NUNA

Ce que nous pouvons apprendre de l’inuttitut, une langue taillée dans l’humilité, la poésie et le territoire.

Texte — Juliana Léveillé-Trudel
Photos — Alexi Hobbs

— Elle est en vacances pour deux semaines, nous a annoncé Bobby, le gérant de la municipalité de Quaqtaq.

Il parlait de la responsable du service des loisirs, qui détenait toutes les clés, et surtout celle du local de rangement dans l’école Isummasarvik. Nous en avions besoin pour accéder au matériel qui occuperait les enfants durant le camp de jour : ballons, raquettes de badminton, filets, bâtons de hockey, etc.

J’ai soupiré intérieurement. Trouver une clé, c’était souvent un cauchemar depuis que je travaillais au Nunavik. J’étais déjà en train de déclarer forfait.

— Vous pourriez peut-être demander à la concierge, a ajouté Bobby.

À côté de moi, ma collègue Anne a hoché la tête et m’a fait signe de la suivre. Nous sommes remontées dans le camion. Derrière les fenêtres, le soleil de juin plombait sur la baie gelée sans réussir à la faire craquer. Nous nous sommes arrêtées devant une maison que je ne connaissais pas, tout près de la passerelle qui enjambe la rivière. La concierge était absente, mais son mari a échangé quelques mots d’inuttitut avec Anne avant de revenir avec la clé miraculeuse. Je n’osais pas y croire. Ça n’avait pris que cinq minutes.

C’était en 2015, à mon cinquième été au Nunavik. Si c’était arrivé quelques années plus tôt, j’aurais probablement raconté cette anecdote sur mon blogue, j’aurais fait rire tout le monde en démon­trant comment une tâche très simple peut devenir immensément compliquée, dans le Nord.

Mais devant le vieil homme qui nous tendait les clés, ça m’a frappée : c’était compliqué à cause de moi. Tout ce que j’avais trouvé difficile depuis que j’avais commencé à mettre en place des camps de jour dans le Nord, en 2011, c’était parce que j’essayais de faire fonctionner les choses à ma manière. Fixer les rendez-vous et décider les activités à l’avance. Organiser des réunions quotidiennes. Exiger un engagement à long terme de la part des employé·e·s. Et il y avait un autre problème : je ne connaissais pas assez les gens et la langue. Je ne savais pas qui était la concierge, ni où elle habitait. Je n’aurais pas pu parler avec son mari, qui ne s’exprimait qu’en inuttitut.

Bien sûr, j’avais appris quelques mots, depuis mon arrivée, des choses utiles à savoir quand on travaille avec des enfants : venez ici, assoyez-vous, avez-vous compris, taisez-vous, dépêchez-vous, êtes-vous prêts, arrêtez, attendez, encore, un peu, beaucoup, hier, aujourd’hui, demain, oui, non, peut-être, comment tu t’appelles, quel âge as-tu. On avait joué à Twister, une fois; je connaissais également les parties du corps, les couleurs, la droite et la gauche. Et tous les noms d’animaux. C’était un début, mais pas assez pour échanger avec le mari de la concierge.

Une bonne partie des Qallunaat (Blancs) que je côtoyais chez les Inuit qualifiaient l’inuttitut de « langue impossible à apprendre ». Ça semblait effectivement complexe, avec tous ces q, ces k et ces j, mais j’adorais ces sonorités rugueuses — et, par ailleurs, je n’arrivais pas à me sentir à l’aise avec le sens unique linguistique. À l’inverse, certains de mes ami·e·s suivaient des cours par visioconférence avec le professeur Marc-Antoine Mahieu à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), affilié à la Sorbonne, à Paris. Ils en parlaient tous avec le même sourire béat. En 2016, je me suis inscrite, moi aussi. Je venais de quitter mon emploi pour me consacrer à l’écriture, ce qui signifiait que je ne voyagerais malheureusement plus au Nunavik. Toutefois, j’avais plus de temps, et très envie de me garder un pied dans le Nord en m’initiant à l’inuttitut.

Au premier cours, Marc-Antoine a d’abord pris soin de pulvériser tous nos espoirs. Il s’agissait d’une langue très dépaysante, qui ne s’apprenait pas aussi simplement que l’anglais ou l’espagnol. Acquérir un bon niveau de compétence nécessiterait des années d’étude et de pratique, et, malgré tous ces efforts, il était fort probable que nous n’arrivions jamais véritablement à converser en inuttitut.

Bizarrement, cette perspective peu réjouissante est rapidement devenue sans importance. Petit à petit, je découvrais une langue fabuleuse, immensément créative et pleine d’humour. Une langue qui avait dû inventer toutes sortes de façons un peu farfelues de nommer les éléments de la vie moderne, mais qui décrivait le territoire et les techniques de chasse avec une précision époustouflante.

Qanik, la neige qui tombe.

Aputi, la neige au sol.

Aniu, la neige propre qu’on fait fondre pour avoir de l’eau.

Pukak, la neige cristallisée qui s’effrite.

Masak, la neige mouillée qui tombe.

Matsaaq, la neige mouillée au sol.

 

(Ne croyez pas tout ce qu’on vous dit, par contre : il n’existe pas des centaines de mots pour dire neige.)

Une langue que je trouvais faite pour la poésie, avec ses mots construits et son amour de la répétition. Une langue qui m’apprenait une tonne de choses sur des gens que je côtoyais depuis des années sans vraiment les connaitre.

J’avais répété que les Inuit avaient une conception très libre du temps. Je me rendais compte qu’elle pouvait être aussi structurée que la mienne; elle s’organisait simplement autour d’autres éléments.

La durée de nos mois délimitée par un nombre de jours précis, par exemple, était plutôt déterminée par le comportement des animaux.

Septembre, octobre, novembre : amiraijaut, arnalirnguutivik, natjuijarvik.

Moment où le panache perd son velours. Moment où les mâles sont en compétition pour les femelles. Moment où les caribous perdent leur bois.

Les lieux que j’avais connus sous des noms anglais ou français retrouvaient leur appellation d’origine. J’osais maintenant prononcer Kangiqsualujjuaq; je n’avais plus besoin d’utiliser George River. Je désapprenais la géographie, comme bien des Autochtones avaient dû désapprendre la leur. L’idée même de l’Arctique, notamment, n’existait pas, au départ, pour les Inuit. Ils avaient dû inventer un mot pour s’adapter à la perspective géographique occidentale : Ukiurtatuq. Ce qui est hiver à répétition.

Au-delà du sens littéral des mots, je découvrais également un rapport harmonieux à l’environnement, malgré un climat pouvant se montrer impitoyable. Dans le tout premier dictionnaire de définitions en inuttitut, rédigé en 1991 par Taamusi Qumaq, le Nunavik était décrit ainsi : « Un grand pays occupé par des animaux. » J’admirais cette humilité, cette conscience de partager les lieux avec d’autres espèces et de se trouver, en quelque sorte, sur leur territoire.

C’était peut-être à cause de cette humilité, justement, qu’on ne devait jamais dire de mal de sila. Sila : le temps, au sens météoro­logique du terme. Pour une amoureuse de la neige comme moi, qui n’en pouvait plus de l’éternel chialage contre l’hiver, c’était une bénédiction.

Tous ces mots sur les différentes formes de neige et de glace, sur les techniques de chasse et pêche spécialement conçues pour ce climat nordique démontraient à quel point les Inuit faisaient corps avec leur territoire. Certains font circuler l’idée voulant que les ancêtres des Nunavimmiut se soient retrouvés coincés au nord, empêchés de descendre vers le sud par les Cri·e·s à l’ouest et les Innu·e·s à l’est, mais c’est faux. Au contraire, des recherches ont conclu que les anciens peuples de l’Arctique étaient montés encore plus au nord lors d’une période de réchauffement, vers l’an 1000, car ils ne savaient pas comment survivre sans le froid. Et aujourd’hui, les changements climatiques entrainent des conséquences particulièrement dévastatrices pour les populations du Nunavik et du Nunavut.

Les explorateurs venus d’Europe (tariup akiani : de l’autre côté de la mer) ont vu dans ce qui allait devenir le Canada un immense réservoir de ressources naturelles à exploiter. Nos déboires climatiques actuels résultent directement de cette exploitation débridée, de notre entêtement à faire les choses à notre manière. De cette frontière hermétique que nous croyons pouvoir tracer entre nous et nuna, le grand territoire, alors que nous sommes pourtant intimement liés.

Notre langue navigue dans l’urbanité moderne bien plus aisément que l’inuttitut, mais elle révèle un rapport à l’environnement plus distant, souvent coincé dans l’idée de lutte contre les éléments. Le riche vocabulaire des Inuit ne pourrait-il pas nous inspirer à redéfinir notre relation avec la nature ?

 

Contrairement aux recommandations de l’Office québécois de la langue française, j’ai choisi d’orthographier inuit en respectant les règles de l’inuttitut, et donc de ne pas l’accorder.

Née à Montréal en 1985, Juliana Léveillé-Trudel pratique diverses formes d’écriture : le roman (Nirliit, La Peuplade, 2015), la littérature jeunesse (Comment attraper un ours qui aime lire, Chouette, 2018, coécrit avec Andrew Katz), le blogue et le théâtre. Elle a présenté plusieurs de ses créations théâtrales et littéraires sur scène. En 2018, elle a fondé les Productions de brousse.

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Cet article a été publié dans le numéro 09.

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