Elles protègent l’eau

En Nouvelle-Écosse, les Grassroots Grandmothers se sont donné comme mission de veiller sur la rivière Sipekne’katik pour les sept prochaines générations.

Intro & photos—Carolina Andrade

Entrevues—Hannah Martin

Dans la langue des Mi’kmaq, qui vivent depuis des milliers d’années le long du littoral nord-est de l’Amérique du Nord, l’nu est un terme identitaire désignant les personnes qui évoluent en accord avec les instructions originelles du Créateur. Il signifie « le peuple », mais a aussi « un sens plus profond de véritable humanité », précise Michelle Paul, gardienne de l’eau mi’kmaq du district de Sipekne’katik.

La jeune femme collabore étroitement avec les Grassroots Grandmothers, un groupe de militantes mi’kmaq qui ont une singulière vocation depuis sept ans : celle d’incarner la philosophie l’nu en luttant pour protéger la rivière Sipekne’katik (Shubénacadie), menacée par un projet de stockage de gaz naturel.

« Ce que nous faisons en résistant ici, c’est refa­çonner notre avenir, prendre les choses en main, explique-t-elle. Notre survie en dépend. »

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En 2007, Alton Gas a obtenu l’accord de la Nouvelle- Écosse pour stocker jusqu’à dix milliards de pieds cubes de gaz naturel dans des grottes artificielles, à creuser près de la rivière Sipekne’katik. Or, le cours d’eau sert depuis longtemps de source de nourriture et de remèdes, de mode de transport, de gagne-pain et de lieu de cérémonie pour un vaste nombre d’Autochtones du Mi’kma’ki — un territoire incluant toutes les provinces maritimes, de même qu’une partie du Québec et du Maine. Pour créer les grottes, l’entreprise détournera l’eau de la rivière et rincera de grands dépôts de sel souterrains; puis, elle pompera la saumure très concentrée issue de ce rinçage pour la reverser dans le cours d’eau. Au plus fort du projet, jusqu’à 3 000 tonnes de sel dur seront rejetées quotidiennement dans la rivière, et ce, pendant plusieurs années.

Ce plan menace sérieusement l’écosystème naturel, où se reproduisent et vivent des espèces comme le poulamon, le bar d’Amérique, le saumon atlantique (en voie de disparition) et l’anguille. Si l’entreprise va de l’avant, la concentration de saumure déversée dans la rivière sera six fois supérieure à ce qu’Environnement et Changement climatique Canada considère comme nuisible pour la vie sauvage. Le projet menace également les personnes qui habitent ou travaillent à proximité; en effet, il n’est pas rare que les stocks souterrains de gaz naturel causent de graves problèmes. Ces 20 dernières années, des incidents sont survenus dans 65 % des installations d’entreposage situées dans des grottes de sel aux États-Unis. Certains de ces évènements ont entrainé des pertes matérielles catastrophiques, des incendies et des explosions de grande ampleur, des évacuations massives et des décès.

Depuis 2014, les Grassroots Grandmothers exercent donc leur droit souverain à protéger la rivière des dommages que pourrait causer le projet d’Alton Gas.

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Elles se réunissent à proximité du site prévu de stock­age, dans le Treaty Truckhouse, un petit bâtiment construit en vertu de la clause no 4 du Traité de paix et d’amitié de 1752. Celle-ci confère au peuple l’nu la liberté de chasser, de pêcher et de bâtir des maisons de troc le long de la rivière Sipekne’katik. « Nous connaissons le pouvoir des droits que nous confèrent les Traités », affirme Wowkwis Ku’ku’kwes (Madonna Bernard), membre du groupe. « Nous savons à quel point les mots territoires non cédés sont puissants. Ils ont beaucoup de poids dans le système politique, on ne peut pas nous enlever ça. »

En 2017, à la suite d’un appel interjeté par la Première Nation Sipekne’katik pour manquement au devoir de consultation, la Cour suprême de Nouvelle-Écosse a reporté le projet. Deux ans plus tard, cependant, son approbation a été maintenue, avec seulement quelques modifications. La Première Nation Sipekne’katik a donc de nouveau fait appel, et la procédure est aujourd’hui toujours en instance. En 2019, trois membres des Grassroots Grandmothers ont été arrêtées à l’entrée du site d’Alton. Elles y avaient installé une cabane en bottes de paille et résistaient à une ordonnance interdisant leur présence sur ce territoire non cédé. La cabane a été détruite le lendemain, ce qui a transformé ce lieu qui symbolisait la souveraineté en théâtre de discrimination envers des L’nu’k. En mars 2021, la cour Suprême de la Nouvelle-Écosse a ordonné à la province de reprendre les discussions avec la Première Nation Sipekne’katik.

Selon Ingrid Waldron, autrice de There’s Something in the Water, le plan d’Alton Gas relève du racisme environnemental : les projets qui comportent un risque pour l’environnement sont situés de manière disproportionnée sur des territoires habités par une majorité d’Autochtones, de Noir·e·s ou d’autres populations racisées.

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Ces groupes manquent généralement d’influence pour freiner les grandes entreprises et contrecarrer les décisions politiques qui permettent à ces projets nuisibles de se déployer.

Pour ce portrait, la L’nu’skw (femme l’nu) et défenseure des droits des Autochtones Hannah Martin a demandé aux membres des Grassroots Grandmothers quel était leur rapport à l’eau et pourquoi elles se battaient pour la rivière. Leurs réponses sont liées à leur identité de femmes l’nuk, mais leur message s’adresse à toutes et à tous. « Nous voulons que les gens comprennent que ça concerne tout le monde, explique Michelle Paul. Le problème ne concerne pas seulement les Mi’kmaq, mais l’humanité entière. »

À QUOI ACCORDONS-NOUS DE L’IMPORTANCE ?

D’après Michelle Paul, la rivière est à la fois une autoroute et une épicerie pour son peuple depuis des temps immémoriaux. La rivière est sacrée, dit-elle, et protéger l’eau fait intrinsè­quement partie de l’identité des femmes mi’kmaq.

« À quoi accordons-nous de l’importance dans notre société ? En tant que femmes mi’kmaq, nous avons décidé d’accorder de la valeur à l’avenir, à ce qui n’est pas encore né. Nous accordons de la valeur à l’eau, à tous les éléments de la Création qui assurent notre subsistance. Nous accordons de la valeur à cette connexion spirituelle et nous l’honorons. »

—Michelle Paul

SEPT GÉNÉRATIONS

Pour Wowkwis Ku’ku’kwes, défendre ce qui est bon pour notre Terre mère est dans l’ADN des L’nu’k : « Nous ressentons la terre, nous ressentons l’environnement, nous ressentons l’eau et le sol sur lequel nous vivons. » Elle-même nourrit cette connexion en tenant des cérémonies, en faisant des offrandes de tabac, en brulant de l’encens, en priant et en pensant à ses enfants et à ses petits-enfants. En été, elle se rend dans la nature pour respirer l’air et chanter.

« Nous faisons cela pour les sept pro­chaines générations. Nous protégeons sans cesse la Terre mère parce que nous devons le faire. Pour nos enfants et nos petits-enfants. »

—Madonna Bernard

FEMME GUERRIÈRE

Marian Nicholas est une guerrière. Elle a participé à la résistance mohawk à Kanesatake, au Québec, en 1990; puis, avec d’autres défenseur·e·s des terres autochtones, elle a manifesté contre la fracturation hydraulique pour extraire du gaz de schiste à Rexton, au Nouveau-Brunswick, en 2013. Elle se consacre aujourd’hui à aider les autres Grandmothers. « C’est pour ça que je suis là, dit-elle. Je suis là pour faire un feu quand elles en ont besoin. »

« Je viens souvent ici toute seule. J’allume le feu et la petite radio, et je me détends. Je suis une lanceuse de pierres, alors vous me verrez souvent jeter des cailloux dans l’eau. Un de ces jours, l’eau va me les renvoyer à la figure ! »

—Marian Nicholas

QUI JE SUIS

La première fois que Ducie Howe a participé à une manifestation pour défendre la rivière, en 2014, toutes les pancartes étaient déjà prises. On lui a donc dit de s’en faire une. Comme personne n’avait de marqueur, elle a attrapé un gros feutre de bingo dans sa voiture, avec lequel elle a écrit « Je n’ai pas été consultée » sur un carton bristol.

« Je suis une marcheuse d’eau et une gardienne de l’eau. L’eau est sacrée, où qu’elle soit et quelle que soit la manière dont elle circule : en dévalant la montagne, dans les rivières, dans les ruisseaux, dans les lacs, sous terre ou dans l’océan. C’est la même eau qui a toujours été là. C’est la même eau que buvaient mes ancêtres et dans laquelle ils et elles sont né·e·s. C’est la même eau dans laquelle mes enfants sont né·e·s et dans laquelle les générations futures naitront. Quand je rejoindrai mes ancêtres et qu’on me demandera qui je suis et ce que j’ai fait ici-bas, je veux pouvoir leur répondre. »

— Ducie Howe

UN LIEU DE GUÉRISON

Dorene Bernard affirme que le bienêtre des Mi’kmaq est profondément lié à l’eau. Pour son peuple, la rivière a toujours été un véritable cordon ombilical — une source de nourriture, d’échanges, de remèdes, fournissant « tout ce dont nous avons besoin pour vivre ».

« C’est un lieu sacré. Lorsque nous réalisons nos cérémonies au bord de l’eau pour demander à nos ancêtres de nous aider, de protéger le territoire, de nous guider et de nous accompagner, nous prions pour tout le monde — tous les êtres vivants, notre famille humaine, les animaux à quatre pattes, les êtres qui nagent, qui volent, qui rampent, les arbres, les plantes, les roches, toute la création. Nous sommes tous et toutes connecté·e·s. “Msit No’kmaq”, disons-nous : cela veut dire “toutes mes relations”. L’eau guérit. Lorsque nous venons prier, elle nous entend, elle nous sent, elle nous connait. Elle est un remède. »

—Dorene Bernard

POWER OF THE TIDE

La mère de Darlene Gilbert, qui avait survécu aux pensionnats autochtones, est décédée quand celle-ci n’avait que 12 ans. Darlene a à son tour été prise dans les rafles des années 60, quand des milliers d’enfants autochtones d’Amérique du Nord ont été arraché·e·s à leur famille et donné·e·s en adoption à des familles non autochtones. Depuis, Darlene a renoué avec sa culture et participe main­tenant à des cérémonies de l’eau le long de la rivière Sipekne’katik. Elle dit que sa mère se joint à elle chaque fois.

« C’est le pouvoir de la marée, de l’eau, qui est spirituel. Quand je suis ici en pleine nuit et que je sens ce grondement, c’est toute la Treaty Truckhouse qui gronde. J’ai l’impression qu’elle s’écroule, je dois me lever pour aller voir. Après, seulement, je peux dormir. C’est bizarre. C’est la connexion spirituelle avec l’eau. »

—Darlene Gilbert

Carolina Andrade est une photographe et rédactrice canadienne d’origine chilienne installée à K’jipuktuk (Halifax, Nouvelle-Écosse). Elle braque son regard sur les histoires qui nous invitent à la compassion et nous rappellent que nous sommes toutes et tous des êtres vivants. Elle collabore notamment avec le Globe and Mail, CBC et Maclean’s.

 

Hannah Martin est une L’nu’skw de Taqamiju’jk, Mi’kma’ki. Elle est membre de la Première Nation We’kopekwitk (Millbrook), et a travaillé avec et pour des populations autochtones à l’échelle locale, nationale et internationale. Elle continue de faire vivre les savoirs et les traditions mi’kmaq avec beaucoup de fierté et d’humilité.

Numéro 10

Cet article est tiré de notre plus récent numéro Nos transformations

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