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Une expédition pour le climat dans l’Extrême-Arctique

Vincent Colliard relate sa traversée de l’une des 20 plus grandes calottes glaciaires de la planète, qu’il a entrepris d’explorer tour à tour pour rendre compte de leur recul.

En 2010, j’ai participé à la première circumnavigation de l’océan Arctique, bouclée avec succès en une seule saison.

La fonte des glaciers avait libéré les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest suffisamment longtemps pour que nous puissions nous y faufiler avec notre trimaran de 31 pi. Nous avons mis 25 jours à traverser le passage du Nord-Ouest; un siècle plus tôt, l’explorateur norvégien Roald Amundsen avait mis trois ans. Je n’oublierai jamais le regard que m’a jeté un ours polaire lorsque nous nous sommes arrêtés à quelques pieds du rivage. La glace avait disparu du détroit de Bellot, privant ce mammifère de son terrain de chasse naturel. Se nourrissait-il désormais d’algues et d’œufs d’oiseaux? J’ai subitement pris conscience d’un fait troublant: si le réchauffement de l’océan ouvrait de nouvelles voies navigables, il perturbait aussi des écosystèmes entiers. Comment pouvions-nous crier victoire alors que le changement climatique était le véritable gagnant?

Des années plus tard, avec mon coéquipier Børge Ousland, j’ai décidé de traverser les 20 plus grandes calottes glaciaires de la planète. Nous voulions mesurer la progression de la fonte des glaciers et sensibiliser le public à leur préservation. Pour l’instant, nous en avons traversé cinq. Nous espérons atteindre notre objectif avant 2030. 

 

Voici le récit inédit de notre dernière expédition, dans la chaine des Chugach, dans le sud de l’Alaska.

Nous sommes le 10 juillet et je suis dans la ville d’Anchorage pour les derniers préparatifs. La traversée prochaine du champ de glace des monts Chugach m’empêche de dormir : une image satellite fournie par Airbus Defence and Space montre une étendue glaciaire étroite, pleine de zones de pression, et un terrain très accidenté. Je me sens anxieux. Lorsque Børge arrive, nous prenons le temps de décortiquer les images et d’adapter notre liste d’équipement à ce qui ressemble davantage à une traversée montagneuse qu’à une expédition de ski. « Allons-y pour 25 jours ! », proposé-je, et Børge approuve.

Le 20 juillet, nous entamons donc notre expédition au niveau de la mer par le glacier de Columbia, dont le recul figure parmi les plus importants au monde. Comme à notre habitude, nous commençons lentement, tirant derrière nous les traineaux qui contiennent tout ce dont nous aurons besoin pour ce voyage de près d’un mois — soit 80 kg de matériel. À peine trois jours plus tard, nos traineaux sont déjà usés par les pierres tranchantes qui jonchent la glace. Nous passons 6 heures à les réparer pour éviter de devoir les porter sur notre dos pendant 22 longues journées.

Lorsque nous arrivons enfin au bout du glacier de Columbia, la neige se met à tomber. Nous parvenons à nouveau à tirer les traineaux. Mais avec tant de poids — sur une pente de 30°, de surcroit —, nos pieds commencent à déraper. Je crie à Børge que je vais mettre mes crampons et passe 15 minutes à les chercher, en vain. Seraient-ils tombés à cause de tous les va-et-vient sur ce terrain accidenté ? Les aurais-je oubliés quelque part ? C’est le deuxième incident en cinq jours.

Je décide d’utiliser mon téléphone satellite pour envoyer un message instantané à Matt Keller, un pilote de brousse expérimenté avec qui j’avais discuté de la logistique du retour avant notre départ. Si nous voulons gravir le Marcus Baker, le sommet le plus haut des Chugach, je vais avoir besoin de ces crampons.

Matt répond le lendemain : « J’ai deux paires de crampons qui iront avec tes chaussures de ski ! » Je suis ravi. Mais nous mesurons vite à quel point leur largage par avion sera difficile à organiser. Nous calculons les coordonnées GPS d’un lieu que nous estimons pouvoir atteindre dans l’après- midi. Le reste dépendra de la météo. Nous skions à toute vitesse à travers la brume, entre les crevasses béantes, pour atteindre le lieu du largage. En direction ouest, nous pénétrons dans une vallée où la neige est couverte d’une algue rose, surnommée « sang des glaciers ». C’est d’une beauté tellement féérique que j’en oublie presque mes crampons !

Je lève les yeux vers le col juste à temps pour voir l’avion disparaitre derrière les montagnes. Mais le bruit du moteur continue de nous parvenir : l’engin va donc probablement revenir. Pour être plus visibles, nous redescendons vers la vallée, où la neige est parfaitement blanche. C’est l’endroit idéal pour un largage. Dans un long silence, je déploie mon manteau rouge vif entre deux bâtons de ski. Enfin, l’avion réapparait dans notre champ de vision. Matt descend en piqué pour larguer nos colis. Arborant un large sourire derrière ses lunettes d’aviateur, il lève le pouce et repart aussitôt. En ouvrant le paquet, nous découvrons qu’il a attaché du saumon fumé et du chocolat aux crampons.

Les quatre jours suivants, nous affrontons des cols difficiles et ralentissons nettement le rythme. Le terrain se fait plus escarpé et rocailleux, nous obligeant à escalader plus souvent en cordée. Avec le poids de nos traineaux, que nous portons maintenant sur les épaules comme des yaks de l’Himalaya, chaque pas devient dangereux.

Mais nous gardons la tête haute. Pour fêter tout le chemin parcouru, Børge me fait une surprise : il sort des guimauves de son sac. Le soir, nous les grillons sur notre miniréchaud tout en évoquant la beauté des montagnes, de leurs glaciers et des nuages suspendus entre les sommets.

À mesure que nous approchons du glacier de Matanuska, nous constatons que les ponts de neige sont de moins en moins solides et que le flanc de montagne qui nous surplombe est suffisamment raide pour être propice aux avalanches. Nous devons nous dépêcher. Børge marche en tête, sondant la glace avec soin, et nous progressons au même rythme, la corde bien tendue entre nous deux. Dans ce genre de situations, la synchronisation est essentielle. Soudain, la glace cède sous les pieds de Børge et il tombe dans une crevasse. Instinctivement, je pivote de 90°, me retiens à l’aide de mes skis, perpendiculaires à la corde, et appuie de tout mon poids dans la direction opposée. Heureusement, la corde est assez tendue pour que Børge puisse se hisser, mais la gravité de la situation ne nous a pas échappé.

Le 17e jour, nous atteignons enfin le bout du glacier de Marcus Baker. Nous sommes à environ deux jours de notre destination, et il nous reste de la nourriture pour un peu plus d’une semaine. Nous décidons de laisser nos traineaux au milieu du glacier et nous préparons nos sacs pour six jours de grimpe. Nous allons tenter de traverser un col qui nous conduira directement au glacier de Knik. De là, nous pourrons monter en skis et établir un camp de base avant d’entreprendre l’ascension du dernier sommet.

Nous suivons les traces laissées par des chèvres de montagne jusqu’au col. En préparant notre montée à travers le glacier, nous nous rendons compte qu’avec nos sacs sur le dos, nous sommes trop lourds pour les ponts de neige. Nous nous résignons donc à les tirer derrière nous comme des traineaux sur la glace. Nous mettons deux jours entiers à atteindre notre camp de base.

Il ne nous reste alors que peu de temps pour nous reposer, car nous devons nous réveiller à trois heures du matin pour l’ascension finale. Lorsque l’alarme sonne, notre anxiété laisse vite place à une excitation confiante. À midi, depuis la cime des Chugach, nous apercevons le sommet du Marcus Baker perçant les nuages et entamons la dernière montée.

Au 21e jour, nous retrouvons nos traineaux et appelons Matt Keller pour préparer notre retour; nous lui demandons de venir nous chercher à 13 km de là. « Bien reçu. Demain, 10 h, si le temps le permet. » C’était sans compter les difficultés que nous allions rencontrer. Nous parcourons 11 km en 16 heures sur un terrain rocailleux plus ou moins recouvert de glace selon les endroits. Je cherche des traces d’orignal ou d’ours pour trouver un sentier plus sûr, avec succès. Celui-ci nous conduit vers le torrent Marcus Baker, que nous devons alors traverser. Les pierres glissantes nous déséquilibrent et nous sommes forcés de ralentir. Nous nous rendons bientôt à l’évidence que nous n’arriverons jamais à l’heure convenue. Nous appelons Matt pour remettre notre rendez-vous.

Le 23e jour, sous une pluie fine, nous atteignons la piste d’atterrissage. À 15 h 30, l’avion argenté de Matt émerge de la brume pour nous ramener à Anchorage. Tant de choses auraient pu mal tourner. Nous mettons quelques minutes à en prendre conscience : nous avons réussi.

 

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Au cours de cette expédition, nous avons recueilli des échantillons de neige et de glace que nous avons confiés à l’Université de l’Alaska à Anchorage pour aider les scientifiques à analyser les propriétés chimiques de l’eau et à comparer les différentes empreintes glaciaires. À l’avenir, j’espère recueillir des échantillons de suie, ces particules noires riches en carbone qui accélèrent la fonte des glaces. Les scientifiques sont capables de dater ce carbone pour en déterminer l’origine — naturelle (lorsqu’il est issu d’un volcan, par exemple) ou anthropique — et apporter de nouvelles preuves de notre impact sur les glaciers. Les calottes glaciaires représentent un terrain de jeu exceptionnel, mais elles reculent à une vitesse alarmante. À force de les parcourir, j’ai saisi toute l’importance de militer pour la préservation des glaciers. Et je le fais à ma manière : en partant à l’aventure. ■

Vincent Colliard au FESTIVAL BESIDE

Conférence "L'aventure avec intention" - 15 juin

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