Cet article fait partie du Dossier Nouvelles harmonies

Chapitre 01

Manger l’envahisseur

Quand des espèces invasives ont commencé à décimer l’industrie maritime néoécossaise, les habitant·e·s de deux réserves de biosphère de l’UNESCO ont dû chercher des moyens novateurs de rétablir l’équilibre.

TEXTE Shannon Webb-Campbell PHOTOS Catherine Bernier

Depuis la fin de la dernière période glaciaire, la Nouvelle-Écosse/Mi’kma’ki est un paradis côtier, en particulier pour les Mi’kmaq qui y vivent. Au fil de leur longue histoire, les membres de cette Nation ont tiré parti de l’abondance des produits de la mer, qu’ils ont veillé à protéger et dont ils ont toujours fait un usage durable. Aujourd’hui, avec le réchauffement des eaux de l’Atlantique, de nouvelles menaces se profilent à l’horizon. Deux espèces invasives ont fait leur apparition dans différentes parties de la province : le parasite MSX, qu’on retrouve dans les huitres du lac Bras d’Or, et le crabe vert, présent dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse.

Pour lutter contre ces menaces, les communautés des deux régions ont uni leurs forces et demandé le statut de réserves de biosphère de l’UNESCO. L’objectif de tels sites : promouvoir des solutions qui réconcilient la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité.

La réserve de biosphère de Southwest Nova a été créée la première, en 2001. Elle rassemble cinq comtés situés en bordure de la baie de Fundy et de l’océan Atlantique, et contient de multiples écosystèmes. Quant à la réserve de biosphère du lac Bras d’Or, établie en 2011, elle couvre une vaste étendue d’eau salée au centre de l’ile du Cap-Breton, qui communique avec l’océan par trois chenaux

En adoptant des initiatives innovantes, susceptibles de profiter aux systèmes écologiques et sociaux de leurs régions, les associations qui gèrent ces réserves montrent l’exemple.

Les huitres du lac Bras d’Or

L’aube se lève sur l’ile du Cap-Breton/Unama’ki (« terre du brouillard », en mi’kmaq). J’enfile mon manteau d’hiver par-dessus ma chemise de nuit et je sors siroter mon café en admirant les eaux salées du lac Bras d’Or. Tandis que le soleil pointe à l’horizon, j’observe un grand héron bleu et son petit se nourrir sur le rivage. Je pense aux pêcheur·euse·s mi’kmaq et non autochtones qui sont déjà debout depuis de longues heures. Puis, je me rappelle que les bancs d’huitres du coin sont presque entièrement décimés.

Pour désigner le lac Bras d’Or, les Mi’kmaq utilisent le terme Pitu’paq, signifiant « les eaux qui coulent ensemble ». Les baies, les iles, les chenaux et les estuaires interconnectés qui forment la région ont été creusés dans le grès pendant la dernière période glaciaire. Depuis des milliers d’années, les Mi’kmaq veillent sur les quelque 1 100 km de côtes de cette vaste étendue d’eau et en protègent les abondantes ressources.

En 2002, un parasite appelé MSX (Multinucleated Sphere X) a été détecté pour la première fois dans les eaux du lac Bras d’Or. La maladie est inoffensive pour l’être humain, mais elle est mortelle pour les huitres.

À l’époque, elle avait déjà ravagé les industries ostréicoles de la baie de Chesapeake et du Delaware. Le même sort semblait attendre le Cap-Breton.

« En gros, le parasite empêche l’huitre de digérer sa nourriture, et le mollusque meurt de faim », explique Eileen Crosby, présidente du conseil d’administration de l’Association de la réserve de biosphère du lac Bras d’Or. « Les jeunes spécimens se portent bien, mais, avec le temps, ils finissent par périr. »

L’arrivée du parasite a eu des conséquences particulièrement désastreuses pour les communautés du coin, qui avaient investi beaucoup d’argent dans le développement de l’industrie ostréicole au cours des décennies précédentes.

Les huitres du lac Bras d’Or étaient autrefois livrées dans des restaurants huppés à travers le monde, en plus de constituer un mets local prisé — surtout pendant le temps des Fêtes. Aujourd’hui, la majeure partie des huitres qu’on mange dans la région viennent d’ailleurs. « Le parasite MSX a complètement détruit l’industrie ».

Les huitres occupent depuis toujours une place centrale dans la vie de Thomas Johnson, qui a connu la ferme ostréicole alors qu’il était haut comme trois pommes. Il se rappelle encore les nombreuses personnes qui voulaient travailler à enfiler des coquilles vides sur des ficelles; celles-ci étaient accrochées au quai pour capter les naissains, puis transportées ailleurs, dans des zones plus propices au développement des huitres.

« Ç’a créé beaucoup d’emplois. Mes parents travaillaient dans le secteur; ils étaient payés chaque jour pour le nombre de chapelets de coquilles qu’ils faisaient. Je me rappelle très bien l’odeur des coquilles d’huitres et des coquilles Saint-Jacques », raconte Thomas. Cet homme, dont la langue maternelle est le mi’kmaq, travaille depuis plus de 20 ans avec la Eskasoni Fish and Wildlife Commission, un organisme qui s’occupe de gérer les permis de pêche communautaires et de mener des recherches sur le terrain.

Les huitres qui grandissent dans les eaux saumâtres du lac Bras d’Or ont un poids économique, certes, mais elles jouent aussi un rôle crucial dans l’écosystème local. Elles protègent le littoral de l’érosion, et offrent un habitat à d’autres espèces qui s’en servent comme abris ou s’accrochent à leur coquille.

Plus important encore, elles font office de système de filtration pour l’ensemble de l’estuaire et atténuent ainsi l’effet des polluants de manière significative : une seule huitre peut filtrer jusqu’à cinq litres d’eau par heure.

Ce mollusque n’est pas seulement un extraordinaire agent nettoyant; il constitue également un délicieux superaliment. La chair tendre en forme de poire — dont le gout peut être salé, sucré, voire proche de celui du beurre contient tout plein de vitamines, de minéraux et d’antioxydants essentiels.

Les huitres font depuis toujours partie intégrante de l’alimentation des Mi’kmaq, qui les utilisent aussi à des fins spirituelles et cérémoniales. La ceinture traditionnelle wampum est par exemple composée de perles fabriquées à partir de coquilles d’huitre. Ces dernières peuvent également servir à faire bruler de la sauge, lors de cérémonies de purification par la fumée.

On considère aujourd’hui que le parasite MSX est établi dans le lac Bras d’Or, mais il existe encore certaines zones où la maladie n’a pas été décelée. On ignore si les huitres qui s’y trouvent possèdent une résistance naturelle ou si elles n’y ont tout simplement pas encore été exposées. Face au déclin des populations d’huitres — dû à la surpêche, à la pollution, à la dégradation de l’habitat et, surtout, à l’apparition du MSX —, la Eskasoni Fish and Wildlife Commission s’est associée à Pêches et Océans Canada, ainsi qu’à d’autres parties prenantes, pour produire des mollusques plus résilients.

«L’espèce essaie encore de s’en remettre. La maladie est là pour de bon : elle ne disparaitra pas. Ce qu’on veut faire, c’est accélérer le travail de mère Nature pour obtenir une souche d’huitre qui y résistera. Si on réussit, on pourra contribuer à construire une population saine.»

— Thomas Johnson

La Eskasoni Fish and Wildlife Commission, de même que des ostréiculteur·rice·s mi’kmaq comme Joe Googoo, travaillent d’arrachepied depuis une cinquantaine d’années pour restaurer les populations d’huitres dans d’autres parties de l’estuaire. Pas très loin, dans la baie de Whycocomagh, Joe élève plus d’un demi-million de ces mollusques sur des plateaux flottants submergés à moins d’un mètre de profondeur.

L’ostréiculteur enseigne des méthodes du genre aux jeunes dans l’espoir d’assurer la survie de l’industrie pour les sept prochaines générations. S’il a subi des pertes à cause du parasite, il a aussi enregistré quelques récents succès, notamment avec lesdits plateaux flottants. Les huitres à la surface, qui baignaient dans un mélange d’eau douce et d’eau salée, ont survécu. (Le MSX ne subsiste effectivement pas dans l’eau douce.)

Joe Googoo, Ostréiculteur mi’kmaq

Joe s’efforce, tout comme la Eskasoni Fish and Wildlife Commission, d’adopter la philosophie de l’« approche à deux yeux » (« Two-Eyed Seeing »), de l’Ainé Albert Marshall. Celle-ci consiste à « essayer de prendre les savoirs traditionnels issus du passé, d’y intégrer les connaissances scientifiques d’aujourd’hui et de trouver un équilibre qui profite à l’écosystème », explique Thomas Johnson.

« Les savoirs traditionnels mi’kmaq et les connaissances occidentales font bon ménage, en particulier quand on parle d’ostréiculture », renchérit la biologiste Allison McIsaac.

À titre d’exemple, on sait que les huitres s’installent naturellement dans les herbiers de zostère. Quand les zostères meurent, à l’automne, les mollusques sont ramenés sur la rive et meurent aussi. Or, traditionnellement, les Mi’kmaq recueillaient les naissains d’huitres dans les herbiers et les déplaçaient vers les zones où le mollusque se développe le mieux.

« On travaille avec un grand nombre de personnes qui connaissent bien la région, ajoute la biologiste. Inutile d’aller mesurer la température et la salinité de l’eau pour déterminer s’il s’agit d’un bon endroit quand on sait que ces gens le fréquentent depuis plusieurs dizaines d’années. »

Malgré les difficultés rencontrées, Allison est optimiste. D’après elle, ces mollusques bivalves sont des animaux incroyablement résilients. Après tout, ils ont survécu à la dernière période glaciaire. Avec un peu d’aide, ils devraient aussi survivre à la maladie MSX.

Le crabe vert de Southwest Nova

Le crabe vert est présent en Amérique du Nord depuis les années 1800, mais le réchauffement des eaux océaniques lui a permis de remonter la côte atlantique jusqu’à la réserve de biosphère de Southwest Nova, située à six heures de route au sud-ouest du lac Bras d’Or.

Depuis son arrivée, au début des années 90, le crabe vert décime les fonds marins sous les eaux turquoise du parc national Kejimkujik Bord de mer et bouleverse l’écosystème local.

Il a toutefois fallu attendre 2009 pour qu’on prenne la pleine mesure des ravages dont il est responsable. C’est à cette époque que les employé·e·s de Parcs Canada ont remarqué que certaines sections de la zone littorale s’étaient transformées — ou avaient carrément disparu.

La disparition des herbiers de zostère, qui formaient, sous l’eau, des prairies d’un beau vert clair, constituait le changement écologique le plus flagrant. Les biologistes ont cependant noté autre chose : à marée basse, les bancs de boue étaient jonchés de milliers de coquilles de palourdes. On aurait dit que ces dernières avaient été attaquées par des coupe-ongles.

Pour lutter contre le problème, les employé·e·s de Parcs Canada ont commencé à capturer le crabe vert six mois par année. Chaque jour, ils et elles montaient à bord de bateaux à rames et plongeaient 140 pièges à crevettes modifiés au fond des eaux; chaque jour, les pièges se remplissaient de crabes verts. Plus d’un million d’individus ont été attrapés de cette façon entre 2010 et 2014.

« Les herbiers de zostère sont revenus en force. On a retrouvé 36 % de la superficie qu’on avait historiquement dans le parc Keji Bord de mer », se réjouit Gabrielle Beaulieu, gestionnaire du projet de restauration et de renforcement de la résilience des côtes à Parcs Canada. Depuis cinq ans, la jeune femme travaille avec des étudiant·e·s et collabore avec des parties prenantes pour protéger le varech contre les crabes. En 2017, Parcs Canada a mis sur pied une stratégie ciblée qui permet de contenir l’accroissement de la population : on capture 15 crabes par piège, et on utilise seulement 30 pièges dans une même zone.

Malgré tous ces efforts, le crabe vert n’a pas disparu. Les gestionnaires de Parcs Canada, loin de se laisser décourager, ont décidé de faire preuve de créativité. Ils et elles collaborent avec l’Université McGill pour trouver le moyen de transformer les carapaces des crabes en une sorte de plastique biodégradable, et avec l’Université Dalhousie pour créer un engrais concentré. Mais Parcs Canada cherche aussi à exploiter le potentiel culinaire de l’espèce.

Le long du littoral de l’Espagne et du Portugal, ainsi que dans la Méditerranée, d’où provient le crabe vert, on considère ce crustacé comme un mets de choix.

En Italie, par exemple, les crabes verts capturés pendant la brève période où leur carapace est molle se vendent jusqu’à 40 euros la livre.

Pour faire le moeche ou moleche , on les plonge dans un mélange à base d’œufs, puis dans la farine de maïs, avant de les frire.

Ce type de crustacés n’est pas aussi prisé en Nouvelle-Écosse — du moins, pas encore. Le chef Paolo Colbertaldo, un Vénitien établi dans la province, a ouvert le Lincoln Street Food, à Lunenburg, où il cuisine le crabe vert. Selon lui, le crustacé « goute la mer ». Il en a récemment servi dans une soupe avec des patates douces, en plus d’en avoir tiré une sauce au poisson.

« La mentalité est différente en Italie. Là-bas, on n’hésite pas à cuisiner les espèces invasives », explique le chef. D’après lui, le principal obstacle, en Nouvelle-Écosse, réside dans la difficulté d’attraper « cette petite bête bien agaçante » pendant la période de mue.

Paolo Colbertaldo, chef-propriétaire du Lincoln Street Food

« Je veux faire une soupe de crabe, et la garnir avec un dumpling aux pétoncles ou au maïs et aux champignons sauvages. »

— Paolo Colbertaldo

Lucien LeBlanc, un pêcheur de homards acadien, ne croit pas que le crabe vert aura un réel potentiel commercial vu sa petite taille. S’il reconnait que le crustacé peut servir d’appât au printemps, il aimerait surtout le voir disparaitre. « Sachant que le crabe vert est une espèce invasive qui fait beaucoup de dégâts dans son environnement, je crois que plus on en retirera de l’océan, plus les espèces locales pourront s’épanouir. »

Le pêcheur réclame une solution plus high-tech , comme celle qui est pré – sentement développée à l’Université McGill, à Montréal. Avec les membres de son laboratoire de chimie verte, la professeure Audrey Moores cherche à fabriquer des ustensiles et des gobelets en plastique à partir de la chitine (une sorte de protéine) qu’on retrouve dans la carapace des crabes verts.

L’hiver dernier, ils ont réussi à extraire la chitine du crustacé; la prochaine étape consistera à la transformer en un bioplastique dégradable.

« Si on pouvait se débarrasser de cette espèce envahissante et réussir à en faire un produit plastique qu’on peut utiliser dans une variété de situations, tout le monde serait gagnant — y compris ceux et celles qui tirent leur subsistance de l’océan », ajoute Lucien.

Quelle que soit la solution adoptée, la réserve de biosphère de Southwest Nova est l’endroit idéal pour trouver le crabe vert, pour le meilleur ou pour le pire.

« Chaque réserve de biosphère a quelque chose d’unique », soutient David Sollows, président du conseil d’administration de la réserve de biosphère de Southwest Nova. Mais elles ont aussi toutes quelque chose en commun : un engagement à conjuguer les savoirs autochtones et les approches scientifiques pour préserver la biodiversité et trouver des solutions durables.

Dans les deux réserves de biosphère — celle du lac Bras d’Or et celle de Southwest Nova —, des gardien·ne·s des savoirs autochtones, des chef·fe·s, des employé·e·s de parcs, des écologistes, des pêcheur·euse·s et des membres de la collectivité œuvrent de concert à la protection des écosystèmes pour les générations futures. On ne peut pas revenir en arrière; mais, grâce à des approches collaboratives comme celles-ci, on peut certainement façonner une nouvelle harmonie avec la nature, dans ce monde en constante évolution.

Pour en savoir plus sur la façon dont les savoirs traditionnels mi’kmaq et les connaissances occidentales peuvent s’allier pour restaurer les populations d’huitres dans le lac Bras d’Or, ou sur les moyens novateurs employés par le personnel de la réserve de biosphère de Southwest Nova pour lutter contre la multiplication du crabe vert, visionnez l’épisode 4 et l’épisode 9 de Striking Balance (en anglais seulement), une série documentaire originale de TVO.

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