Une aventure improbable dans sa cour arrière

Après avoir frôlé la mort au large de la côte sud-africaine à cause d’une vague scélérate, Beau Miles a eu envie d’un autre genre d’aventures, de celles qu’il peut entreprendre à proximité de chez lui.

Texte—Mark Mann
Photos—Zemmy Lee

Beau Miles célèbre l’épuisement du corps. Courbattures, irritations, odeurs corporelles, enflures, boitillement, ecchymoses: le populaire youtubeur australien est familier avec chacun des maux qui caractérisent une vie pleine d’aventures. Aujourd’hui âgé de 41 ans, il a passé la majeure partie des 20 dernières années à parcourir le monde sur la terre et sur l’eau, et à raconter ses périples éprouvants à un public de plusieurs millions de personnes.

Mais ce n’est pas à cause de sa ténacité que les gens apprécient autant ses vidéos. Après tout, les ultra-athlètes ne sont plus aussi rares qu’avant. Beau Miles est un homme assurément déterminé, mais il se distingue surtout par sa façon d’aborder les choses. Il est extrêmement enthousiaste, et son attitude positive semble être à l’épreuve de tout inconfort. Il a déjà décrit un mal de dents comme une occasion de découvrir des douleurs insoupçonnées à l’intérieur de sa bouche.

À ses débuts, dans la vingtaine, Beau Miles a suivi le parcours classique de l’aventurier·ère et s’est lancé dans d’interminables excursions: de longues randonnées dans l’Himalaya, des expéditions prolongées en kayak le long de la côte australienne, puis un périple de 2 000 km à bord de ce même type d’embarcation autour de la pointe sud du continent africain en 2007, suivi, en 2011, d’une traversée des Alpes australiennes à la course — un trajet de 650 km —, soit l’équivalent de plus d’un marathon par jour pendant deux semaines consécutives. L’année suivante, il a entrepris un doctorat sur «les essences de l’aventure», dans lequel il relate la traversée en kayak du tristement célèbre détroit de Bass, le bras de mer qui sépare l’Australie continentale de la Tasmanie, une expédition de 400 km qu’il a faite avec deux amis.

Beau Miles incarne parfaitement l’archétype de l’aventurier·ère… sauf qu’il n’aime plus voyager loin de la maison.

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Le livre qu’il vient tout juste de faire paraitre, intitulé The Backyard Adventurer, est une célébration de «cet hymne à la vie que sont les mains calleuses et les pieds endoloris» et au fait qu’il suffit de passer la porte de chez soi pour connaitre ces joies. Il écrit: «Pour ce genre d’aventure, je dois réussir à imaginer des expériences et des évènements significatifs capables de me stimuler, de redéfinir le parcours du héros tel que je le voyais, enfant, et de m’obliger à développer une connaissance intime des lieux du quotidien et à remettre en question ma façon de vivre en société.»

Pour le quarantenaire, ces aventures peuvent prendre toutes sortes de formes: marcher 90 km pour se rendre au travail, parcourir le même trajet, mais en kayak, en passant par les ruisseaux et les canaux encombrés de déchets qui longent la route, dormir dans les hauteurs d’un gommier géant qui se trouve sur sa propriété ou se nourrir exclusivement de fèves en conserve pendant 40 jours consécutifs.

Beau Miles n’associe pas à une circonstance précise la décision qu’il a prise de rechercher l’aventure à proximité de chez lui, mais il décrit comme un moment charnière la fois où il a frôlé la mort pendant son expédition en kayak le long de la côte africaine. «Quand on voit la mort en face, on se dit naturellement que ça ne vaut pas le coup, qu’on ne veut pas mourir et qu’on a encore trop de choses à vivre», m’a-t-il confié pendant une conversation sur Zoom. Il venait tout juste d’aller courir, et son visage était luisant de sueur.

Survivre ou mourir
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Pour son premier voyage véritablement épique, Beau Miles avait prévu de longer en kayak la pointe sud du continent africain, du Mozambique à la Namibie, un périple de quelque 4 000 km qui s’est finalement terminé vis-à-vis du Cap, à la moitié du trajet environ. «On a oublié ce que ça veut dire de se rendre quelque part par nos propres moyens, en n’utilisant que la force du corps pour avancer», raconte-t-il dans le film qu’il a tourné sur son expérience à l’aide d’une caméra montée sur son kayak (à l’intérieur d’un morceau de tuyau d’évacuation d’égout spécialement adapté à cette fin) et d’une autre installée sur ses genoux.

L’aventurier voulait sentir sa force et découvrir chaque jour ce qu’il y avait au-delà de l’horizon. Il existe une certaine beauté que seul·e·s les plus audacieux·ses peuvent contempler, et Beau Miles était prêt à tout pour la découvrir.

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Mais le kayak de mer de longue distance est un passetemps pénible, parfois mortel. La houle océanique l’empêchait souvent de prendre la mer. Le kayakiste a donc passé de longues journées blotti dans une tente sur la plage à attendre que les vagues s’apaisent. C’est pendant l’une de ces accalmies qu’il a appris qu’Andrew McAuley, un compatriote kayakiste, était mort en essayant de rallier la Nouvelle-Zélande depuis l’Australie en traversant la mer de Tasmanie, un périple de quelque 1 600 km.

Beau Miles songeait encore à la mort de McAuley, probablement victime d’une vague scélérate, quand, au jour 62 de l’expédition, la météo a brusquement changé. En regardant par-dessus son épaule, il a vu qu’une énorme vague, d’une puissance «aussi divine qu[’il] puisse imaginer» déferlait sur lui. «Au moment où je dois survivre ou mourir, je suis instantanément, profondément terrifié. La situation devient extraordinairement réelle», écrit-il. La vague a gonflé sous lui, le soulevant dans les airs et atteignant son point le plus haut sous l’embarcation. Le kayakiste est resté quelques instants en équilibre au sommet de la vague, évitant de justesse d’être entrainé au fond par sa force monstrueuse.

Une grosse perte de temps
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L’expérience a incité l’aventurier à redéfinir ses priorités et, dans les 15 années qui ont suivi cet évènement, il a progressivement épousé l’existence rurale qu’il mène aujourd’hui. Il vit avec sa femme, Helen, et leur fille, May, dans une maison de campagne située près de là où il a grandi. Avec le recul, l’aventure dans laquelle il s’est lancé en Afrique lui apparait comme une erreur. Il me raconte alors pourquoi l’expédition a échoué: «Je n’avais aucune autre motivation que celle de passer un max de temps dans un kayak à naviguer sur des eaux qui m’étaient étrangères le long de côtes que je ne connaissais pas.» Le quarantenaire a aujourd’hui moins d’intérêt pour ce genre de chose: «C’est une grosse perte de temps», conclut-il.

Le problème, a-t-il réalisé, c’est que les milliers de kilomètres qu’il a parcourus en mer ne lui permettaient pas nécessairement d’en dégager une bonne histoire, alors que c’est précisément l’objectif qu’il a toujours poursuivi.

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Dès le départ, il a voulu tirer parti de son énergie et de son appétit de vivre, en faire le carburant de cette «machine à raconter des histoires» qu’il voulait être. Mais la formule choisie était trop simple: il croyait que s’il faisait quelque chose suffisamment longtemps, une histoire finirait par émerger.

«Je croyais que se lancer dans une grande aventure était le moyen par excellence de filmer une histoire parce qu’à certains égards, il n’est même pas nécessaire de raconter quelque chose: il faut simplement que le périple soit suffisamment difficile et qu’il dure assez longtemps.» Avec le recul, il ne se lancerait plus dans ce genre d’expédition — pas tout seul du moins. «Il y a un peu trop de complaisance là-dedans.» Il admet cependant qu’il pourrait envisager d’entreprendre un long voyage avec sa famille.

Trouver sa voie
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Le parcours de Beau Miles en tant que documentariste a été fortement influencé par la décision qu’il a prise de privilégier l’aventure chez soi. «Je n’ai pas toujours été un bon conteur, admet-il. Pour être franc, je pense que je commence à peine à apprendre comment faire.»

Beau Miles savait qu’il devrait faire preuve d’imagination pour créer des expéditions et des exploits intéressants à accomplir à proximité de la maison. Et il s’est rendu compte que le meilleur moyen de le faire était de commencer à élaguer. Dans sa forme classique, l’aventure exige en effet «une grande expertise, de solides compétences et des équipements sophistiqués». Le quarantenaire s’est demandé dans quelle mesure on pouvait vivre une aventure sans avoir recours à tout ce bagage.

En 2016, il a tenté pour la première fois de répondre à cette question en entreprenant à pied le trajet de 90 km qui sépare son domicile de l’Université Monash, où il enseignait la pédagogie du plein air. Il s’était donné les règles suivantes: «Partir avec les vêtements que je porte, un chapeau, des chaussures, et rien d’autre, trouver les éléments qui me serviront à fabriquer un abri et obtenir par mes propres moyens toute l’eau et la nourriture dont j’ai besoin, soit en récupérant ce qui me tombe sous la main ou en achetant des denrées avec l’argent que je trouve.» Il a laissé à la maison sa tente, son sac de couchage, sa bouteille d’eau, ses couverts, sa lampe de poche et sa trousse de premiers soins. Et il s’est donné 30 heures pour parcourir les 117 640 pas qu’il avait estimé devoir faire pour atteindre sa destination.

C’est à travers la vidéo qu’il a réalisée de cette randonnée que j’ai découvert Beau Miles. J’ai ensuite regardé d’une traite tous ses autres minidocumentaires (tous tournés et montés par Mitch Drummond, son collaborateur de longue date). J’ai beaucoup aimé aussi la vidéo intitulée A Mile an Hour: Running a Different Kind of Marathon, dans laquelle on le voit courir l’équivalent d’un marathon en 24 séances consécutives réalisées sur une boucle de 1,6 km autour de chez lui. Après chaque séance de course, il accomplit une tâche qu’il veut faire depuis un certain temps déjà. En une seule journée, le youtubeur a planté 40 arbres, fabriqué deux pagaies de canot, réparé une chaise, tondu la pelouse, rapiécé un pantalon. Il s’est aussi rasé la barbe, a accroché quelques cadres au mur, fendu du bois, ramassé des déchets le long de la route, fabriqué une table d’extérieur, fait cuire une miche de pain et cuisiné une soupe pour le repas du soir. Et il avait évidemment couru un marathon, entre autres choses.

Le film A Mile an Hour dégage une énergie contagieuse. On a envie de bondir de sa chaise et de réparer quelque chose. La vidéo a enregistré près de quatre millions de vues et inspiré des dizaines de personnes à courir un marathon à raison de 1,6 km à l’heure et à se filmer en action.

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Beau Miles ne s’est pourtant pas donné pour mission d’inspirer d’autres personnes. «Je ne suis pas bon là-dedans, et je ne sais pas comment faire», dit-il en parlant de la capacité à influencer intentionnellement autrui. Il ne cherche pas non plus à faire des émules. «Ma façon de raconter des histoires est plutôt égoïste, car je ne veux pas parler pour les autres. Je ne dirai jamais: “Voici la meilleure voie à suivre” ou “voilà comment vous pouvez réinventer votre vie ou votre sens de l’aventure”. Chacun·e doit trouver sa voie. Moi, j’ai trouvé la mienne — j’apporte une caméra et j’essaie de raconter une histoire.»

Beau Miles se donne beaucoup de mal pour imaginer des aventures, mais, d’une certaine façon, la partie la plus importante vient toujours plus tard, quand il raconte l’histoire qu’il a imaginée. On essaie en effet toujours d’être à la hauteur de l’aventure, pas seulement au moment où elle se produit, mais longtemps après.

«On doit se donner la possibilité de vivre des expériences qui nous nourriront ensuite pendant le reste de notre existence», dit-il.

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Ce qui rend l’aventure possible, ce n’est pas la distance qu’on est prêt·e à parcourir ou les habiletés athlétiques qu’on possède, mais bien la volonté qu’on a de se lancer et d’essayer. «J’ai la conviction philosophique qu’on avance dans la vie avec la tête pleine d’apriori, explique l’aventurier. Or, il n’est pas si difficile de rompre avec les idées préconçues. Ce qui est difficile, en fait, c’est de prendre la décision de le faire et de se lancer.»

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