Du savoir contre de l’espoir

Une transaction pas comme les autres.

Texte — Jean-Daniel Petit
Photos — Julien Robert & Yan Kaczynski

21 décembre 2018, 14 h 32.

« Et voilà, la transaction est maintenant officielle. Félicitations, MM. Côté et Petit. »

C’est comme ça, après des signatures apposées sur de longues feuilles pleines de mots vides, que notre entreprise, BESIDE, est devenue propriétaire de 1 254 acres de terre boisée dans la région de Lanaudière. Selon l’acte notarié, je suis un acheteur et Jacques, un vendeur.

Cette affirmation ne pourrait être plus fausse.

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« En 1803, le township de Chertsey apparait pour la première fois sur un plan préparé par Samuel Holland, grand arpenteur-géomètre de Sa Majesté. »

« Ici, on retrouve la série de Morin avec du gneiss granitique rose, et la série de Grenville avec du gneiss à grenats et… »

« Regarde le pin blanc, Pinus Strobus. Il est majestueux ! Et les roches, ici, la série de gneiss en granitique gris… »

Je ne comprenais absolument rien. Juché sur un quatre-roues en plein milieu du bois, j’avais l’impression d’être dans un cours d’histoire donné par un professeur hyperactif — un croisement improbable entre Yoda et Charles Tisseyre. Unique et attachant, certes.

Des heures durant, Jacques m’a décrit la terre qu’il avait acquise en 1988. Ça avait beau être la quatrième fois que je la visitais, je n’en saisissais pas encore l’ampleur, ni la richesse. Ni la charge émotive : il faut dire que lui a passé autant de temps dans ces sentiers que moi au monde. C’est plus de 30 printemps de bourgeons, d’oiseaux, de truites qui sautillent quand les insectes émergent. Des centaines de grandes pluies, de bordées de neige, de vents violents et de soleils qui se couchent sur les lacs.

Cette terre n’était pas un lot cadastré inscrit au registre foncier. C’était sa vie, ses souvenirs, son rêve. Son «bébé».

« Vous devriez faire des tasses à l’effigie de BESIDE. »

Cette proposition m’a été lancée par un ami dans un bar d’Hochelaga, mon quartier d’adoption. Parce que je doutais fort que nos armoires ou nos fils Instagram aient besoin d’une tasse de plus, j’ai répondu du tac au tac :

« Si jamais BESIDE crée un produit dérivé, ce sera une cabin dans le bois. »

L’idée est sortie de ma bouche comme si je la mijotais depuis des années. La vérité, c’est que je n’y avais jamais pensé. Elle devait dormir à l’intérieur de moi, quelque part entre mes désirs de vie sauvage et ma peur de l’échec. Pourtant, quand j’ai prononcé ces deux syllabes, ca-bin, c’était comme si tous les morceaux du casse-tête s’imbriquaient. Je me voyais déjà là-bas, autour d’un feu, au diapason de la nature ambiante.

Une idée, c’est puissant. Surtout quand elle ne vous quitte jamais.

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Novembre 2017. Mon collègue Nicolas et moi étions en route vers Chertsey, après avoir trouvé sur YouTube, complètement par hasard, une vidéo d’un terrain à vendre. Nous voulions le visiter avant que l’hiver s’installe pour de bon.

C’était la première neige de l’année, les épinettes s’étaient déguisées en guimauves.

À notre arrivée, Jacques Côté se tenait sur le pas de sa maison. Chapeau kaki d’où pendait un capteur de rêves, jean noir et t-shirt long jusqu’aux genoux, à la Kanye West. Tout ça monté sur un homme né dans les années 40.

Jacques avait été notaire à Rawdon, ville voisine de Chertsey, pendant des décennies — le plus coloré de tous —, en plus d’avoir été aubergiste au Rawdon Inn, à la grande époque du disco. Entre les années 60 et 80, il avait voyagé sac au dos, expérimenté une foule de cultures et façonné sa propre vision du monde.

Puis, il était revenu s’installer à Rawdon, l’une des villes les plus diversifiées du Québec après Montréal (on y compte plus de 20 communautés culturelles et autochtones), pour reprendre le notariat. Au fil du temps, il s’était entiché de la forêt mixte lanaudoise, aussi bigarrée que la population locale. Et parce qu’il voyait la nature du Québec et du reste du monde se dégrader, Jacques avait décidé d’acquérir une parcelle de la forêt Morgan, pour la protéger.

En sillonnant le terrain à ses côtés, j’ai compris que j’étais dans un endroit unique au monde, un endroit qui transforme celui qui s’y aventure.

Entouré des milliers de petits détails de la forêt, je me suis surpris à vouloir la protéger et la mettre en valeur à mon tour. Mais aussi à vouloir en faire un lieu où les gens pourraient se retrouver et vivre la nature autrement, dans un cadre qui favorise la déconnexion et la contemplation.

Pour moi qui suis né en Abitibi, la nature a toujours été une source de plaisir indescriptible. En vieillissant, je me suis rendu compte que ce que j’y ressens se compare à ce que l’art, le design et l’architecture éveillent en moi. La nature et la culture parlent ce même langage muet, celui qui vous prend par les tripes et vous ramène à des émotions trop longtemps contenues.

Ce jour-là, le long des sentiers, j’ai imaginé ce que la nature et la culture pourraient nous faire vivre, une fois combinées. Tout est devenu limpide. La destination dont j’avais rêvé verrait le jour, j’en avais la certitude.

Avec les Cabins, j’avais aussi envie de répondre à un besoin répandu : celui de ralentir et de retrouver ses cinq sens. Celui de se rapprocher de la nature et d’embrasser sa nordicité. Celui de conjuguer savoir-être et savoir-faire. Celui de se rassembler collectivement et de se fabriquer de nouveaux récits pour l’avenir.

Jacques et moi avons passé des heures incal­culables à parcourir le terrain, à discuter de la suite des choses, à échanger sur la vie en général, pour nous rendre compte que nos visions étaient identiques, malgré nos quelques générations d’écart.

Il m’a transmis plus d’informations que mon disque dur interne est capable d’en contenir. Depuis, je fais de la place dans ma mémoire pour pouvoir absorber tout son savoir, qu’il continue de me léguer.

Jacques est un Besider avant le temps. Un précurseur, un visionnaire. Quand il a amorcé son pèlerinage il y a 30 ans, tout le monde le traitait de fou. Entretenir la forêt tel un jardin, créer des sentiers pour observer les plus beaux atours de la terre, marcher le long des ruisseaux au printemps, à l’été, à l’automne pour comprendre comment ils respirent… Son mode de vie en synchronicité avec le territoire ne trouvait pas d’écho. Jacques rêvait pourtant d’une chose : que la grande communauté de Rawdon vive en harmonie avec les richesses naturelles de la région.

En 2008, la crise financière a frappé tout le monde, lui y compris. Il a été forcé de considérer la vente de sa terre. Peu à peu, il a perdu foi en son projet, en notre Québec et en l’humanité.

Plusieurs personnes étaient bien sûr intéressées par l’achat. Des entrepreneurs en construction de condos en carton ou de « châteaux de pouliches », comme il le dit si bien. Mais il s’est battu et a conservé son bâton de pèlerin une décennie de plus pour être en mesure de nous léguer ce territoire qu’il chérissait.

«J’ai l’impression que je n’ai plus besoin de lui tenir la main; mon petit bébé va être correct.»

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Dix-huit mois se sont écoulés entre notre première rencontre et la signature de ces longues feuilles pleines de mots vides.

La vérité derrière ce document, c’est que Jacques n’est pas un vendeur, mais un pionnier. En fin de compte, il nous aura légué sa terre, mais aussi son savoir, sa vision et son rêve. Et nous, nous lui aurons transmis un peu d’espoir.

Cet article a été écrit dans le cadre du développement de notre projet BESIDE Cabins.

‬besidecabins.com

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