Corps célestes

Longtemps, Michel Lemelin a tenté d’entrer dans une case — celle du genre masculin — qui n’était pas du tout la sienne. Heureusement, il y avait l’obscurité, les étoiles et leurs infinies possibilités.

Texte—Michel Lemelin
Photos—Simon Émond

J’ai toujours préféré l’obscurité à la lumière. Celle des univers peu fréquentés; celle des idées qui, du chaos, font jaillir de fulgurants éclairs; celle des propositions artistiques singulières qui nous permettent de nous projeter au-delà du sens commun. Aussi, quand on a annoncé la chute accidentelle de la chanteuse et productrice queer SOPHIE, marcher dans la forêt enfouie sous un tapis de neige en écoutant « Pretending » en boucle me semblait le meilleur moyen de commémorer sa disparition — alors qu’elle cherchait simplement, parait-il, à s’approcher des étoiles.

Dès l’enfance, la noirceur a été l’un de mes principaux refuges.

La noirceur des placards, d’abord, d’où l’on sort par soi-même lorsqu’on a de la chance, ou d’où l’on est chassé·e lorsque des gens trouvent amusant de le faire pour nous, avec toute la souffrance qui en découle. Mais, surtout, la noirceur de la nuit, qu’elle soit polaire ou estivale, bouchée par les tempêtes de décembre ou toute scintillante des étoiles de juillet.

De tous les endroits que je fréquentais dans mon Saguenay natal, les grands champs agricoles, coiffés par la Voie lactée, étaient donc mes seules véritables retraites. Je pouvais m’abandonner entièrement à leur obscurité, sans avoir peur d’être jaugé·e, évalué·e, discrédité·e parce que je n’arrivais pas à intégrer sans débordement la case qu’on imposait depuis des siècles aux personnes qui, comme moi, étaient venues au monde avec un sexe pendu entre les jambes.

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Bien sûr, la chaleur des maisons ancestrales avait été parfaitement rassurante dans ma petite enfance. Il y avait celle de ma grand-mère maternelle, avec sa vaste cuisine où pouvaient s’entasser facilement les nombreux membres de ma famille, et celle de ma grand-mère paternelle, parfumée par les tartes, les soupes et les galettes qu’elle enfournait avant de retourner à ses travaux de couture. Ce qu’on m’y demandait me semblait en parfaite harmonie avec mon petit être : couper des triangles d’étoffe pour la courtepointe, manger des gâteaux roses, rouler de la pâte, plonger dans des montagnes de manteaux de fourrure qui sentaient bon le cosmétique. Ces espaces investis par les femmes — mais, je le comprendrais plus tard, conçus pour satisfaire les hommes — m’ont longtemps offert le seul point d’ancrage que j’avais avec le monde.

Puis, un jour, on a décidé que le temps de mon enfance était révolu et que mon féminin, concept que j’utilise à défaut de trouver une meilleure expression pour définir ce que j’étais fondamentalement, mon féminin, donc, devait absolument être anéanti.

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Aussitôt, ces lieux familiers se sont transformés en arènes où j’avais le sentiment d’occuper la position centrale, celle d’un animal qu’on traque. Il me semblait que tous les regards de ma famille étaient posés sur moi, qu’elle se tenait prête à se moquer ou à me punir pour un geste trop délicat ou un intérêt trop soutenu pour un bâton de rouge à lèvres ou une mallette de Barbie. De maternels et accueillants, ces espaces étaient devenus ceux de la contrainte, ceux qui exigeaient désormais que je me surveille sans relâche, que je retienne chaque geste, chaque posture, chaque parole et, surtout, chaque éclat de rire. Il ne fallait pas qu’ils me trahissent et effraient, dérangent, profanent l’ordre du monde auquel ma famille, comme toutes les autres familles que je connaissais, adhérait sans la moindre variation; toute mon attention consacrée à jouer un rôle de pure composition.

Quant aux lieux où évoluaient presque exclu­sivement les hommes, ils ne m’intéressaient que lorsqu’ils étaient déserts, quand je pouvais m’y glisser sans avoir à accomplir ce qu’on y attendait de moi, assigné garçon à la naissance, dysphorique dans ce genre. Je ne savais pas les habiter comme mon père et mes oncles, encore moins comme mes cousins ou les garçons de mon âge au séminaire — espace maudit entre tous.

Là-bas, chaque endroit, de la cafétéria au gymnase, en passant par la salle de classe et la cour où nous attendait l’autobus, exigeait qu’on y interprète un genre qui, violemment, n’était jamais le mien.

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Et, encore aujourd’hui, dans la plupart des espaces conçus pour qu’on s’y fréquente, cette exigence à performer l’un des deux genres « inaliénables » reste perceptible.

Il y a trois ans, avec mon adelphe de création, Simon Émond, photographe établi·e à Métabetchouan, nous nous sommes lancé·e·s dans une aventure sociale et artistique qui allait profondément nous transformer. Nous voulions faire entendre et faire voir des personnes queers de notre région, témoigner des réalités vécues par les gens de notre communauté, nous qui avions fini, sous la pression sociale, par nous considérer de façon définitive comme deux hommes cisgenres et homosexuels. Mais, lentement, au fil des rencontres avec une trentaine d’êtres humains parmi la centaine qui avait répondu à notre appel, l’image que nous nous faisions de nous-mêmes a volé en éclats.

Cette déflagration nous a renvoyé·e·s· à un autre effondrement historique : celui de la révolution copernicienne du 16e siècle, révolution précédée par les sacrifices de Giordano Bruno, mené au bucher pour avoir affirmé que le Soleil n’était qu’une étoile parmi d’autres, et la censure de Galilée, qui, après avoir déclaré que la Terre tournait autour du Soleil, a été déclaré hérétique par l’Inquisition. Cet évènement scientifique allait mettre fin à une idée supposément universelle et indiscutable, voulant que la Terre fût le centre de la création et que tout le reste dût nécessairement lui être assujetti.

Ainsi est apparu le fil conducteur de notre projet, Rebâtir le ciel : l’envie de défendre l’idée que, de la même façon que nous avions longtemps cru être le centre de l’Univers, notre entêtement à confiner toute l’humanité dans l’un des deux genres était aussi illusoire que stérile.

Cette hypothèse artistique ne sortait pas de nulle part. Elle venait des souvenirs de mon enfance et de mon adolescence, dans les années 70 et 80, alors qu’il n’y avait aucun média social permettant aux gens comme moi de se retrouver. Une époque pas si lointaine où le mot queer était encore une insulte socialement légitime, et qui, après le rire de celles et ceux qui vivaient sereinement — du moins en apparence — avec le genre qu’on leur avait assigné à la naissance, engendrait une solitude et un malêtre, voire une honte.

Comme peut-être pour SOPHIE, c’est lorsque je levais les yeux vers l’immensité de la voute étoilée, lorsque mon corps retrouvait les ténèbres pri­mordiales, que j’avais le sentiment d’être enfin à la maison.

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En comparaison avec les constructions humaines, standardisées la plupart du temps par des hommes pétris de privilèges, l’espace reste pour moi un lieu insaisissable, dont nous ne connaissons presque rien des limites. Un lieu fluide qui n’a que faire de nos certitudes et de notre obsession stérile à fixer les idées et les choses afin de mieux les dominer. Un lieu de perpétuelles transformations, de cataclysmes, où de nouvelles formes émergent des ruines de celles qui les ont précédées, pour, littéralement, rebâtir le ciel.

Et c’est exactement ce que notre travail de créateurices a provoqué en nous : après la destruction de nos convictions à l’égard de notre genre et de notre désir, Simon et moi nous sommes retrouvé·e·s devant une multitude de possibles. Nous sommes désormais des êtres fluides, le seul état qui nous donne accès à un futur, à un « Whole New World ». ■

Après s’être investi·e dans une pratique multidisciplinaire au cours des années 90, Michel Lemelin a quitté le monde de l’art contemporain. En 2016, à la suite de sa rencontre avec Simon Émond, iel est revenu·e à la création en privilégiant la littérature. Rebâtir le ciel est leur première collaboration à compte d’auteurices.

Nos transformations

Cet essai visuel est tiré de notre numéro 10.

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