Signes de vie

En ces temps de distanciation sociale, l’exposition Winter Stations présentée à Toronto nous invite à réfléchir à notre manière de nous réunir autour de l’art et de la nature.

Texte — Aliya Pabani

Je ne savais pas à quoi m’attendre en quittant mon appartement pour visiter une exposition d’art public interactive en pleine pandémie. Toutes les galeries de la ville avaient fermé leurs portes, ce qui faisait de Winter Stations la seule expo accessible. Le thème de cette année était «au-delà des cinq sens», un choix involontairement ironique, car nous étions assiégés par un virus qui nous obligeait à garder nos distances et à ne rien toucher.

Chaque année, Winter Stations offre aux artistes et aux designers l’occasion de transformer les chaises de sauveteurs de la plage Woodbine à Toronto en d’amusantes installations tactiles, qui attirent les curieux pendant les mois les plus froids de l’année. Mais, vu la situation, à quel point pourrais-je interagir avec ces œuvres? Je me demandais si j’aurais à m’engager dans une sorte de valse maladroite avec les autres visiteurs, comme à l’épicerie. Heureusement, à mon arrivée, la plage était presque déserte et j’étais libre de déambuler seule parmi les œuvres. J’ai tenté de suivre le chemin des visiteurs précédents à partir des empreintes laissées sur elles, comme si je reconstituais les artéfacts de leur expérience.

En m’approchant de l’immense armature semi-circulaire composée de grillages recouverts d’un tissu orange vif qui émergeait du sable, j’ai constaté qu’elle ne formait un ensemble cohérent que depuis un seul et unique point de vue.

Non loin de là, on découvrait un cercle couvert de rubans de signalisation jaune canari. Les deux images de Mirage, de Cristina Vega et Pablo Losa Fontangordo, représentent un soleil à la fois couchant et levant. Leurs formes entrelacées se dilatent et se contractent en fonction du mouvement des visiteurs ― une métaphore bien à propos pour évoquer l’impression de ce temps suspendu.

Beach’s Percussion Ensemble du Centennial College semblait, quant à elle, presque nous supplier de la détruire. L’installation était formée d’énormes blocs aux couleurs bonbon, auxquels on avait suspendu des cloches à vache qui s’entrechoquaient chaotiquement dans le vent. Certains blocs étaient pourvus de bâtons et de tambours métalliques tout bosselés à force d’utilisation. Le texte de présentation invitait les visiteurs à taguer la structure, et plusieurs avaient répondu à l’appel. Toutes les surfaces disponibles étaient recouvertes de graffitis, allant d’une minimurale de style pictographique représentant un ours jusqu’aux mots «Don’t worry be happy», gribouillés à la peinture rouge sous un bonhomme sourire. Le caractère anarchique de l’œuvre la rendait engageante, malgré ses allures marginales.

En comparaison, Kaleidoscope of the Senses, de Charlie Sutherland du cabinet d’architecture britannique SUHUHA, avait transformé la plus haute chaise de la plage en un autel nautique minimaliste à l’allure austère. Dressée à angle oblique, une cheminée noire concentrait les effluves d’huiles parfumées répandues dans le sable. Des carillons en métal pendaient du sommet de l’œuvre à l’instar d’une sorte de clocher. En grimpant dans la structure par l’échelle d’origine — non, je ne suis pas montée —, on pouvait s’assoir sur un banc rouge et contempler une partie du lac Ontario.

Un peu comme un cadre Instagram, mais en vrai. L’œuvre semblait vouloir réduire la complexité de l’environnement physique à seulement quelques éléments pour susciter un sentiment de présence au réel; le sentiment d’être seul sur une plage, même bondée.

Lors de ma visite, une des installations était manquante. Noodle Feed, d’iheartblob en Autriche, se voulait une sculpture sinueuse, mobile et souple, fabriquée à partir de toiles à voile remplies de paille. Les gens pouvaient modeler la sculpture et y creuser pour façonner des espaces où s’assoir, s’étendre et jouer, en plus de partager des photos grâce à une application de réalité augmentée. D’après une publication Facebook de Winter Stations, l’installation avait subi des dommages irréversibles en raison de sa «popularité» et son rembourrage avait commencé à se répandre sur la plage, forçant son retrait de l’exposition. Dans les commentaires, une citoyenne déplorait la disparition de l’œuvre, qui lui rappelait une époque où «l’imagination n’était pas freinée par la peur des blessures et des poursuites judiciaires.». Une autre reprochait aux parents d’avoir laissé leurs enfants abimer cette création artistique et de l’avoir utilisée comme un terrain de jeu.

Sur les photos immortalisant les beaux jours de Noodle Feed, on voit des personnes de tous âges, certaines accompagnées de leur chien, installées ici et là sur les surfaces malléables de l’installation. Cette œuvre fait figure de mémorial inattendu aux interactions spontanées entre étrangers, sur lesquelles nous avons fait une croix, du moins pour l’instant.

Aliya Pabani est une artiste et une productrice audio établie à Toronto. Elle a récemment animé le podcast de Canadaland sur les arts et la culture, The Imposter.

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