Cet article fait partie du Dossier Nouvelles harmonies

Chapitre 03

La valeur écologique du massasauga

Sur les rives de la baie Georgienne, en Ontario, il était de coutume de tuer les massasaugas dès qu’on en apercevait. Au fil des décennies, toutefois, les habitant·e·s du coin ont appris à cohabiter de façon plus respectueuse avec cette espèce écologiquement importante. Aujourd’hui, alors que la construction d’une autoroute menace de détruire un habitat essentiel, on assiste à une nouvelle vague d’efforts et d’investissements visant à protéger cette espèce de serpents à sonnette.

TEXTE & PHOTOS Laurence Butet-Roch

Lové au creux de trois pierres de la taille d’une valise, un gros serpent gris parsemé de taches brun foncé en forme de nœud papillon se fait dorer au soleil. La femelle massasauga a choisi cet «habitat de luxe», face à la baie Georgienne, comme site de gestation. Elle passera la majeure partie de l’été couchée sur ou sous l’une de ces pierres striées de bandes contrastées, ou juste à côté. Elle pourra ainsi réguler sa température pendant toute la durée de sa gestation.

«Elle restera environ une semaine avec ses petits après avoir mis bas, à la fin du mois de juillet ou au début du mois d’aout, puis elle les abandonnera pour aller se nourrir. Elle devra en effet retrouver son poids avant la période d’hibernation», explique Glenda Clayton, ancienne responsable des espèces en péril de la biosphère de la baie Georgienne. Debout à environ un mètre du serpent, elle veille à ce que sa haute stature ne jette pas une ombre sur la femelle gravide, qui profite des chauds rayons du soleil.

Pendant plus d’une décennie, Glenda a enseigné au public, avec beaucoup de patience et dans la bonne humeur, ce qu’il faut savoir au sujet du seul serpent venimeux de la province. Cela lui a valu le surnom de «dame aux serpents» («snake lady»). Aujourd’hui retraitée, elle ne rate pas une occasion de dissiper les idées fausses qui persistent quant au danger qu’il représente, voire de convaincre ceux et celles à qui elle s’adresse de célébrer sa présence dans l’environnement.

Alanna Smolarz, coordonnatrice de l’équipe chargée des espèces en péril au sein de la Première Nation de Magnetawan, cherche des massasaugas sur le territoire de la communauté

Située sur la côte est de la baie qui lui donne son nom, la biosphère de la baie Georgienne s’étire de Port Severn à la rivière des Français et couvre 347 269 hectares. On y trouve quelque 20 000 êtres humains, 840 végétaux indigènes, 170 variétés d’oiseaux, 44 espèces de mammifères et 34 espèces de reptiles et d’amphibiens. Cinquante de ces espèces sont menacées, dont le massasauga. La région, avec ses vastes surfaces rocheuses qui absorbent la chaleur du soleil, ses zones humides et son climat tempéré, offre exactement ce dont les crotales ont besoin pour se reproduire et survivre aux rigoureux hivers canadiens. Aujourd’hui, c’est l’un des derniers habitats de ces ophidiens dans le pays. Et leur nombre a beaucoup diminué. Alors que jadis il n’était pas rare d’en croiser, surtout en fin de journée, il faut maintenant bien chercher pour en apercevoir un.

Toucher le cœur et l’esprit des gens

La baie Georgienne n’est pas seulement un havre pour les serpents à sonnette. Ses magnifiques paysages, qui ont inspiré les peintres du Groupe des Sept, ainsi que sa proximité avec la ville de Toronto en font un endroit de prédilection pour les touristes, les propriétaires de maisons de vacances et les résident·e·s à l’année. Pour s’y rendre depuis la grande ville, il suffit de faire deux heures et demie d’autoroute; un seul tronçon de 85 km, dans le nord de la région, ne compte que deux voies.

Le projet d’élargissement de l’autoroute 400, qui relie Toronto et Sudbury et fait partie du réseau de la Transcanadienne, a été adopté à la fin des années 80. Les travaux sont réalisés un tronçon à la fois. En 2020, le gouvernement ontarien a réaffirmé son engagement à accroitre la liaison avec le nord de la province pour améliorer la sécurité du public, l’efficacité des transports fiables et le développement économique. Or le tracé proposé, parallèle à la route actuelle, perturbera des habitats essentiels à bon nombre d’espèces en péril, dont le massasauga.

Greg Mason, directeur général de la biosphère de la baie Georgienne, croit qu’au vu de l’importance des enjeux, «il faut se demander pourquoi on tient tellement à construire une autoroute à quatre voies. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le fait de vouloir jouir de la beauté de l’environnement et d’exiger d’y avoir accès par une route aussi large».

L’organisme s’emploie à encourager la population locale et les autorités à revoir leurs habitudes. Cela fait partie intégrante des efforts qu’il déploie pour favoriser une cohabitation plus harmonieuse entre les êtres humains et les animaux.

Le statut de biosphère de l’UNESCO ne confère aucun pouvoir juridictionnel. Ce sont par des actions de sensibilisation et la création de réseaux que les organismes de protection de la nature arrivent à avoir une influence. «Il ne s’agit pas d’exercer une autorité, estime le directeur. Les règles ont leurs limites. Ce qu’il faut, c’est réussir à toucher le cœur et l’esprit des gens.»

Une valeur intrinsèque

Jusque dans les années 70, personne ne se préoccupait vraiment du sort du massasauga. Même dans les zones protégées comme le parc provincial Killbear, les gardes tuaient sur-le-champ tous les massasaugas se trouvant sur leur chemin, par crainte qu’ils apeurent les visiteur·euse·s. En plus d’être persécutés, ils ont vu leurs habitats être fragmentés et détruits par les chantiers routiers et les développements immobiliers. Ils sont aujourd’hui si peu nombreux qu’ils pourraient disparaitre si rien n’est fait pour renverser la tendance.

Richard Noganosh, un ainé de la Première Nation de Magnetawan, communauté ojibwée située sur la rive sud de Byng Inlet, croit que beaucoup de choses ont changé: «Chaque année, quelque chose disparait, mais la plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Je n’ai pas encore vu de pluvier kildir cette année, et il y a très peu de papillons. Ça me fait peur. Tout être a sa raison d’exister. Les serpents ont aussi un rôle à jouer dans le monde.»

Le massasauga joue un rôle essentiel dans la régulation des populations de rongeurs tout en servant de proie aux hérons, aux faucons et aux aigles. «Est-ce que cela résume sa raison d’être?» se demande Glenda Clayton. «Non. Le massasauga est ici chez lui: c’est son habitat. Il fait partie intégrante du paysage.» La retraitée conduit un véhicule électrique orné d’un autocollant sur lequel on peut lire: «Arrêts fréquents — Tortues et serpents.»

Au fil des ans, la biosphère de la baie Georgienne et ses partenaires ont cherché à mettre en évidence la valeur intrinsèque du massasauga en commençant par expliquer de quelle façon on pouvait cohabiter avec lui. La première étape consiste à dissiper les idées fausses quant à sa dangerosité. «Ce n’est pas un animal féroce. En fait, ce n’est qu’une humble créature», soutient Tianna Burke, qui remplace Glenda depuis son départ à la retraite, en septembre 2017. «C’est donc très facile de partager l’environnement avec lui. Ça demande simplement plus de vigilance.»

Pour éviter les morsures, la clé est de regarder où l’on marche et de prêter attention à ce qui nous entoure. Les massasaugas ne sont pas des créatures agressives. Ils misent sur le camouflage et l’immobilité pour échapper à leurs prédateurs. Si l’on s’approche trop près d’eux, ils agitent leur queue. Ils ne mordent que lorsqu’ils n’ont absolument pas le choix. «Ils ont plus peur de nous [que nous d’eux], rappelle Richard Noganosh d’une voix douce. C’est pour ça que le Créateur leur a donné une cascabelle: pour avertir ceux et celles qui ne prêtent pas attention et éviter qu’on leur marche dessus.»

Pour cet ainé ojibwé, le massasauga, en nous rappelant d’être plus attentif·ve à notre environnement, joue son rôle pour la planète. Le serpent est un être protecteur qui nous met en garde contre la surconsommation. «On m’a toujours dit de prendre seulement ce dont j’ai besoin et de laisser le reste aux autres», ajoute-t-il, puis il observe un silence pour laisser la sagesse de ses mots nous pénétrer.

Taylor Kennedy tient Megatron, un massasauga dont la queue a été peinte pour indiquer l’année où il a été trouvé

Fidélité au site

Pour l’heure, les travaux d’élargissement du tronçon de l’autoroute qui traverse la partie nord de la biosphère sont suspendus, car le ministère des Transports négocie avec les Premières Nations qui habitent cette portion du territoire. Les parties prenantes de la biosphère de la baie Georgienne en profitent pour étudier les comportements du massasauga.

Les travaux menés ont déjà permis de collecter des données intéressantes. D’après les études réalisées entre 2012 et 2015 par Ron Black, un sympathique biologiste de la faune qui travaille depuis longtemps au ministère des Ressources naturelles, les spécimens de cette espèce sont extrêmement fidèles à leurs sites d’hibernation et de gestation et ils cherchent à y retourner année après année, même quand on les déplace ou quand un obstacle — comme une route — leur barre le chemin. «Ça montre à quel point l’habitat est précieux. On ne peut pas le détruire comme si de rien n’était», estime le biologiste. Le faible taux de succès de cette expérience (seulement 15,8 % des serpents déplacés ont adopté leur nouvel habitat) laisse penser qu’il faudrait procéder à plusieurs campagnes de relocalisation pour contrer les effets du projet proposé.

 

Le volume croissant de données attestant de l’attachement du massasauga à son habitat naturel pourrait contraindre les écologistes à changer leur façon de faire. Les clôtures d’exclusion, qui empêchent les serpents de retourner aux endroits qu’ils préfèrent, ou les relocalisations de spécimens pourraient en réalité condamner les serpents à une mort lente, car ils chercheront toujours à regagner leurs sites de prédilection.

Des membres du personnel de la biosphère de la baie Georgienne et de Scales Nature Park, un centre voué à la conservation des reptiles et des amphibiens présents sur le territoire ontarien, et des habitant·e·s de la Première Nation de Magnetawan continuent ainsi, avec d’autres, de parcourir le territoire à la recherche des formations rocheuses prisées par l’espèce. À l’aide de longs crochets, ils et elles donnent de petits coups tout autour des pierres jusqu’à entendre le bruit distinctif de la cascabelle. Chaque spécimen trouvé est mesuré, pesé et identifié à l’aide d’un transpondeur passif intégré ou en peignant l’un des anneaux de sa queue. Il est aussi photographié et géolocalisé et il n’est pas rare qu’on lui donne un nom. Meghan Britt, qui a commencé ce printemps à travailler comme technicienne de terrain au Scales Nature Park, a appelé «Megatron» le premier spécimen qu’elle a trouvé, s’inspirant d’une série de noms de Transformers, comme Bumblebee, Ratchet et Starscream.

La biologiste de conservation Tianna Burke examine l’habitat du massasauga qui sera détruit par le projet d’élargissement de l’autoroute 400
Taylor Kennedy, coordonnateur du programme Georgian Bay C.A.R.E.S. au Scales Nature Park, cherche des massasaugas à Port Severn
Alanna Smolarz pèse un massasauga dans une taie d’oreiller pendant que la technicienne de terrain Hope Hill prend des notes

En plus de trouver des stratégies pour atténuer les effets des chantiers routiers, les organismes comme celui qui gère la biosphère de la baie Georgienne cherchent à convaincre les propriétaires de songer à l’espèce au moment de transformer leur coin de paradis. Glenda Clayton croit en effet qu’il faut modifier les pratiques d’aménagement paysager. Elle recommande d’éviter de déplacer les pierres plates — essentielles à la survie des serpents à sonnette — pour planter une pelouse et de se contenter de dégager un chemin étroit permettant de voir où l’on met les pieds. «Laissez le reste tel quel pour les animaux», conclut-elle.

D’après Hope Hill, qui a quitté Six Nations et passe l’été dans la communauté de Magnetawan pour travailler avec l’équipe chargée des espèces en péril, les massasaugas nous montrent comment être de dignes hôtes. «Ils sont ici chez eux, et on doit leur accorder la même attention et le même respect qu’ils nous témoignent en nous permettant de profiter de leur territoire.»

Pour en savoir plus sur les moyens employés par les gens de la baie Georgienne pour atténuer l’impact de l’activité humaine sur les espèces menacées de la région, visionnez l’épisode 5 de Striking Balance (en anglais seulement), une série documentaire originale de TVO.

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