Celle qui avait du plaisir

L'autrice et humoriste Catherine Ethier réfléchit aux pouvoirs du plaisir et du rire au milieu des périodes les plus sombres.

Texte — Catherine Ethier
Photos — Alma Kismic

Au creux des bois de BESIDE Habitat, dans Lanaudière, le calme attendait Catherine Ethier. Pinceaux en main, elle a savouré cette suspension du temps, s’accordant l’espace pour réfléchir aux pouvoirs du plaisir et du rire au milieu des périodes les plus sombres.

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Oh, là là. La boulette.
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Quelle formidable façon d’amorcer un texte. Pendant les deux années que nous venons de traverser, j’ai passé beaucoup de temps en position statique. De longues, longues heures-journées-bon-d’accord-mois. Je suis loin d’être spéciale, j’en conviens.

Au début, c’était les après-midis baignés d’espoir, en position sirène sur mon beau sofa de cuir, à embrasser cette nouvelle perspective de temps. Ce temps que je n’avais jamais eu. Cette poche d’air miracle pour faire le point, le ménage du garde-robe, essayer cette recette de cipaille, peinturer le portique en rose dragée et avoir de grandes idées à flanc de montagne, brise printanière au béret.

Cette perspective de temps si exquise s’est toutefois peu à peu transformée en lente calcification de l’essentiel de tous mes sens. Un par un. Sans crier gare ni laisser de papier collé sur ma porte d’entrée. Prenez des notes, il s’agit là d’un fort joli conte pour enfants, une lecture hop-la-vie.

Et donc. Il est ici question de boulette parce que ce n’est que tout récemment que j’ai constaté qu’au fil des mois, des spectaculaires remontées, des victoriettes aux petits drapeaux brodés de «enfin!» suivies de volcaniques retours à la case départ, je me suis perdue. Complètement. Sans le savoir, comme un mauvais programme à Canal D. C’est vrai.

 

J’ai beau régulièrement hurler «Marco!» dans les allées d’épicerie pour voir si je ne retontirais pas près des rutabagas d’un franc «Polo!», mais rien.

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Cathie est partie. Du moins, celle d’avant.

Celle qui avait du plaisir.

Quels pouvoirs voulons-nous ?

Cet article est tiré de notre plus récent numéro.

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Un niveau disproportionné de plaisir
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Et c’est étrange, parce que mon métier, c’est de me faire aller les bras dans les airs, de m’affuter le sourcil en accent circonflexe et de dire des affaires, mais surtout, c’est de faire rire.

Ce n’était pas planifié, c’est juste arrivé. Comme ça. Depuis toute petite, le rire est le menu moyen que j’ai trouvé de ne pas mourir. Mourir de peur. Mourir de honte. Mourir de croiser Jean Leloup dans la file d’attente au Pharmaprix au moment d’acheter un balai Oscar et de ne pas savoir quoi lui dire (son rêve le plus fou étant de se faire interpeler à la pharmacie par une inconnue aux pupilles dilatées).

Et au cours de ces deux années de pandémie, je me suis donc déployé le missile hilare en toutes directions. Tirs à volonté (je déteste cette métaphore de guerre, j’y mets fin immédiatement), ronds de jambes funny tous azimuts pour faire diversion de l’horreur et de l’incertain, chroniqueuse radio en direct du salon de mon désarroi. Rien n’a paru, ça, non! C’est que cette femme formidablement drôle sait y faire, le moment venu de paraitre démesurément FUN.

Bon; savoir (parfois) faire rire autrui est cette chance dans laquelle ma fée marraine avec un drôle de ti-cass et une baguette brillante m’a saucé le talon quand je suis née. Je dirais qu’en cas de violation de domicile, j’aurais plus de chances de m’en tirer en imitant Depardieu avec un paquet de jambon  Forêt-Noire sur la noix que d’un franc coup de parapluie derrière la tête de mon assaillant (je vous avais prévenu·e·s; j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir depuis deux ans).

Alors quand la formidable équipe de BESIDE m’a brandi The Power of Fun de Catherine Price (un ouvrage sur l’essence du plaisir, le vrai) en me demandant de m’ouvrir sur cet élan naturel que j’aurais vers la légèreté de la rate qui se dilate ou, disons, vers ces lieux sécuritaires, loin de la fureur des hommes et de leurs nouvelles de merde, où je me suis réfugiée chaque jour lors des 12 derniers mois et dont j’ai religieusement partagé le nectar sur les réseaux sociaux, je me suis dit: mais bien sûr!

Évidemment. Le plaisir, ça me connait. Il en traine par poignées dans ma sacoche.

Voyez cette vidéo de corgi en talons hauts aux merveilleux pantaloons de fourrure caramel qui danse dans les rues de San Francisco; n’est-ce pas, que cette vidéo est très drôle? Je vais la partager immédiatement, ça nous fera 15 secondes de moins à passer dans ce monde terrifiant.

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Eh bien, la boulette, c’est un peu là qu’elle est arrivée. Ou plutôt, qu’elle s’est confirmée; parce que cette terrible pensée m’habitait depuis quelques mois, déjà. J’ai d’ailleurs dû m’allonger plusieurs fois au sol au fil de ma lecture pour compter jusqu’à dix, me redonner une contenance et en venir au constat suivant: je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai VRAIMENT eu du plaisir. Où j’ai ri à m’en fendre la glotte. Pas de brassière. Bras déployés dans les lucioles.

Je crois même avoir oublié comment avoir du plaisir.

Tout est planifié
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Parce que quand Catherine Price aborde la question du plaisir, elle ne parle pas de cette soirée à regarder un vieux DVD de Patrick Huard avec un petit vin orange et des pinottes salées. Elle parle du plaisir pur. De ces moments électriques, rares, d’abandon et d’exubérance entre ami·e·s où l’on en oublie le nom de notre mère. Où le visage nous élance et les abdos nous rappellent leur existence à force de rires, de ruissèlements de larmes et de corbeilles de fruits sur le crâne, où, finalement, on redevient gamin·e·s, l’espace de ce moment béni durant lequel le temps s’arrête.

Où matante Huguette joue au miniputt avec son dentier (j’ai aussi découvert qu’il n’y aurait pas d’équivalent au mot fun. Alors désolée pour le plaisir qui, je vous le concède, sonne un peu comme un après-midi de catéchèse à Joliette). Ces moments-là n’arrivent que rarement. Ils sont inouïs. Précieux. Et ce qui est encore plus bête, c’est qu’ils ne se prévoient pas. Enfin, pas vraiment. Et pour couronner ce drôle de gâteau, Catherine Price est formelle: le fun, le vrai, se doit absolument d’être vécu avec une autre personne. Vous l’avez senti, l’os?

À force de masques, de sprays antibactériens, de distanciation, de stupeur et de tremblements, j’ai bien peur d’avoir perdu cette notion de spontanéité propre au plaisir avec l’autre. Propre au partage. À cette rencontre inopinée. Tout est planifié, tout est on hold, avec possibilité d’annulation sans préavis. Tout est prodigieusement risqué.

How are we supposed to live, laugh, love in these conditions?

Je l’ignore.

Le plaisir, ça se partage
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J’entre donc à l’instant en phase de réhabilitation au plaisir. À l’abandon. À la serviette de table swignée en hélicoptère au-dessus de la tête lors d’un souper au Pacini (commençons par les petites choses).

Moi, c’est de peindre des oiseaux à l’aquarelle qui m’a tenu la tête hors de l’eau pendant cette étrange croisade virale. Je croyais avoir trouvé. Avoir renoué avec l’essentiel. Le plaisir, même. Je me trouvais fortiche. Mais jamais je n’ai ri, pliée en deux, comme je l’ai fait au salon funéraire avec mon ami  Jean-Michel parce qu’on avait apporté la mauvaise clé USB et qu’on diffusait les photos de voyage du voisin de mon grand-père au lieu du beau montage qu’on avait préparé. Un long PowerPoint de pur·e·s inconnu·e·s au-dessus de l’urne de Guy. Je ne me souviens pas d’avoir pleuré de rire comme ça dans toute ma vie. De ressentir pareille ivresse.

Même devant 10 000 personnes qui s’esclaffent à la place des Festivals. Même devant La cage aux folles. Même en m’achetant de nouvelles bottes mauves (elles ont une drôle de tête).

Le fun est en ceci magnifique (et tragique) qu’il ne se vit qu’avec l’autre. Et pour ça, faut envisager de débarrer la porte.

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Je vais commencer par entrouvrir une fenêtre. Après, on verra (et dans le meilleur des cas, des oiseaux entreront pour me nouer les cheveux de jolis rubans et ça fera de bonnes stories).

La bise.

Catherine Ethier est une autrice, chroniqueuse radio et humoriste (quand elle a le courage d’en enfiler les culottes) qui tente humblement de réfléchir sur son époque, coiffée d’un ananas et d’un peu de naïveté.

 

BESIDE Habitat, c’est un milieu de vie capable de nous reconnecter à la nature. C’est un endroit où le vagabondage est récompensé par des discussions inattendues ou le passage d’un porc-épic. Si, comme Catherine, vous avez envie d’entrouvrir la fenêtre et d’entendre les oiseaux chanter, vous savez où nous trouver.

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