Prélever la mémoire avec le gyotaku

Depuis quelques années, Alexis Aubin-Laperrière se consacre au gyotaku, une technique d’impression traditionnelle née au Japon. Dans l’atelier de l’artiste-pêcheur, les poissons reprennent vie sur le washi.

Texte—Marie Charles Pelletier
Photos—Gabriel DeRossi

Pour Alexis Aubin-Laperrière, l’art est un langage sauvage, quelque chose qu’on ne découvre qu’une fois terminé. Une manière d’aller à la rencontre de nos pensées souterraines.

‹‹J’ai toujours aimé le langage; la façon dont la parole se forme, les lapsus et les mots qui se succèdent, comme une attestation du fait que nous sommes toujours un peu à la remorque de l’inconscient››, dit-il.

Sa pratique est une errance intérieure  au fil de laquelle il laisse des marques de son passage, que ce soit par l’écriture, le dessin, la gravure — et, plus récemment, le gyotaku.

Dans chaque trace d’encre, un fragment de mémoire. Quelque chose qu’il a tenté de saisir et de figer dans le temps.

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Imprimer le poisson
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Alexis nait en 1987 à Chicoutimi. Son éveil artistique a lieu dès l’enfance, alors qu’il observe les peintures de paysages dans la maison de son grand-père — des œuvres de Clarence Gagnon et de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, notamment. À 17 ans, il quitte sa région natale pour la métropole, et accomplit une maitrise en beaux-arts à l’Université Concordia.

C’est pendant ses études qu’il a vent du gyotaku, sans toutefois s’y livrer. L’appel se fait entendre plus tard, à l’été 2019, précisément. Après une journée à pêcher le maquereau à Rivière-au-Renard, en Gaspésie, il se tourne vers Alice, son amoureuse, et lui annonce son intention d’imprimer l’une de ses prises.

Sa première tentative est un désastre. ‹‹Mon pauvre maquereau était vraiment très laid, mais la réflexion s’est entamée à ce moment-là››, explique-t-il.

Le gyotaku (魚拓) — gyo pour poisson et taku, pour empreinte — est une pratique qui consiste à faire l’impression d’un spécimen sur du papier ou du tissu, en appliquant méticuleusement de l’encre Sumi sur ses écailles.

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Non toxique, celle-ci est fabriquée à base d’huile végétale et de suie.

À la jonction de l’archive scientifique et de l’artisanat, cette méthode traditionnelle remonte à la première moitié du 19e siècle, au Japon. On l’utilisait alors pour répertorier des espèces de façon précise ou se faire des trophées de pêche, avant de rincer les poissons pour les vendre ou les manger.

Le gyotaku incarne une ancienne forme de taxidermie. Bien qu’elle ait été peaufinée depuis le temps, elle renferme une mine de données sur la vie marine du Japon, permettant le catalogage de sa biodiversité historique.

Sur chaque œuvre, les pêcheur·euse·s inscrivaient les mensurations de la prise, le nom de l’espèce, le lieu et la date de la capture, puis la signaient. Parfois, ils et elles ajoutaient une ode à la mer pour lui témoigner leur profond respect. L’impression d’un corps, dans le détail de chacune de ses écailles, était un hommage rendu à la beauté de la nature.

Pêcheur depuis son jeune âge, Alexis admet d’ailleurs que son rapport à la chair du poisson s’est transformé, tout autant que ses histoires de pêche.

‹‹Je ne regarde probablement plus les poissons comme le commun des mortels. Je me surprends encore à m’émerveiller devant leurs nageoires, leur bouche ou leurs yeux. Ça me donne une nouvelle raison de pêcher.››

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Entre nature et culture avec le gyotaku
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Après un an d’essais et d’erreurs, Alexis a fini par maitriser la pratique du gyotaku — ou, plutôt, par l’interpréter à sa façon. Depuis, il imprime ses prises ou celles des autres; il expose — et fait le guide — aux Jardins de Métis; et il accroit son inventaire d’estampes, qui compte de plus en plus de spécimens.

Dans son atelier de la Petite Italie, à Montréal, les murs sont tapissés d’empreintes de poissons, et les étagères, chargées de pinceaux, de pots d’encre et de rouleaux de papier de grande qualité — le washi, conçu à partir de murier blanc, est en effet reconnu pour sa finesse et sa résilience. L’endroit, pour Alexis, est un lieu transitoire où s’opère la rencontre entre ses deux passions. Entre nature et culture.

 

Il lui arrive aussi, comme lors de son passage à BESIDE Habitat, de faire l’empreinte du poisson directement sur la berge. Le processus demeure toujours très intuitif, peu importe où Alexis se trouve. Le résultat final, lui, repose sur la somme de ses manipulations et la constance de ses gestes.

Car le gyotaku est une ode à la délicatesse, à la précision et à la philosophie de l’instant.

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Alexis commence par nettoyer le poisson de son limon, puis l’assèche. Après l’avoir fixé dans la position désirée — nageoires déployées et bouche ouverte, grâce à des points de couture —, il applique l’encre Sumi dans le sens des écailles. Il appose ensuite la feuille de papier washi sur le spécimen, avant de la frotter vigoureusement, à la main. L’empreinte se dévoile à lui au moment où il soulève le papier. L’estampe s’apparente davantage au fossile tant que l’œil n’est pas peint; c’est à ce moment précis que le poisson reprend vie.

L’encre achève ensuite de sécher, révélant le relief du poisson à travers différentes nuances de noir. Le résultat est fascinant: rarement avons-nous l’occasion d’observer une empreinte aussi palpable, sur laquelle subsistent parfois des fragments d’ADN. Parce que pour prélever une mémoire, il faut nécessairement entrer en contact avec le vivant.

Pour Alexis, chaque gyotaku est une fenêtre sur le monde sous-marin, mais surtout le témoignage improbable d’une rencontre entre un artiste et un poisson, entre l’éphémère et l’indélébile.

Marie Charles Pelletier est conceptrice et rédactrice chez BESIDE Média. Maintenant installée en Colombie-Britannique, elle continue d’écrire l’histoire de gens qui l’inspirent. Elle emploie le reste de son temps à se perdre — en montagne ou dans ses pensées.

 

Gabriel DeRossi, photographe et chef privé établi à Montréal, est un passionné de nature et d’aventure trouvant inspiration dans le mouvement et l’observation de son environnement. Lorsqu’il n’est pas en train de parcourir les montagnes à la course, il fait de sa pratique photographique une quête de découvertes et de rencontres enrichissantes.

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