La vie à la finlandaise

Des entrepreneurs finlandais repensent le mode de vie nordique.

Texte—Gloria Dickie

Photos—Eliane Cadieux & Jean-Daniel Petit

En partenariat avec

Le Nord est un lieu d’adversité qui ne cesse d’évoluer. 

En été et en automne, les Finlandais s’enfoncent dans les grandes étendues sauvages de la Laponie pour cueillir les baies d’un rouge cramoisi avec lesquelles ils cuisineront de délicieuses tartes feuilletées, et pour ramasser les champignons humides qui poussent en grappes sur les troncs des aulnes. L’hiver venu, toutefois, la neige aplanit le paysage et la nature est presque entièrement réduite au silence. Avec leurs sabots, les rennes cassent la croute glacée qui recouvre les délicats tapis de lichens. Les traces de ski nordique créent de jolis motifs sur la surface gelée, comme si une plume l’avait effleurée. La Finlande a été classée à deux reprises en tête de la liste des pays dont les habitants sont les plus heureux, et nombreux sont ceux qui attribuent ce bonheur national à un mode de vie profondément enraciné dans la nature. « La plupart des gens ont accès à la forêt, même ceux qui vivent en ville », dit Aino Paavola, qui habite la minimétropole de Tampere, où elle travaille pour Nokian Tyres. Sa propre maison est à moins de 1 000 pi de la forêt.

Une loi finlandaise, adoptée dans les années 90, affirme le droit de tout un chacun de se promener librement sur le territoire, que ce soit à pied, à ski ou à vélo, et de prendre un bain de nature. À l’inverse, les droits de propriété n’ont aucune valeur ici. L’éducation finlandaise favorise également le développement d’un lien étroit avec l’environnement. Ainsi, les Finlandais sont généralement bien préparés pour affronter les caprices du terrain et de la météo nordiques. Plus d’un tiers de leur territoire est situé au nord du cercle arctique. De novembre à janvier, cette région est plongée dans l’obscurité. Pour supporter cette épreuve, les Finlandais s’appuient sur l’idée de « sisu », un terme évoquant la ténacité et la détermination qui leur permettent non pas seulement de survivre à l’un des hivers les plus froids, les plus sombres et les plus rigoureux de la planète, mais aussi d’en sortir épanouis et plus forts que jamais.

Toutefois, les temps changent. Le Nord se réchauffe et le fragile pergélisol de l’Arctique fond. Les jeunes Finlandais passent plus de temps à l’intérieur que jamais auparavant. Les rennes ont également commencé à disparaitre. Dans ce contexte, des entrepreneurs visionnaires, poussés par leur passion pour la durabilité et la gérance environnementale, réinventent les traditions du pays et mettent à profit leur détermination sans faille pour surmonter les difficultés et préserver le mode de vie nordique.

Nokian Tyres

Garantir la sureté et la sécurité du Nord

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La route de « White Hell » est pavée de bonnes intentions. Malheureusement, elle est aussi recouverte d’une épaisse couche de glace. C’est à Ivalo, à 250 km au nord du cercle arctique, que se trouve le plus grand centre d’essais de pneus d’hiver au monde. L’entreprise finlandaise Nokian Tyres en est le propriétaire et l’exploitant. Les essais qui y sont menés permettent de garantir la sécurité des millions de personnes qui doivent parfois se déplacer dans des conditions difficiles, que ce soit pour le travail ou le plaisir.

En 1934, Nokian a inventé le premier pneu d’hiver adapté aux conditions nordiques, un pneu en caoutchouc avec une chape texturée offrant une adhérence accrue sur les surfaces enneigées, glacées ou boueuses. Près de 50 ans plus tard, Nokian a ouvert le centre d’essais d’Ivalo — surnommé « White Hell », en référence au circuit automobile européen de Nürburgring, parfois appelé « Green Hell » — afin de tester ses produits primés dans des conditions environnementales extrêmes. Dans cette région de la Laponie, on enregistre plus de 200 jours de températures négatives par année. « La Finlande se trouve exactement à la même latitude que l’Alaska », dit Antti- Jussi Tähtinen, vice-président mondial du marketing et des communications chez Nokian. « Quand le sol gèle, la route gèle aussi. On a alors besoin d’un autre type de chape que celle des pneus quatre saisons qu’on utilise ailleurs dans le monde. »

À 68° de latitude nord, les pneus d’hiver sont loin d’être un luxe : ils sont tout simplement essentiels. « Ça peut être dangereux de conduire l’hiver », explique Antti- Jussi. « Mais on doit quand même aller porter les enfants à l’école et se rendre au travail. La vie continue. On doit donc s’assurer que les gens se rendent à destination sains et saufs. »

Le site de White Hell est surréaliste. On y trouve, sous un ciel nocturne teinté de rose, d’indigo et violet, plus de 30 pistes d’essais couvrant une superficie plus vaste que 1 000 terrains de football. Il faut attendre le mois de février pour que le soleil dépasse la ligne d’horizon. L’hiver, des conducteurs professionnels testent plus de 20 000 pneus sur des pistes couvertes de neige, de slush ou de glace. Ils poursuivent les tests jusqu’en mai, quand les variations de température créent des conditions de gel-dégel délicates qui sont particulièrement déconcertantes pour le conducteur lambda. En Laponie, on enregistre, dans une seule journée, des écarts de température allant jusqu’à 40 degrés : si un pneu est efficace ici, cela signifie qu’il le sera n’importe où dans le monde.

« Ce qui fait un bon pneu d’hiver, c’est sa nature prévisible », affirme Antti- Jussi. Les conducteurs ont besoin de savoir que leur voiture peut faire des virages serrés et rouler à une vitesse raisonnable sur des routes parfois peu praticables. Dans les pays nordiques, ajoute-t-il, il n’est pas rare de perdre le contrôle de son véhicule lorsque la route est glacée ou enneigée. C’est pourquoi les essais sont une étape cruciale dans la conception du meilleur pneu d’hiver.

Aino, spécialiste des communications chez Nokian, doit souvent faire confiance à ses pneus lorsqu’elle s’aventure dans la nature pour aller cueillir des baies et des champignons. « Chez nous, c’est tout à fait normal de vivre au milieu de la forêt, à des kilomètres du plus proche voisin. On a donc vraiment besoin d’une voiture. »

Nokian n’est pas seulement le fabricant de pneus le plus septentrional au monde, c’est aussi l’un des plus soucieux de l’environnement. Le manufacturier finlandais encourage d’ailleurs les entrepreneurs à trouver des moyens de protéger les traditions tout en s’efforçant de bâtir un avenir plus durable pour le pays.

« Les Finlandais ont peut-être un peu de ce fameux esprit slave, mais ce sont quand même des gens très pragmatiques », dit Aino en souriant. Elle explique que les pneus à faible résistance au roulement permettent de faire plus de kilométrage avec moins d’essence, ce qui est bon pour la nature. « C’est un geste pragmatique, comme acheter usagé ou vivre dans plus petit. »

Le pneu d’hiver Hakkapeliitta de Nokian est fabriqué à partir de matières premières renouvelables, notamment l’huile de canola et l’huile de pin, qui améliorent l’adhérence du pneu sur la glace, réduisant ainsi la consommation d’essence et les émissions de CO2.

La fabrication de pneus à partir de biomatériaux n’est qu’une des stratégies durables mises en place par Nokian. L’entreprise teste aussi des modèles de pneus pour des voitures électriques autonomes et utilise des panneaux solaires pour alimenter ses entrepôts en électricité. « À cause du climat rude, il n’y a pas grand monde qui vit ici. Cela nous permet de profiter d’un air pur et d’une eau propre », dit Antti-Jussi. «Il est de notre devoir de les protéger.»

Ultima Restaurant

Créer une cuisine locale et durable en s’appuyant sur la techno et les traditions

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Dans le centre d’Helsinki se trouve un restaurant qui offre l’une des expériences gastronomiques les plus insolites de toute l’Europe. Des grillons stridulent dans des bulles de verre suspendues au plafond, des champignons sont cultivés dans le vieux marc de café et des pommes de terre prennent racine dans des tubes aéroponiques. En toile de fond, on entend le clapotis du système hydroponique utilisé pour la culture des algues. Chez Ultima, le concept « de la ferme à la table » est complètement réinventé : la ferme et la table sont au même endroit.

Henri Alén et Tommi Tuominen décrivent leur établissement, qui a ouvert ses portes en 2018, comme un restaurant « hyperlocal » axé sur la durabilité, les traditions et une gastronomie typiquement nordique. Le concept de l’économie circulaire et celui de l’intégration fluide de l’agriculture et de l’urbanité sont profondément ancrés dans la philosophie des deux chefs.

La gastronomie finlandaise est reconnue pour être avant-gardiste, ce qui la distingue de celle de ses voisins. On est loin des simples boulettes de viande. « Les gens qui vivent ici viennent de la Suède, de la Russie, de partout », dit Henri. « Il est important de préserver les gouts et les traditions. On ne peut pas bâtir l’avenir sans d’abord définir le passé. »

Quatre-vingt-dix pour cent des ingrédients utilisés sur place sont produits sur le territoire. Ils servent à créer des plats qui s’inspirent à la fois de la cuisine nordique et internationale, du tartare d’élan au hareng fumé de la mer Baltique en passant par le foie de lapin. Les clients peuvent même manger du grillon : le restaurant fabrique une sorte de papier de riz aux grillons qui accompagne bien l’apéro.

Or, cuisiner exclusivement avec des ingrédients cultivés en Finlande peut être un véritable défi. La saison de croissance est particulièrement brève en Arctique, et il est donc essentiel de recourir aux innovations technologiques pour assurer la production et la conservation durables des aliments. Sans de telles innovations, la dépendance de la Finlande en matière d’importations risque de s’accroitre et la culture nordique, de disparaitre peu à peu.

Il est donc particulièrement remarquable que l’on puisse cultiver des ingrédients frais sur place, toute l’année, alors que les températures à Helsinki plongent régulièrement sous les -20 °C. Henri et Tommi espèrent que ce modèle pourra être exporté.

«Nous vivons dans une région nordique où la vie est rude. Cela veut dire que ce que nous pouvons faire ici peut être reproduit partout dans le monde.»

—Henri Alén

Löyly Sauna

Favoriser l’appartenance à la communauté

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Y a-t-il quelque chose de plus typiquement finlandais qu’un sauna public ?

Jasper Pääkkönen croit que non. « C’est LE truc qui définit les Finlandais. C’est aussi le seul mot finnois que l’on retrouve dans plein d’autres langues », explique l’entrepreneur helsinkien, étirant longuement les voyelles du mot sauna.

En Amérique du Nord, on fréquente le sauna une fois de temps en temps pour se dorloter après une froide journée en ski ou en raquettes. En Finlande, à l’inverse, le sauna est un véritable mode de vie. Cette petite pièce chauffée au bois ou avec des pierres chaudes servait traditionnellement à réchauffer le reste de la maison. C’était aussi, il y a longtemps, un endroit où l’on venait accoucher et, dans certains cas, mourir. La grand-mère de Jasper est d’ailleurs née dans un sauna.

La Finlande compte 5,5 millions d’habitants et 3,3 millions de saunas, soit presque un sauna par famille. « Il est plus fréquent de posséder un sauna qu’une voiture », dit Jasper, un passionné de pêche à la mouche et militant écologiste qui travaille aussi parfois comme acteur (il a joué dans le film BlacKkKlansman, de Spike Lee, en 2018).

Les saunas publics, eux, étaient autrefois beaucoup plus courants en Finlande. Ils servaient de lieux de rencontre et d’échange. « À une époque, on trouvait plus de 100 saunas publics à Helsinki seulement », explique Jasper. Mais avec l’accroissement de la proportion de Finlandais vivant en appartement et la privatisation de l’espace, le rôle des saunas dans la vie publique a décliné.

C’est dans ce contexte qu’est né le sauna Löyly.

Ce chef-d’œuvre du design scandinave a ouvert ses portes à Helsinki en 2016. Il s’agit d’un vaste complexe comprenant deux grands saunas — l’un au bois et l’autre plus traditionnel, à la fumée — qui donnent sur la mer Baltique et qui offrent aux visiteurs l’expérience unique de flotter en pleine mer. Des centaines de personnes visitent chaque jour ces pièces en bois remplies de vapeur, partageant l’espace et leurs histoires. « L’attachement culturel pour le sauna n’a jamais disparu », dit Jasper, l’un des cofondateurs de Löyly, dont le nom évoque la vapeur qui se dégage des pierres chaudes. En vieux finnois, löyly  veut aussi dire « esprit » ou « vie ».

L’entrepreneur espère que des endroits comme Löyly permettront de garder la culture nordique vivante, tant pour les Finlandais eux-mêmes que pour les touristes. « Une séance de sauna est l’expérience finlandaise la plus authentique qu’un visiteur puisse vivre. »

Le peuple finlandais s’adapte aux changements rapides qui touchent la région en développant des innovations uniques. Avec ses pneus d’hiver fabriqués dans le souci de l’environnement, son restaurant qui pratique la culture urbaine et ses saunas qui servent de clubs sociaux, la Finlande attaque de front les difficultés associées à la vie nordique. Ce faisant, le pays inspire le reste du monde.

La vie dans cette région en perpétuel changement n’a peut-être jamais été aussi difficile qu’aujourd’hui. Les températures se réchauffent deux fois plus rapidement dans l’Arctique qu’ailleurs. La météo, comme l’avenir, est de moins en moins prévisible. Cependant, les Finlandais puisent dans les traditions du passé et transmettent les leçons qu’ils en tirent aux générations futures : ils cultivent des aliments simples et durables, favorisent la cohésion sociale et veillent à la sécurité des leurs. Ils ont su définir leur mode de vie en faisant fi de l’adversité, s’appuyant sur le concept finlandais de « sisu » et sur des innovations durables pour protéger leurs traditions et leur culture au cours des années à venir.

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