«Moins de pétrole et plus de beauté»

Militant et acteur, Marc Donati nous raconte comment, un dimanche, il a préféré aller s’enchainer aux portes du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, à Québec, plutôt que d’aller bruncher en famille chez Cora.

Texte Marc Donati
Illustration David Beauchemin

La fin de semaine du 25 et 26 juillet 2009, mes parents et amis me croient en voyage de hiking dans Charlevoix. En tout cas, c’est ce que j’ai publié sur Facebook — c’est vraiment de la marde, Facebook, je pense supprimer mon compte. Même ma blonde ne se doute qu’à moitié de ce qui se prépare depuis un mois.

La partie qui est vraie dans tout ça, c’est que je suis bel et bien dans Charlevoix, à Saint-Ferréol-les-Neiges pour être exact, dans un chalet avec 16 autres personnes. À 2h30 le dimanche matin, on se lève tous ensemble, on déjeune presque pas, on se regarde dans les yeux sans se parler, on est stressés, mais surtout excités par ce qui s’en vient. Parce qu’aller s’enchainer aux portes du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, à Québec, pour protester contre les coupes à blanc déguisées dans la forêt boréale, c’est pas mal plus énervant que d’aller bruncher en famille chez Cora, mettons.

On sait qu’il n’y a plus de retour en arrière possible, on avait jusqu’à 20h la veille pour choker, mais tout le monde est resté. Le déroulement de la journée a été appris et répété comme une pièce de théâtre, il ne manque plus qu’un public, the show must go on. On prend place dans les fourgonnettes. C’est moi qui conduirai l’équipe B jusqu’au site et qui assurerai le lien avec la gang des communications — un runner, qu’on appelle. Pendant qu’on roule en direction de la capitale, l’équipe A doit s’introduire par effraction dans la cour à bois de l’usine d’AbitibiBowater, aujourd’hui rebaptisée Produits forestiers Résolu, pour y subtiliser l’équivalent de 500 $ de bois de construction. Cette récolte doit être transportée, puis déposée devant les bureaux du Ministère avec la mention Retour à l’expéditeur, question de dénoncer les pratiques douteuses de la compagnie forestière.

Un silence tendu règne dans la fourgonnette qui remonte la 138. La 138 à Château-Richer, c’est la médaille d’argent de la route la plus laitte du Québec, après le boulevard Taschereau. Un mur de la honte de stations-service, de concessionnaires de pickups et de lumières criardes qui cachent l’ile d’Orléans même pendant le jour. Moi, je regarde tout ça défiler en me disant : non, cette fois-ci, je ne fais pas juste te subir, 138, je m’en vais faire quelque chose qui va un peu contre tout ce que tu représentes.

 

Entre les deux sièges avant, le message codé que nous attendons tous éclate dans le walkietalkie : le groupe A a réussi. Nous étouffons un cri de joie. La phase 2 de l’opération peut suivre son cours. À la hauteur de la chute Montmorency, je croise la fourgonnette du groupe C, que je dépasse, après avoir échangé un regard complice avec l’un des passagers. Bon, OK, ce que je vais dire là va peut-être vous paraitre moralisateur, arrogant et beaucoup trop heavy, mais sachez qu’à ce moment, j’ai un aperçu de ce que ressentent les révolutionnaires, les vrais: cette euphorie d’être en groupe pour défendre quelque chose de plus grand que soi, cette conviction d’aller à contrecourant de tout ce qui tourne pas rond dans la société, cette impression de liberté et de contrôle entremêlés, eh bien, je les vis. Excepté qu’au lieu d’aller semer la mort, la haine et la destruction à l’autre bout de la planète, je m’apprête à protester contre le fait qu’on se mouche dans de la fibre vierge, je tente d’aller sauver les tourbières et le caribou forestier.

Une fois devant le Ministère, nos troupes se déploient avec une efficacité redoutable. À 8h30, les fonctionnaires découvrent des inconnus enchainés aux portes de leur lieu de travail ou suspendus en rappel depuis le toit de la mezzanine, une énorme pile de rough déposée sur le trottoir et une bannière d’à peu près 3 000 pi de long sur laquelle est inscrit La destruction se décide ici. Plusieurs d’entre eux nous félicitent de ce coup d’éclat, quelques-uns nous font un doigt d’honneur, un employé tente même d’en découdre physiquement. La police encercle le bâtiment, ne sait pas trop comment nous sortir de là, prend des infos. « Qui a commandité ça? » « Personne, répondons-nous à tour de rôle, Nous sommes ici de notre propre gré. » Le message appris est répété, on nous avait prévenus : on tentera de cibler un individu, de lui faire porter l’ensemble des accusations. C’est manqué. Une foule de curieux s’agglutine. Sur le très calme chemin Sainte-Foy, la circulation est pour une rare fois perturbée. Les médias débarquent, on se fabrique une face longue pour les caméras, c’est ce qu’on voulait, des caméras, en dedans de nous on crie victoire, victoire.

L’action s’éternise. J’accompagne un caméraman et, ensemble, nous multiplions les allers-retours vers le quartier général des communications, dans le Vieux-Québec, « tiens, v’là la cassette » — oui, la cassette numérique, je vous rappelle qu’on est juste en 2009. Vers le milieu de l’après-midi, entre deux courses, j’arrive à franchir le cordon de sécurité pour lancer des barres tendres à mes collègues affamés. Je suis vertement invectivé par un agent de police, la police qui perd de plus en plus patience. Vers 16h, on décide d’embarquer tout le monde. Des 17 militants, je serai le seul à qui on ne passera pas les menottes. Mais la journée n’est pas terminée : il faut que j’aille chercher les amis en prison.

La détention ne dure pas longtemps. Quelques heures plus tard, mes compagnons sortent un à un du poste de police, le poing gauche brandi bien haut. Une petite foule les accueille, ils sont applaudis, ce sont des héros. Dans notre société qui glorifie la liberté individuelle, eux ont fait fi de la leur pendant une journée, au nom du bienêtre collectif. Dans le stationnement du poste de police, c’est déjà le party.

Le soir même, de retour au chalet à flanc de montagne de Saint-Ferréol, nous suivons la couverture médiatique de l’évènement, qui s’avère assez médiocre. On nous relègue en fin de bulletin, on parle un peu des arrestations, pas du tout des revendications. Autour de moi, les visages sont longs, pour vrai cette fois-ci; on est en 2009 et déjà les gens sont écœurés d’entendre parler d’écologie et d’environnement.

On recevra néanmoins une excellente couverture de la radio-poubelle de Québec, qui parlera de nous durant trois jours. Les animateurs chercheront à savoir qui nous a manipulés, brainwashés, si on était au courant du fait qu’on « fermait » des jobs, oui, des vraies jobs. On cherchera à savoir combien de litres d’essence on a brulés pour réaliser notre petite manifestation, parce qu’on sait ben, les écolos… Il y aura des tribunes téléphoniques, des opinions, un ou deux articles, je pense bien. « Sont-ils allés trop loin? Les automobilistes ont été pris en otage pendant 15 longues minutes, vous, vous en pensez quoi, madame? » On nous gratifiera de l’insulte suprême, celle d’être des radicaux, mot réservé à quiconque s’élève désormais contre le beigisme ambiant, en évitant soigneusement de parler de ce qui nous a amenés à poser ce geste. « Est-ce que vous pensez que le Ministère fait bien d’accorder des droits de coupe de plusieurs dizaines d’années à des multinationales qui transforment la matière ligneuse en papier jetable, et le sol dénudé de nos forêts en pot d’échappement pour le méthane? Que pensez-vous de la destruction de nos écosystèmes? Vous, monsieur? Vous, madame? »

Il ne s’est rien passé sur le chemin Sainte-Foy le 26 juillet 2009. Les réactions ont été mitigées dans mon entourage. Elles allaient de l’admiration la plus totale à la colère la plus irrationnelle. « Voir que t’as fait ça! T’as-tu pensé que tu pouvais avoir un casier judiciaire? Pense un peu à ton avenir! Pis de toute façon, ça sert à rien ce que vous faites! » Ça sert à rien ce que vous faites. Celle-là, je l’ai entendue souvent. C’est vrai que c’est beaucoup plus utile de se prendre pour le boutte de la marde parce qu’on n’oublie pas d’apporter sa tasse réutilisable une fois sur deux à la job et parce qu’on achète du brocoli bio suremballé. Bravo, citoyen, le climat et la biodiversité te doivent une fière chandelle! Et moi, j’argumentais, je me disais, c’est quoi, votre problème, je vous demande pas de vous faire arrêter vous aussi, je voulais juste qu’on réfléchisse collectivement à un enjeu pendant quelques heures, je vous écœure même pas pour devenir végétarien, c’est pas ça la question, câlisse. Ça faisait déjà presque trois ans que je militais. Je devenais peu à peu amer et aigri, je ne comprenais pas comment tant de gens intelligents pouvaient être endormis à ce point dans une société aussi riche et éduquée. J’avais de moins en moins d’amour à donner à une humanité qui semble, encore aujourd’hui, déterminée à provoquer sa propre chute, et plus je m’énervais et plus les oreilles se bouchaient, plus les regards se baissaient, plus les pas se faisaient pressants.

Introspection. Méditation. Mon bonheur ne dépend que de moi, à ce qu’on dit, il faut que je trouve un but à ma vie, que je devienne un adulte une bonne fois pour toutes. Se mettre en forme, faire du yoga, bien manger, des omégas-3 surtout, c’est bon pour le cerveau, mais c’est-tu issu des pêches durables, les p’tites gélules d’omégas-3? « On sait pas, répondent les experts, l’étiquetage est vraiment déficient, le consommateur d’aujourd’hui est devant des choix très difficiles, le gouvernement blablabla, l’industrie blablabla. »

Je ne suis plus très dangereux. Je suis devenu père de famille, j’ai un travail respectable, j’ai contracté des dettes, des REER, des cartes de points. Je suis repassé à une quinzaine de reprises sur la 138 pour me rendre à la maison de mes parents dans Charlevoix, c’est un peu plus laitte chaque fois, il y a de plus en plus de concessionnaires et de moins en moins d’ile d’Orléans. Les mots écologie et environnement me tapent sur les nerfs. Ils font partie de la grande cacophonie ambiante, du vide intersidéral de la bonne conscience universelle. La station-service au coin de la rue propose de l’essence écoresponsable; l’allée des savons qui sentent drôle à l’épicerie déborde de produits censés faire du bien à la planète; je ferai même faire mes impôts par Éco Impôt, qui pousse jusqu’à mettre des p’tites plantes vertes en plastique dans sa vitrine.

 

Du temps où je combattais, j’entretenais un certain optimisme. Je nous regarde maintenant avancer sur la mer agitée de notre futur avec un regard typiquement contemporain, fait d’impuissance et d’indignation sourde. Nous faisons la fête sur le pont en jurant de réutiliser nos verres, tandis que la coque fuit et que le capitaine et ses sbires nous font les poches. Il m’arrive cependant de reprendre espoir. Des victoires environnementales, il y en a, et de plus en plus. Je crois que nous n’en parlons pas assez. Juste chez nous dans la dernière décennie, des mouvements citoyens ont réussi à empêcher la construction d’un port en eaux profondes à Cacouna, à bloquer des oléoducs, à fermer la centrale nucléaire de Bécancour, à freiner le développement du gaz de schiste… La plupart des grandes compagnies qui fabriquent du papier de toilette ont maintenant une gamme de produits faits de fibres postconsommation. Tout ça en partie grâce à 17 idéalistes, il y a 9 ans. High Five, l’équipe B!

Il ne s’agit pas de petites victoires ni de petites luttes : celles-ci ont été portées à bout de bras par des citoyens comme vous et moi, épris de justice sociale et écologique au point de sacrifier une certaine qualité de vie. Si Rome ne s’est pas construite en un jour, l’histoire abonde d’évènements radicaux sans lendemain, qui ont pris naissance parce que la population, d’un même corps, souhaitait un changement: la Révolution française, la révolution de Février, la chute du mur de Berlin. Il suffit maintenant qu’un plus grand nombre d’entre nous quittent le paquebot pour gagner le vaisseau des corsaires.

 

Marc Donati a été diplômé de l’UQAM en interprétation théâtrale en 2004. En plus de pratiquer l’art et la pauvreté, il entretient une double vie d’activiste social et environnemental. On lui doit autant un rôle d’assassin dans Un tueur si proche que la réalisation de quelques ruelles vertes. Aujourd’hui, Marc travaille à Postes Canada. Il est facteur, auteur et acteur, ce qui est parfois un peu compliqué.

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