Les étoffes propres de Lila

À Montréal, l’entrepreneure derrière MontLoup veut réinventer l’industrie du textile.

Texte—Eugénie Emond
Photos—Chloë Ellingson

Sur les ruines d’une industrie du textile autrefois florissante, Lila Rousselet fait émerger, à Montréal, un modèle de proximité. Son entreprise, Montloup, conçoit des textiles écologiques destinés aux designers du coin, dans un secteur qui entretient une sale réputation.

Lila ouvre un tiroir. À l’intérieur, de petits carrés de tissus multicolores bien empilés, arborant chacun une étiquette: coton bio, bambou, interlock, jersey, etc. Les designers pourront, en les touchant, choisir le tissu approprié pour leurs créations. Situé dans l’arrondissement de Saint-Laurent, le bureau n’est pas bien grand; les rouleaux de textile sont exposés sur un pan de mur, et il n’y a pas de fenêtres. «On essaie de ne pas passer trop de temps ici», souligne Lila.

Bien qu’elle aspire à des jours plus lumineux, cet emplacement est stratégique. Juste en dessous se trouve la manufacture Tricots parisiens ltée, établie en 1963, où de vieilles machines circulaires tricotent vaillamment des textiles pour différents usages.

C’est là que sont fabriqués les tissus et les échantillons de Lila. «Beaucoup de gens pensent que c’est vraiment simple, la fabrication du tissu, mais ce n’est pas le cas. Il faut trouver le bon fil qui va avec la bonne machine, et s’assurer que la machine est bien opérée.» Avec le propriétaire de Tricots parisiens, Joseph Leb, elle a bâti un partenariat. «Jo, c’est mon mentor; c’est lui qui m’a tout appris.» Lila est l’une des seules femmes à avoir ses bureaux dans l’usine, mais elle ne s’en laisse pas imposer, malgré sa petite taille. Avec le temps, elle s’est habituée à certains commentaires sur la façon dont elle est coiffée ou habillée. «C’est sûr que ce sont de vieilles mentalités», note-t-elle.

Lila Rousselet, 30 ans, ne connaissait pas grand-chose au tricot industriel lorsqu’elle a installé ses pénates ici. Elle en savait toutefois long sur le design textile et sur la chaine de production, dont elle veut réduire l’empreinte écologique au maximum.

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Élevée dans la petite ville d’Oyonnax — située au cœur du Jura, en France —, elle s’est intéressée à la matière grâce à sa mère et à sa grand-mère, qui lui confectionnaient des vêtements dont elle choisissait les tissus. Après des études à Lyon en design textile, elle a traversé l’océan en 2013 et s’est inscrite à la formation collégiale offerte par le Centre des textiles contemporains de Montréal, où elle enseigne aujourd’hui. «À Lyon, c’était très conceptuel comme formation. Moi, je voulais aussi le côté technique. Je voulais apprendre à tricoter», affirme l’entrepreneure.

Les tissus… et les machines
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Au pied de la Métropolitaine, un vrombissement soutenu émane des tricoteuses industrielles. Des guenilles judicieusement placées sous la porte du bureau empêchent le bruit et la poussière de l’autoroute de se faufiler. À 83 ans, Joseph Leb renvoie l’image surannée du dirigeant: bonne carrure, œil perçant, mots utilisés avec parcimonie. C’est lui qui a soutenu Lila dès les débuts de Montloup, en 2018. Elle volait alors en solo après une première expérience en affaires décevante. Les employés de Joseph lui ont appris à démonter les machines, à remonter le fil.

Car Lila ne s’intéresse pas seulement au tissu; elle s’intéresse aussi à la mécanique. Une curiosité rare chez les designers textiles et un savoir qui se perd, faute de formation.

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De son côté, Joseph a connu les hauts et les bas de l’industrie du textile à Montréal, où il est arrivé dans les années 60, en provenance d’Israël. À l’époque, la confection de vêtements représentait — de loin — la plus grosse industrie manufacturière de la métropole. Et ce sera le cas jusqu’aux années 1990. Aujourd’hui, une grande partie du travail de Tricots parisiens est de produire des textiles industriels «que peu de gens veulent faire», observe Joseph: draps d’hôpital, tissus pour uniformes de prisonnier·ère·s, etc. Le reste consiste à répondre à des client·e·s comme Lila. «On espère qu’elle recevra de plus grosses commandes», souffle-t-il.

Mais faire croitre sa production n’est pas nécessairement dans la mire de Lila Rousselet.

«Il faut mieux produire et moins produire. Même les gros joueurs comme H&M se tournent vers le bio. C’est bien, mais s’ils continuent de produire autant, le bio ne sera pas mieux.»

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Un constat qui ne s’accorde pas avec le modèle actuel. Démonter et remonter une machine pour de petites quantités de tissus est en effet très couteux. Voilà pourquoi Lila a mis sur pied un système de prévente collaborative avec des couleurs de base. «La plupart de mes client·e·s veulent la même chose, alors l’idée, c’est de se mettre ensemble», résume l’entrepreneure.

Repenser l’industrie
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«Lila a toujours un pas d’avance», admire Joseph Leb. Par son modèle d’affaires, mais surtout par son souci obsessif de ne choisir que les matériaux les plus écologiques dans une industrie des plus polluantes. Lila fait des recherches, remet en question les pratiques des fournisseurs, entraine les designers dans ses lubies et ses projets expérimentaux.

Et elle est franche. Alexandre Robin, propriétaire de Mercerie Roger, un atelier de sérigraphie où sont produits des teeshirts, peut en témoigner. «Elle ne te dira pas que la rayonne de bambou [qui implique l’utilisation d’agents chimiques], c’est super, même si elle en vend», illustre-t-il. Depuis un an, il travaille sur une gamme plus écolo, du col sans fibres synthétiques au fil de coton utilisé pour coudre les morceaux, en passant par la teinture la moins toxique possible. «Lila a un intérêt pour des choses — comme le coton — qui poussent déjà colorées, alors c’est sûr qu’elle devient mon amie dans une industrie où on a un vent de face dès qu’on soulève ce genre de questionnements», explique-t-il.

Lila me montre un morceau de tissu confectionné avec du coton pima, en provenance d’Amérique du Sud. Il se révèle étonnamment souple, s’étire bien. «Mais c’est sûr que ce n’est pas la même chose que du spandex», nuance-t-elle. Elle croit que pour arriver à se passer des fibres synthétiques, il faut concevoir les vêtements différemment. Les consommateur·rice·s doivent accepter de se tourner vers des pièces un peu moins ajustées. «On veut la lune, mais il faut faire des concessions.»

L’an dernier, des enjeux de transport liés à la pandémie ont entrainé une pénurie de coton bio, produit en grande partie en Inde. «Mon ambition est que d’ici cinq ans, 100% de ma matière première provienne d’Amérique du Nord. Je crois bien y arriver avant», assure Lila. Celle-ci offre surtout du coton bio en provenance des États-Unis, mais elle souhaite aller plus loin encore:

«J’aimerais visiter les gens avec qui je travaille, avoir une carte de mes fournisseurs, savoir où pousse le coton et qui l’a filé. Je veux savoir si les gens sont bien payés, ça devient primordial.»

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Elle souhaite aussi qu’un jour, le chanvre canadien, transformé en fil, soit disponible à plus grande échelle.

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Dans l’usine, la radio de Nicolas*, syntonisée sur la chaine italienne de la bande AM, arrive à peine à couvrir le bruit des machines. L’employé fait dérouler un rouleau de tissu fraichement tricoté pour en trouver les imperfections — il me pointe une maille qui a lâché et que la machine a laissé passer.

Nicolas a 68 ans. Il travaille chez Tricots parisiens depuis 25 ans. «Ma famille en Italie me presse d’arrêter!» Les journées de 8 à 5 qu’il consacre à cette usine enveloppée d’une fine poussière de coton sont donc comptées. «Jo reste ouvert juste pour nous autres», note-t-il.

Ses collègues et lui ont tous plus de 60 ans. La pénurie de main-d’œuvre fouette le secteur depuis longtemps déjà, mais Lila affiche un optimisme déconcertant. «J’ai confiance en la vie», affirme-t-elle.

Dehors, des moineaux domestiques ont fait un nid qui déborde du béton décrépi de l’édifice. Cette espèce d’oiseaux n’est pas indigène au Québec, mais elle a su s’adapter, trouvant logis et nourriture dans les fissures des parcs industriels. À voir ces moineaux s’affairer, je ne peux m’empêcher de penser à Lila. Elle aussi a fait son nid ici. Dans une industrie en déclin, elle a choisi de trouver son pain.

*Symptôme d’une industrie en manque de main-d’œuvre, Joseph Leb a demandé à ce que le nom de famille de ses employés ne soit pas dévoilé.

Eugénie Emond est journaliste indépendante. Elle collabore avec différents médias, dont Radio-Canada.

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