La forêt : un chantier d’idées

En 2019, un petit groupe s'est réuni dans la forêt des Chalets BESIDE pour y construire une oeuvre architecturale.

Texte et photos—Antonin Boulanger Cartier

C’est en sillonnant à pied le terrain de 1 250 acres des Chalets BESIDE, dans Lanaudière, que leur cofondateur, Jean-Daniel Petit, a imaginé un atelier. Pour lui, le bois est un lieu expérientiel qui se prête naturellement au transfert de connaissances.

L’atelier mettrait l’architecture de l’avant, tout en la démocratisant. Il permettrait la création d’installations ici et là sur le terrain, dont l’ensemble composerait une forêt-musée où les conventions et les lignes droites ne seraient plus de mise.

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Afin de concrétiser cette idée, BESIDE a organisé un premier atelier-pilote en collaboration avec Kim Pariseau, fondatrice d’APPAREIL architecture, une poignée d’intervenant·e·s aux horizons variés et deux récents diplômé·e·s de l’École d’architecture de l’Université Laval, Antonin Boulanger Cartier et Mélodie Guay.

Du 5 au 9 aout 2019, tous et toutes se sont donc réunis au sein de la forêt des Chalets BESIDE, pour réfléchir à la manière dont une œuvre construite peut nous permettre d’expérimenter autrement avec notre environnement naturel. Antonin nous raconte son expérience.

Quatre membrures de bois ont servi de guides pour ériger l’installation. N’ayant aucun rôle structural, elles ont été démontées une fois l’installation terminée.

MI-BOIS, MI-JOUR
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Par une belle fin d’avant-midi estivale, Mélodie et moi sommes arrivés à l’entrée du terrain BESIDE — ou, plus précisément, à la résidence de son ancien propriétaire, Jacques Côté, le guide originel de l’endroit. Un rôle que le sympathique septuagénaire n’a d’ailleurs pas pris à la légère alors qu’il nous ouvrait le chemin jusqu’au camp : à chaque tournant de sentier, il nous racontait une nouvelle anecdote sur ce bout de terre qu’il affectionne tant.

La table était mise, puisque c’est précisément cette relation humain-nature que nous allions tenter d’appréhender les jours suivants, en parcourant ce vaste territoire pour nous imprégner de l’esprit des lieux (ou genius loci ). Depuis les abords rocheux — et chanteurs — du lac Charlevoix, jusqu’au cœur de la cédrière centenaire qui cisèle si merveilleusement la lumière, nous avons marché, observé et discuté en compagnie de Jean-Daniel, de Kim et de Marie Charles, chargée de projet, mais également de l’architecte du paysage et urbaniste François Fortin, de l’artiste Olivia Boudreau et de l’artisan en construction Stéphane Gimbert.

De ces perspectives multiples ont émergé bon nombre d’idées. Alors que l’un d’entre nous a souligné l’importance de se fier à ses cinq sens pour approfondir son rapport au lieu, d’autres ont soulevé la pertinence d’interroger l’effet du temps sur la future œuvre bâtie. Ensemble, nous avons imaginé, esquissé et annoté. Puis, en flânant plus longuement sur les rives du lac Morgan, nous avons décidé que notre concept y prendrait racine.

C’est donc sous une récente trouée du couvert forestier, témoignant de la présence antérieure d’une grande pruche dont aujourd’hui il ne reste que le pied, que nous avons choisi d’assoir notre installation. Dans un assemblage rappelant la méthode traditionnelle de séchage du bois — un clin d’œil au quotidien de Jacques sur son ancienne terre —, nous avons ainsi empilé planches et cales de cette même essence.

Les différents rangs de planches et de cales ont été simplement empilés, puis fixés les uns aux autres.
Tout au long de sa croissance, l’arbre fabrique du bois en captant le gaz carbonique de l’atmosphère. Lorsqu’il meurt et se décompose, ce gaz est libéré naturellement. Utiliser le bois pour construire des structures ou fabriquer des objets usuels est un moyen d’interrompre ce cycle, d’éviter que les efforts de l’arbre soient perdus.
À l’intérieur, deux pièces de bois s’insèrent dans le premier rang de planches de la structure, créant ainsi un banc tout simple.
L’installation mi-bois, mi-jour se dresse vers le ciel en soulignant la récente trouée du couvert forestier.

Lentement mais surement, dans la répétition de nos gestes, l’installation mi-bois, mi-jour  a pris forme — un nom qui fait allusion au rapport intime liant les mondes matériel et immatériel.

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Aujourd’hui, cette construction se tient délicatement à la lisière d’une parcelle de forêt du terrain BESIDE, sans autre fonction que celle de sensibiliser le ou la visiteur·euse à son environnement. En se glissant en son centre, ce dernier courbera inévitablement l’échine; il sentira ainsi l’odeur âcre de la terre humide sous ses pieds, jusqu’à ce qu’il se redresse et porte son regard au ciel, là où les cimes des arbres s’entrelacent. mi-bois, mi-jour  modulera sa façon de regarder la pluie tomber, d’accueillir les rayons du soleil, de sentir le souffle d’une brise printanière et d’écouter le martèlement du grand pic, faisant d’un arbre non loin de là son canevas.

Le dessin est, pour l’architecte, l’artisan·e, et parfois l’artiste, un médium déterminant dans le processus de matérialisation d'une idée. Cette esquisse illustre le rapport au site imaginé de l’installation mi-bois, mi-jour.
À hauteur d’yeux, l’espacement entre les rangs de planches augmente progressivement de façon à libérer le champ visuel de celui ou de celle qui se glissera dans la structure.
Adossée au cap rocheux qui s’élève à quelques pas derrière, l’installation mi-bois, mi-jour suggère une voie vers la brèche qui mène au lac.

Pour l’instant étrangère en ce lieu, l’installation prendra peu à peu ses aises. Au gré du climat et des saisons qui se succèdent, sa matière brute vieillira tranquillement et grisonnera inégalement. Elle s’altèrera pour devenir un écho tangible au temps qui passe, pour l’humain comme pour la nature.

Tout compte fait, le territoire a encore tant à nous apprendre. J’ai d’ailleurs la certitude que c’est dans le rapport intime que nous entretenons avec lui que nous puiserons une poésie nouvelle pour repenser notre manière de bâtir le monde et, donc, de l’habiter.

Diplômé (M. Arch.) de l’Université Laval (Québec), Antonin Boulanger Cartier termine actuellement une seconde maitrise en sciences de l’architecture (M. Sc.) avec le partenariat de recherche Habiter le Nord québécois. Son mémoire porte sur la relation entre habiter un territoire et y bâtir. Travaillant en collaboration avec les Innu·e·s de Uashat mak Mani-Utenam (Côte-Nord), Antonin s’intéresse particulièrement à la valorisation des savoir-faire innus et à l’utilisation de matériaux locaux dans la construction de l’environnement bâti de cette communauté.

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