La vraie valeur de la mode éthique | BESIDE

La vraie valeur de la mode Ă©thique

La mode peut-elle être à la fois éthique et accessible? Pour Mackenzie Yeates et les deux autres cofondateurs de KOTN, la réponse est oui — et voici comment.

Texte—Tayo Bero
Photos—KOTN

À la base, le concept qu’avaient imaginé les fondateur·rice·s de KOTN était simple: fabriquer, de manière éthique, un t-shirt de bonne qualité qui ne coute pas 100 dollars.

C’était loin d’être gagné d’avance. Avant la pandémie, l’industrie de la mode générait 2,5 billions de dollars de revenus chaque année — des profits qui résultaient en partie de l’exploitation des travailleur·euse·s du textile et d’un mépris total de l’environnement. Si les employé·e·s du secteur sont souvent sous-payé·e·s et surchargé·e·s, les droits de la personne sont régulièrement bafoués dans les usines et les exploitations agricoles qui desservent l’industrie.

Cette situation est exacerbée par l’appétit insatiable des consommateur·rice·s pour la mode éphémère et les vêtements bon marché, qui ne peuvent qu’être produits dans des conditions contraires à l’éthique.

Des efforts ont été faits pour résoudre ces problèmes persistants. En 2016, l’engagement sur la transparence, ou « Transparency Pledge » — qui compte aujourd’hui des milliers de signataires —, promettait de rendre imputables les entreprises du secteur de la mode en publiant notamment les noms et les adresses des ateliers où elles s’approvisionnaient.

Cela n’a cependant pas mis fin aux abus, en particulier dans des pays comme le Bangladesh et la Chine, où sont installées les usines qui fournissent certaines des plus grandes marques de vêtements au monde.

C’est ce système qu’ont voulu réformer Mackenzie Yeates et les deux autres cofondateurs de KOTN, Benjamin Sehl et Rami Helali.

Leur objectif: tenter l’impossible en créant une chaine d’approvisionnement entièrement traçable, de la plante au t-shirt.

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Avant de lancer l’entreprise, en 2015, le trio a passé des mois sur le terrain, en Égypte, à mettre sur pied un réseau de cultivateur·rice·s, de distributeur·rice·s et de fabricant·e·s de coton. Le réseau en question s’est élargi depuis; il compte maintenant des milliers de travailleur·euse·s qui filent, teignent, coupent le tissu, puis assemblent les vêtements de la marque en Égypte, au Portugal et en Irlande.

KOTN, qui détient la certification «B Corp», est allée à contrecourant du statuquo qui prévalait jusque-là dans l’industrie et s’est fait un nom en tant qu’entreprise championne de la mode éthique. Ses fondateur·rice·s espèrent qu’elle incitera d’autres marques à lui emboiter le pas. J’ai parlé avec Mackenzie dans les bureaux torontois de KOTN, en mars dernier.

Deux producteurs de coton dans le delta du Nil.

 

 

On utilise le terme durable à toutes les sauces. À quels enjeux de l’industrie de la mode souhaitiez-vous vous attaquer en créant KOTN?

C’est bien le problème: il ne veut plus dire grand-chose. Tout le monde l’utilise! Chez KOTN, notre véritable objectif est de créer des communautés durables au sens où les personnes avec qui nous collaborons sont au cœur de nos préoccupations. Nous voulons nous assurer que nos activités ont le moins de répercussions possible sur les environnements dans lesquels elles vivent.

Nous construisons aussi des écoles dans les régions agricoles d’Égypte où nous travaillons. L’idée est de donner aux gens les outils dont ils ont besoin pour poursuivre leurs activités et faire progresser leur communauté au lieu de leur faire la charité.

Peux-tu nous expliquer en quoi consiste la traçabilité dans le contexte de la chaine d’approvisionnement?

C’était beaucoup plus facile au départ, quand on fabriquait seulement des t-shirts. On allait dans les villages, on rencontrait les cultivateur·rice·s et on apprenait à les connaitre, puis on tissait des liens avec les personnes chargées de la distribution du coton. On savait précisément de quelles exploitations provenait la matière première.

L’idĂ©e, c’est d’assurer ensuite un suivi Ă  chaque Ă©tape de transformation de la matière: la filature, le tissage, la teinture et l’assemblage. – Mackenzie Yeates

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Le plus souvent, la transparence dont se vantent les entreprises du secteur ne concerne que l’assemblage — mais ce n’est rien de révolutionnaire.

Il n’est pas rare que les pratiques qui contreviennent aux principes éthiques aient cours avant l’assemblage, en particulier à l’étape de la culture du coton ou de la teinture. Pour nous, donc, la priorité est de connaitre les gens avec qui nous travaillons et de nous assurer que leur manière de faire respecte nos critères.

NUMÉRO 14

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DÉCOUVREZ

Comment avez-vous réussi à établir un premier contact avec les producteur·rice·s avec qui vous collaborez maintenant en Égypte?

Je n’aurais jamais pu y arriver toute seule. Rami, l’un de mes partenaires d’affaires, est égyptien. Il est né au Caire et il parle arabe. Il a contacté des personnes qu’il connaissait dans le pays — des membres de sa famille, entre autres —, qui l’ont mis en relation avec des habitant·e·s des villages.

Son grand-père maternel était originaire de l’une de ces bourgades. Nous sommes allé·e·s sur place et avons commencé à parler aux gens.

Dans certains cas, ces relations peuvent quand même être fondées sur l’exploitation. Comment faites-vous pour vous assurer que ça n’arrive pas?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que ça n’arrivera jamais. Après tout, notre entreprise se développe, et nous manquons de visibilité dans plusieurs secteurs. Mais nous croyons fermement à notre présence sur le terrain, au fait d’avoir une équipe sur place, surtout en Égypte.

Nous avons donc un bureau au Caire, ainsi qu’une équipe chargée de se rendre dans les usines et les exploitations agricoles, d’entretenir les relations et de vérifier les certifications. Ça permet à une petite entreprise comme la nôtre de garder un certain contrôle sur la façon dont les choses se déroulent.

D’après toi, combien en coute-t-il de plus à KOTN pour fonctionner de manière durable?

Je ne peux pas donner de chiffre exact, mais je peux dire qu’un t-shirt ne devrait pas couter la même chose qu’un sandwich.

Or, de nos jours, on peut facilement payer un t-shirt beaucoup moins cher qu’un sandwich. C’est inquiĂ©tant quand on pense Ă  toutes les personnes qui ont travaillĂ© Ă  sa confection et aux endroits du monde oĂą il est passĂ©. – Mackenzie Yeates

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J’estime que nos prix reflètent ce que nous pouvons offrir de mieux à notre clientèle en maintenant un certain niveau de qualité.

Comment l’industrie de la mode tient-elle compte du fait que, pour beaucoup de gens, il est tout simplement trop cher de faire des achats durables?

C’est très difficile parce que ça fonctionne dans les deux sens: les entreprises ont une responsabilité, certes, mais le public aussi. Même si on se procure des vêtements chez H&M ou Shein, on peut le faire d’une manière plus responsable — en achetant un morceau qu’on portera souvent et qu’on gardera longtemps, par exemple.

Je pense également qu’il y a d’autres façons de consommer de manière durable; d’ailleurs, le fait de fréquenter les friperies et les bazars est bien mieux vu aujourd’hui qu’il y a 30 ans.

Nous devons simplement changer notre mentalité de consommateur·rice·s et accepter d’avoir quelques vêtements plus chers et de meilleure qualité dans notre garde-robe.

Des élèves dans la première école fondée par KOTN. L’établissement a ouvert ses portes en 2017 dans la communauté d’Arab El Gezira, à Kafr el-Cheikh, en Égypte.

Peux-tu nous parler des autres actions que mène l’entreprise, en plus de veiller à garantir la traçabilité de sa filière d’approvisionnement?

Au début, nous offrions des subventions sous forme d’engrais, et d’autres ressources du genre. Pour les recevoir, les cultivateur·rice·s devaient montrer un document d’identité et signer un registre. La moitié des signatures étaient des empreintes de pouce! C’est ce qui nous a permis de constater que l’analphabétisme était un problème majeur dans cette communauté — et dans plusieurs autres — d’Égypte.

En passant plus de temps là-bas, nous avons aussi observé qu’il y avait beaucoup d’enfants qui se baladaient dans les villages ou dans les fermes au beau milieu de la journée. Nous avons donc fait équipe avec une ONG locale et avons commencé à collecter des fonds pour construire une première école. Il a fallu prélever une fraction des profits réalisés sur chaque vente pendant toute une année pour bâtir cet établissement.

Nous avons aujourd’hui une fondation appelée ABCs Project.

Au lieu de proposer des soldes au Vendredi fou, nous choisissons de consacrer 100 % des profits rĂ©alisĂ©s ce jour-lĂ  Ă  la construction d’écoles. – Mackenzie Yeates

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Jusqu’à présent, nous avons financé la construction de 18 établissements, qui doivent compter au moins 50 % d’élèves féminines. Je pense qu’en contribuant à donner une éducation aux gens, on les aide à réduire par eux-mêmes la pauvreté dans laquelle ils vivent.

Cette entrevue a été éditée et resserrée.

Tayo Bero est une productrice de radio, une journaliste culturelle et une autrice ayant remporté plusieurs prix. On peut la lire dans The Guardian, The Globe and Mail et Refinery29, entre autres, et l’entendre sur les ondes de CBC Radio.

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