Comment festoyer avec ses ancêtres | BESIDE

Comment festoyer avec ses ancĂŞtres

La conservatrice culturelle Gabrielle E. W. Carter fait revivre les habitudes alimentaires traditionnelles du Sud dans sa ferme familiale en Caroline du Nord.

Texte—Tayo Bero
Photo d’ouverture—Shak Oteka
Photos—Nicole Reynolds

Gabrielle E. W. Carter a toujours bien mangé. Sa famille possédait un lopin de terre d’un peu plus d’un hectare à Apex, en Caroline du Nord, avec un immense potager d’où provenaient d’innombrables plats délicieux. De la récolte de patates douces à la confection de vin et de sauces barbecue, sa famille se consacre à la préservation des coutumes culinaires du Sud depuis des générations.

Or, la jeune femme aura dû passer plusieurs années à New York, à étudier la cuisine et à travailler aux côtés de chef·fe·s noir·e·s de renom — comme JJ Johnson, lauréat du prix James Beard —, avant de réaliser que sa propre cour arrière renfermait une mine de connaissances.

«J’ai toujours baigné dans ce milieu, mais je ne m’y étais jamais vraiment attardée avant l’âge adulte, quand j’ai commencé à reconnaitre ce qui se trouvait juste sous mon nez», explique-t-elle lors d’un appel Zoom, par un chaud après-midi d’aout.

Éternelle passionnée de culture culinaire, Gabrielle a lancé en 2015 un journal en ligne, où elle évoquait des moments passés dans le jardin avec son grand-père et son oncle, mais aussi des leçons apprises sur différents sujets, telle la conservation de semences; la place du métayage et du fermage dans l’histoire de sa famille; ainsi que le passé d’esclaves de ses ancêtres. Rapidement, elle a entrepris de publier les récits d’autres personnes, qui lui ont ouvert un univers de savoir sur la vie rurale afro-américaine, dont elle ignorait tout jusque-là.

Ainsi, quelques années plus tard, après avoir approfondi ses recherches, elle a senti le désir de rentrer à Apex. Au jour de l’an 2018, elle a donc loué une fourgonnette, chargé toutes ses affaires et dit adieu à son domicile de Brooklyn, après avoir avisé ses ami·e·s et ses collègues les plus proches.

Gabrielle E. W. Carter et son granp-père, Mayfield Wooard. Photo: D. L. Anderson

«J’ai fait le grand saut parce que la maison m’appelait. Il n’y a aucune autre façon de l’expliquer», assure-t-elle.

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Un beau rituel
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Dès son retour, Gabrielle a entamé son aventure de gardienne du patrimoine culturel, en filmant et en consignant les histoires de sa famille. Elle passait presque toutes ses journées dans la cuisine ou le jardin avec son grand-père et son grand-oncle, où elle apprenait à faire du vin ou à distiller du brandy.

«En plus des connaissances concrètes qu’ils me transmettaient, je recueillais une foule de détails intangibles que je continue activement d’archiver», précise-t-elle.

Quelques jours après son retour, Gabrielle a assisté à son premier abattage de porc, une opération complexe qui s’inscrit dans la riche histoire gastronomique de la Caroline du Nord.

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Traditionnellement, les cochons sont élevés et engraissés dans des fermes locales, puis tués sur place. Ce n’est qu’en observant la mort d’un animal destiné à devenir une source de nourriture que Gabrielle a réellement pris la mesure de notre lien profond — et nécessaire — avec ce que nous mangeons, tout comme de la beauté et de l’étendue des connaissances des agriculteur·rice·s.

«C’était un magnifique rituel, se souvient-elle. Le savoir était transmis des ainé·e·s aux jeunes hommes et femmes qui travaillaient à leurs côtés. Tout le monde avait son rôle à jouer.»

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Communauté et connexion
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Le producteur de porcs en question fournit également de la nourriture pour les soupers que Gabrielle tient périodiquement sur la propriété familiale. Ces repas réunissent des ami·e·s et des membres de la communauté, qui partagent souvenirs, savoirs et anecdotes.

Lors de ces rencontres, Gabrielle demande à chaque convive d’apporter un bien ayant une signification personnelle, comme des photos des grands-parents. Chaque objet est déposé sur l’autel au centre de l’immense table à manger.

«J’ai la nette impression que cette manière de se sentir ancré·e et connecté·e à l’espace donne le ton à la soirée.»

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Bien que la nourriture soit centrale dans ces soupers, les histoires qui y sont partagées le sont plus encore, conférant à ces évènements leur réelle valeur. «C’est un bel échange d’amour ancestral, finalement. C’est véritablement un acte de guérison.»

Au-delà du bonheur de partager des souvenirs, ces récits lèvent le voile sur de nombreux traumatismes. Comme le reste du Sud des États-Unis, la Caroline du Nord possède un passé unique d’esclavage et de racisme, lequel est étroitement lié aux expériences partagées autour de la table.

«En entendant certaines histoires, je me dis parfois: “Oh, là. C’est sinistre”, avoue Gabrielle. Mais ça fait partie de la réalité. À une époque, la sécurité des personnes noires était compromise.»

Une partie des discussions portent donc sur la façon d’aborder ce passé traumatique dans un contexte actuel, ainsi que sur la sécurité et la vie en communauté des collectivités afro-américaines en milieu rural.

Gabrielle a aussi appris à ne pas analyser à l’excès ces épisodes sombres, ce qui permet, selon elle, d’offrir aux convives un environnement où parler librement de leurs expériences les plus pénibles. «Il suffit de dresser la table pour que les idées, les conversations et tout le reste suivent naturellement au fil de la soirée.»

Une culture d’entraide
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Avec son partenaire Derrick Beasley, Gabrielle a cofondé Tall Grass Food Box, une initiative qui aide les fermier·ère·s à rejoindre directement les consommateur·rice·s, grâce à un service de distribution bihebdomadaire de leurs denrées. Gabrielle, Derrick et le troisième cofondateur, Gerald Harris, préparent ainsi des paniers de produits frais — comme des légumes-feuilles, des œufs et des fines herbes — fournis par des producteur·rice·s noir·e·s de la région.

L’initiative a vu le jour en réponse à la pandémie, qui a eu des effets déstabilisateurs sur les agriculteur·rice·s afro-américain·e·s. Elle s’inspire profondément de la culture d’entraide qui prévaut dans les communautés noires, où les membres sont toujours présents les uns pour les autres en période d’incertitude, explique Gabrielle.

«D’habitude, en cas de décès ou de tout autre problème, on se rend chez les personnes éprouvées avec de la nourriture, soutient-elle. Et en arrivant là-bas, on demande comment on peut aider, quels sont les besoins.»

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Le trio ne croyait pas que son service durerait longtemps; ce n’était qu’une solution temporaire pour le plus dur de la crise. Mais l’entreprise a continué à croitre. Elle réunit aujourd’hui plus de 20 fermes, qui vendent leurs denrées au prix de détail à Gabrielle et à ses associés.

HĂ©ritage et protection
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En sautant dans le vide pour renouer avec ses racines, Gabrielle n’aurait jamais cru connaitre un tel succès ni se voir offrir autant de nouvelles possibilités: la réalisation de nombreux courts-métrages indépendants; des apparitions dans des blogues et des magazines culinaires ainsi que dans High on the Hog, la populaire série Netflix — sans compter l’essor de Tall Grass Food Box. Mais à travers ce foisonnement, elle a aussi pris le temps d’apprendre certaines recettes et méthodes de ses ancêtres.

L’une d’entre elles est la sauce barbecue de son arrière-grand-père, qui était pitmaster — les membres de la communauté faisaient appel à lui quand ils voulaient faire rôtir un cochon.

«Ma mère se souvient que mon arrière-grand-père avait amassé une énorme liasse d’argent grâce à son travail. Il y ajoutait régulièrement des billets et la replaçait sous son matelas, raconte-t-elle. Chaque fois que  j’apprends quelque chose de nouveau à son sujet, je suis renversée par son esprit d’entreprise. Mon grand-père a hérité de ce trait et me l’a transmis.»

La fabrication de vin est une autre tradition familiale importante que Gabrielle a ravivée depuis son retour à la maison. De l’agrandissement de la tonnelle de son grand-oncle Herbert, en vue d’y faire grimper des muscadines, au processus complet — récolte du raisin, broyage et transformation du jus en vin au bout de cinq à six mois —, «c’était une expérience intensément puissante et émancipatrice», s’enthousiasme-t-elle.

Le grand-père et l’arrière-grand-père de Gabrielle possédaient également un juke joint — une petite boite de nuit dans une bicoque érigée autrefois à deux pas de la demeure qu’elle habite aujourd’hui avec son partenaire. «Tout le monde dans le quartier connaissait l’endroit, et les gens gardent des souvenirs impérissables des soirées passées là-bas à danser et à s’amuser.»

Elle voit clairement un lien entre l’ancienne boite de nuit de sa famille et les repas qu’elle organise à présent sur la même propriété. «Je suis convaincue que l’on perpétue la même joie de vivre noire, confie-t-elle. Même si notre communauté change très rapidement, c’est chouette d’arriver à recréer une atmosphère où les gens se sentent libres, en sécurité et en phase avec le passé.»

Recueillir ces histoires et ces traditions l’a amenée à penser à l’héritage qu’elle souhaite elle-même transmettre. «Une grande partie de mon travail consiste à réfléchir à ce qui restera plus tard pour mes enfants et mes petits-enfants», dit-elle.

«En grandissant, j’aurais aimé avoir les outils pour comprendre que la culture noire du Sud rural est quelque chose de cool. C’est notre patrimoine.»

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La préservation de cet héritage passe en partie par la protection du territoire où il repose. L’État de la Caroline du Nord a récemment fait l’acquisition d’une portion de la propriété familiale de Gabrielle pour y construire une autoroute, ce qui a mené à l’expropriation de plusieurs de ses proches. La jeune femme a donc l’intention de lever des fonds pour protéger ce qui reste de leur terre, en y ajoutant des arbres, des serres-tunnels et de nouvelles infrastructures. Le tout, dans le but de contrecarrer ce qu’elle voit comme l’effacement de son legs familial.

«Les corps de mes ancêtres reposent littéralement dans ce sol. C’est pourquoi je veux à tout prix préserver cet espace et l’honorer.»

Tayo Bero est une autrice et une réalisatrice de radio primée qui vit à Toronto. Son travail se retrouve dans le Guardian, Refinery29, Chatelaine, le Walrus ainsi que sur les ondes de CBC Radio.

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