur la nature, car ce que nous lui faisons, nous le faisons à nous-mêmes», affirme le conseiller municipal Glen Lawrence.
Three bison near a tree line
Le pelage du bison est idéal pour la fabrication de nids d’oiseau, car son odeur dissimule les œufs aux prédateurs.

Un refuge pour le bison

Œuvre des anciens glaciers, la région de biosphère de Beaver Hills est traversée de paysages et d’écosystèmes aux contrastes saisissants qui vont de la forêt boréale aux marais boueux, en passant par des prairies ondoyantes. Ces variations sont à l’origine «d’une diversité exceptionnelle de créatures, qui vivent et se déplacent sur le territoire», indique Brian Ilnicki, directeur général de Beaver Hills.

Deux des habitants les plus notables de la biosphère sont le bison des plaines et le bison des bois, lesquels sont maintenus de part et d’autre de l’autoroute 16, afin de préserver leur pureté génétique. Les colons européens ont mené le bison au bord de l’extinction, au point où il ne restait, il y a un siècle, qu’un petit troupeau d’environ 45 bêtes sur la planète. Les rescapés ont été relogés au parc national Elk Island et, depuis, ils s’y multiplient.

Les bisons sont indispensables au maintien et à la restauration des prairies herbeuses, notamment en raison de leur habitude (adorable) de prendre des bains de poussière. En se roulant dans le sable pour se dépouiller de leur manteau hivernal ou encore soulager une démangeaison, ils aèrent le sol, ce qui favorise la croissance des plantes et la dispersion des semences. 

Leur pelage est également idéal pour la fabrication de nids d’oiseau, car son odeur dissimule les œufs aux prédateurs. Les touffes de poil brun abandonnées par les bisons ont ainsi favorisé l’émergence des vastes colonies d’oiseaux chanteurs de la réserve.

De plus, les bisons constituent l’une des principales attractions du parc. Avec un peu de chance, si vous passez au bon moment, vous pourrez allonger la queue d’automobilistes qui se sont arrêté·e·s pour observer depuis leur véhicule une harde de femelles, suivies de leurs petits, traverser la boucle de l’enclos des bisons, ou encore croiser un vieux mâle solitaire en train de relaxer au bord de la route. Pesant entre 680 et 1 135 kg — à peu près comme une petite voiture —, ces animaux d’allure duveteuse et impassible peuvent se métamorphoser en danger mortel si on les contrarie.

Trouver l’équilibre

«Étant donné que le bison a déjà frôlé l’extinction, on a la fausse impression que l’espèce est encore menacée», explique Jonathan DeMoor, un écologiste de Parcs Canada, qui travaille de près avec le ruminant. «On entend souvent dire qu’il faut protéger les bisons. En réalité, le parc leur fournit des conditions de vie trop favorables. C’est un écosystème productif, il y a donc beaucoup de nourriture pour eux et une faible densité de prédateurs.»

Par un heureux hasard, la volonté du parc d’endiguer leur surpopulation a coïncidé avec les efforts de réappropriation culturelle de peuples autochtones partout dans le monde. «L’une des grandes fiertés d’Elk Island, c’est que nos deux populations de bisons n’ont pas été croisées avec du bétail. Ce sont donc des candidats de choix pour établir de nouvelles hardes ailleurs», fait valoir DeMoor.

 

Depuis la création du programme de relocalisation en 1924, Elk Island a remis plus de 2 600 bisons à des communautés autochtones qui entretiennent des liens étroits avec l’animal. La Nation des Pieds-Noirs du Montana a, entre autres, reçu 87 spécimens en 2016.

Le processus de transfert s’échelonne sur près d’un an, pour donner aux communautés d’accueil le temps de se préparer. «Le retour du bison sur leur territoire vise à rétablir leur lien culturel avec l’espèce», précise DeMoor.

Réintroduire des carnivores

Quoique le bison constitue l’un des plus beaux succès de la réserve, les autres espèces fauniques, telles que le wapiti, l’orignal et particulièrement le loup, sont tout aussi importantes. Le wapiti représente une proie plus facile que le bison, mais une meute de loups armée de patience peut venir à bout du mammifère le plus imposant d’Amérique du Nord. La direction du parc souhaite restaurer les populations de prédateurs pour freiner la prolifération de bisons et d’autres grands ongulés, comme le wapiti, lesquels peuvent franchir les clôtures autour d’Elk Island et ramener des maladies des pâturages voisins.

Une présence accrue d’espèces prédatrices contribuerait à prévenir ces problèmes, mais jusqu’ici, la situation ne s’améliore pas. Pour une raison d’origine écologique inexpliquée, les prédateurs n’arrivent pas à se reproduire en nombre suffisant. C’est ici que les recherches de Cat Fauvelle pourraient changer la donne.

«Les carnivores ont généralement de la facilité à recoloniser un habitat, même après en avoir été éliminés ou écartés, souligne-t-elle. Pourtant, ce n’est pas ce qui arrive ici. Ils prennent un temps fou à repeupler le territoire et on tente de comprendre pourquoi.»

— Cat Fauvelle

Pour surveiller les populations de carnivores et d’ongulés, Fauvelle et son équipe ont posé 49 pièges photographiques grâce auxquels il sera possible de suivre les animaux dans la réserve et de découvrir — espérons-le — ce qui gêne leurs déplacements. «Comme les loups et les autres prédateurs ont tendance à emprunter les chemins les plus faciles, indique Fauvelle, on peut se contenter de placer les appareils le long des sentiers pédestres.» 

Munis d’un détecteur de mouvement, les pièges sont programmés pour croquer un maximum de clichés. «Je vais revenir au mois d’aout pour effectuer un dépouillage préliminaire et déterminer si on recueille bien ce que l’on veut, dit Fauvelle. Au bout de deux mois de collecte, je devrais avoir environ 200 000 photos à éplucher.»

Kelsie Norton, qui fait de la sensibilisation pour Beaver Hills et coordonne les bénévoles du projet, explique que leur objectif est d’élucider des questions centrales au sujet des mouvements des carnivores: les corridors de transport et les autoroutes leur posent-ils problème? Les bêtes modifient-elles leur comportement en présence d’êtres humains? La hausse récente de fréquentation risque-t-elle d’affecter ces tendances?

Communauté aux aguets

«Le projet de Fauvelle a également soulevé l’intérêt des résident·e·s du coin», ajoute Norton. Aussitôt l’appel lancé, huit bénévoles se sont inscrit·e·s pour aider à installer les appareils, si bien que Norton a dû refuser plusieurs candidatures. Les volontaires font partie intégrante du fonctionnement de la réserve de biosphère, que ce soit pour assister les scientifiques ou participer aux corvées de désherbage la fin de semaine. «On sensibilise le public et on lui offre l’occasion de contribuer à la préservation de ce milieu unique», affirme Brian Ilnicki. 

Durant la pandémie, le parc a enregistré un nombre record d’entrées, mais cet intérêt croissant n’a pas que du bon. Les visiteur·euse·s peuvent aisément perturber les écosystèmes, en laissant des déchets ou en dérangeant les animaux par une trop grande proximité ou du bruit excessif. «C’est génial que les gens profitent davantage du parc, mais d’un point de vue écologique, leur présence accrue fait peser une menace supplémentaire et compromet l’intégrité des écosystèmes», prévient DeMoor, qui avoue avoir parfois envie de «mettre tout le monde à la porte et d’abattre les clôtures». Malgré tout, il reconnait l’importance d’avoir un contact direct avec la nature.

«Ce sont mes visites à Elk Island, plus jeune, qui m’ont poussé vers cette carrière. L’une des réussites du parc est d’amener la population à découvrir la région de biosphère.»

— Jonathan DeMoor

Kelsie Norton aide à coordonner les bénévoles qui participeront aux projets de recherche dans la biosphère de Beaver Hills.

Pour le conseiller Glen Lawrence, la longue tradition de conservation de Beaver Hills donne espoir en l’avenir. «Je souhaite poursuivre l’œuvre des personnes qui ont eu la bienveillance de sauver ces 45 derniers bisons, pour que d’autres puissent chérir ce territoire et le protéger pour les générations futures, confie-t-il. Laissons cet endroit dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé. Prouvons au monde que nous avons à cœur la nature, car ce que nous lui faisons, nous le faisons à nous-mêmes.»

Pour en apprendre davantage sur les efforts concertés de protection des écosystèmes de la région de biosphère de Beaver Hills, visionnez l’épisode 7 de Striking Balance (en anglais seulement), un documentaire original de TVO.  

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