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«On a dit qu’elle avait une tumeur au sein. Je pense plutôt que c’était un pylône dans le cœur.»

À 12 ans, Juliana Léveillé-Trudel apprenait les rudiments de la désobéissance civile aux côtés de sa mère. L’objectif: bloquer la construction d’une ligne à haute tension.

TEXTE Juliana Léveillé-Trudel
ILLUSTRATION Amélie Lehoux

 

Est-ce qu’il ne vaut pas mieux se battre et perdre que de souffrir et de rêvasser en silence?

 

— John Cassavetes

 

Je pense à ma mère à toutes les fois que j’entends un hélicoptère. Vingt ans plus tard, je m’attends encore à la voir surgir en courant avec sa pancarte au bout des bras, comme Don Quichotte à l’attaque des moulins à vent:

«Criminels! Barbares! Vendus! Colonialistes!»

Sa pancarte disait en grosses lettres noires: «Non à la ligne Hertel-Des Cantons!» C’était un message à l’intention des dirigeants d’Hydro-Québec. Ma mère était convaincue que c’était eux, dans l’hélicoptère, en train d’étudier un tracé pour la future ligne électrique. Peut-être. Peut-être aussi que c’était juste la Sûreté du Québec qui cherchait du pot caché dans les champs de blé.

Si vraiment c’était les grands boss d’Hydro, il faut croire qu’ils avaient les nerfs solides; ils ne se laissaient pas impressionner par ma mère en furie. Pourtant, c’était quelque chose, ma mère en furie, plus brulante que n’importe quel feu de forêt pendant la pire des canicules.


***

 

Il n’y a plus personne qui habite la maison où j’ai grandi. On est tous rentrés à Montréal, sauf ma mère. Ma mère est encore là. C’était son idée, d’ailleurs, d’aller vivre à la campagne. Peu de temps après ma naissance, mes parents se sont installés dans un rang perdu entre le canton de Melbourne et le microscopique village de Kingsbury, dans les Cantons-de-l’Est. Kingsbury: même pas 200 habitants, mais je sais pas pourquoi, chaque fois qu’on me demande d’où je viens, il y a toujours quelqu’un qui connait Kingsbury.

Mes parents ont acheté une immense terre au bord de la rivière au Saumon, sur le chemin Granger, qui s’appelle comme ça parce que tout le monde qui habite dessus s’appelle Granger, et que tout le monde qui habite dessus est agriculteur.

Sauf nous autres.

Nous autres, on était juste des gentlemen farmers venus briser la monotonie des boites aux lettres avec notre nom de famille à rallonge. Léveillé… Trudel, parce que ma mère était féministe, alors ses enfants, comme sa boite aux lettres, portaient son nom.

Une douzaine d’années de bonheur bucolique ont suivi notre déménagement dans les Cantons-de-l’Est, les vrais — pas l’Estrie glamour comme Bromont ou Sutton, pas l’Estrie pour le monde de Montréal. La vraie Estrie profonde du fond du rang, avec plus de vaches et de moutons que d’habitants. Et ça, c’était parfait pour nous autres, en tout cas pour ma mère.

Mais notre petite vie tranquille a brusquement été chamboulée en janvier 1998. Janvier 1998, vous vous souvenez? Le monde s’est écroulé, en janvier 1998. Une terrible catastrophe a frappé le Québec de plein fouet et marqué nos vies à jamais: on a manqué d’électricité.

Chez nous, ça a duré une semaine. Sauf qu’ailleurs, comme dans les rangs perdus d’Ulverton, ça s’est étiré sur presque un mois. Quelques jours à Montréal. Et nous autres, les descendants des colons de la Nouvelle-France qui ont bravé le frette à une époque où chauffer la maison impliquait pas mal plus que de tourner une petite roulette sur le mur, nous autres, pas de chauffage, pas de télé, pas d’Internet, on a capoté. On regardait les pylônes pliés en deux comme des cure-dents en se disant que l’Apocalypse, ce n’était peut-être pas si pire comparé à une tempête de verglas.

On se remettait à peine de la crise quand la nouvelle nous est tombée dessus: Hydro-Québec allait construire une ligne à haute tension de 735 kilovolts entre les postes Hertel, en Montérégie, et Des Cantons, en Estrie, pour sécuriser le réseau de transport électrique en vue d’une éventuelle deuxième tempête de verglas.

Hydro-Québec soutenait que c’était urgent d’agir. Le gouvernement de Lucien Bouchard a donc adopté une série de décrets pour autoriser la construction de la ligne sans tenir de consultations publiques et sans réaliser d’études d’impact sur l’environnement — deux étapes pourtant essentielles quand on lance un projet comme celui-là. Deux-cents propriétaires ont été expropriés, dont 50 dans le Val-Saint-François, notre région d’adoption.

Ceux qui avaient le malheur de soulever un doute quant à la nécessité de construire Hertel-Des Cantons se faisaient rapidement attribuer l’étiquette d’enfants gâtés affligés du syndrome pas dans ma cour.

Sauf qu’en février 1998, pendant qu’Hydro-Québec agitait l’épouvantail d’une nouvelle tempête de verglas, on apprenait, grâce aux journalistes du Devoir, que les clients américains de la société d’État exigeaient une ligne de transport supplémentaire pour sécuriser les exportations vers les États-Unis.

Tiens tiens.

Il n’en fallait pas plus pour que les Gaulois du coin se rassemblent et forment la Coalition des citoyens et citoyennes du Val St-François, farouchement opposée au projet. Dans le groupe, il y avait des agriculteurs, des profs, des artistes, des mères de famille, des retraités, des Anglos, des Francos, des gens qui habitaient la place depuis cinq générations et d’autres qui étaient venus se ressourcer à la campagne, des gentlemen farmers avec de vrais farmers.

Certains étaient calmes et pragmatiques.

Mon père. Il voulait se battre avec des mots, des lettres dans les journaux, des pétitions.

Certains étaient enflammés et émotifs.

Ma mère.

Elle voulait se battre avec des pancartes, des barrages routiers, pis un bat de baseball s’il le fallait. Elle était prête à aller jusqu’au bout:

«Là, les enfants, ça se peut qu’on aille en prison, votre père pis moi. Vous irez vivre chez votre tante.»

Elle avait inscrit toute la famille à un cours donné par Philippe Duhamel, cofondateur du mouvement Opération SalAMI, qui s’opposait à la mondialisation néolibérale en prônant la désobéissance civile et la résistance pacifique:

«Parce que l’opposition par voie légale coute cher, et elle sert pas à grand-chose: le gouvernement peut changer les lois de toute façon. Le seul moyen de réussir à bloquer un projet, c’est d’intervenir physiquement sur le terrain.»

Philippe nous a donné des trucs: par exemple, comment être le plus lourd possible si jamais des policiers essayaient de nous déplacer, et du haut de mes 12 ans et de mes 80 livres, je faisais de mon mieux.

Après ça, on a reçu la visite d’un groupe d’Innus de la Côte-Nord qui étaient pas mal habitués eux aussi à se faire marcher dessus par le gouvernement. Alors que nos visiteurs se promenaient sur le bord de la 243 entre Melbourne et Racine pour voir le beau paysage que les pylônes s’apprêtaient à défigurer, ils se sont spontanément avancés sur la route pour arrêter la circulation, comme Moïse séparant les eaux.

Bon, c’est sûr que de bloquer la 243 entre Melbourne et Racine, deux villages qui ensemble ne totalisent même pas 3 000 habitants, ça n’avait peut-être pas autant d’impact que de barrer le pont Mercier. Mais ça a fait son effet, surtout que le premier char qui s’est fait arrêter, c’est un pickup d’Hydro-Québec. Et ça nous a inspirés.

À l’automne 1998, la Coalition des citoyens et citoyennes du Val St-François a bloqué l’autoroute 55, qui relie Sherbrooke et Drummondville, à la hauteur de Richmond. Une cinquantaine de personnes gardaient la barricade, principalement composée de balles de foin et de tracteurs. En plus de ça, on avait installé le quartier général dans une roulotte gracieusement prêtée par l’Association des laboureurs du canton de Melbourne. Mon frère et moi, on s’est fait garder chez ma tante pendant que nos parents découchaient.

Après une trentaine d’heures de blocage, les policiers sont venus avertir les manifestants qu’ils avaient intérêt à décamper, sinon ça risquait de mal finir. Un peu intimidés, les membres de la Coalition ont oublié les conseils de Philippe Duhamel et l’exemple des Innus; ils se sont dit que la meilleure manière de s’opposer à Hydro-Québec, c’était peut-être de contester en cour la légitimité du décret autorisant la construction d’Hertel-Des Cantons.

Ça prenait un avocat. On n’était pas riches. On a vidé nos cochons. Certains sont allés jusqu’à réhypothéquer leur maison. On a organisé des évènements-bénéfices, comme la fête champêtre. Il y avait plein d’activités, à la fête champêtre. Ma préférée, c’était le bingo de la vache. On avait dessiné une grosse carte de bingo sur le sol, et les gens pariaient sur l’endroit où la vache allait faire sa bouse. On s’est payé un avocat avec de la marde de vache.

Le procès a duré des semaines. Finalement, en février 1999, la juge Jeannine M. Rousseau, de la Cour supérieure du Québec, a rendu son verdict:

«Je déclare illégaux, inapplicables et inopérants les huit décrets adoptés par le gouvernement du Québec permettant l’érection de la ligne de transport Hertel-Des Cantons, et j’ordonne à Hydro-Québec de cesser les travaux sur cette ligne.»

On avait gagné.

On était euphoriques.

Pas pour longtemps.

La Coalition avait à peine pu savourer sa victoire que quelques mois plus tard, en juin 1999, le gouvernement du Québec adoptait la loi 42, qui faisait fi du jugement Rousseau et protégeait les infrastructures illégalement mises en place par Hydro-Québec.

Une pensée nous est revenue de loin, quelque chose qu’on avait déjà entendu et qu’on avait tassé dans un coin de nos têtes, une petite phrase qui se répétait de plus en plus fort en faisant de plus en plus mal:

Le gouvernement peut changer les lois de toute façon.

Mais il était trop tard pour s’enchainer aux arbres ou se coucher devant les bulldozers, les vieilles pruches étaient tombées sur les terres des expropriés, les trous étaient creusés, et même si ma mère avait foncé droit sur n’importe quel tank, Tiananmen-Kingsbury, ça n’aurait pas ramené la forêt.

Alors on a retroussé nos manches, on a cassé les tirelires qui ne contenaient plus grand-chose et on est retournés devant les tribunaux pour faire déclarer inconstitutionnelle la loi 42.

Le juge André Denis a rendu son verdict en aout 2001. Il a rejeté notre requête et sommé la Coalition des citoyens et citoyennes du Val-St-François de payer la totalité des frais encourus pour son procès.

À bout de ressources, endettée et la mort dans l’âme, la Coalition a dû déposer les armes et abandonner la bataille juridique.

À l’été 2002, on a annoncé la poursuite des travaux qui étaient suspendus depuis le jugement Rousseau. La construction de la ligne Hertel-Des Cantons s’est finalement terminée en 2004, six ans après la crise du verglas.

En 2004, on a aussi diagnostiqué à ma mère un cancer qui allait l’emporter trois ans plus tard, après une autre rude bataille. Les médecins ont dit qu’elle avait une tumeur au sein, mais je pense plutôt que c’était un pylône dans le cœur. Le grand feu s’est éteint, et on a déposé ses cendres au creux de la rivière qui traverse la terre familiale.

Au bout du champ, derrière la maison de mon enfance, les pylônes me narguent toutes les fois que je reviens. Depuis 1998, l’histoire se répète à l’infini: gaz de schiste, port méthanier, oléoduc. Toutes les fois je ressens la même brulure, et l’envie me prend de courir dans le champ en brandissant la vieille pancarte de ma mère.

Mais d’autres fois, la brulure s’estompe, tranquillement, avec de tout petits gestes. Quand j’apporte mes contenants à l’épicerie. Quand je roule en vélo. Quand je convaincs mon chum de se débarrasser de son auto et d’arrêter d’utiliser du Saran Wrap. Quand la Ville de Montréal engage des moutons pour tondre le gazon dans les parcs.

Tu vois maman, on met finalement en pratique ce que tu prônais déjà il y a 30 ans.

Tu sais, je n’ai pas ton courage, je suis plus du genre lettres dans les journaux et pétitions, comme papa. J’aimerais ça avoir plus d’audace, me suspendre au-dessus d’une rivière pendant 40 jours comme ton idole, Mikaël Rioux, mais j’essaye de faire ma part autrement, j’essaye de faire comme toi, de donner plus que de prendre, à la nature, et aux gens.

Je m’enfonce dans la forêt où nous avons marché si souvent, juste toutes les deux, et je lui raconte tout ça, assise sur une roche au milieu de la rivière au Saumon.

_________________

 

Née à Montréal en 1985, Juliana Léveillé-Trudel pratique diverses formes d’écriture: le roman (Nirliit, La Peuplade, 2015), la littérature jeunesse (Comment attraper un ours qui aime lire, Chouette, 2018, coécrit avec Andrew Katz), le blogue et le théâtre. Elle a présenté sur scène plusieurs de ses créations théâtrales et littéraires et fondé les Productions de brousse en 2018.

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