Récolter l’espoir

Brandon Rus lutte pour la santé du golfe de Californie en faisant d’une algue invasive une source de revenus durable.

Texte—Charlotte Boates
Photos—Gabriel Flores and Michael Borchard

L’aquarium du monde. C’est ainsi que Jacques Cousteau décrivait le golfe de Californie. Cette vaste étendue d’eau qui sépare la péninsule de la Basse-Californie et le Mexique continental est l’un des écosystèmes marins les plus diversifiés au monde sur le plan biologique. Ses eaux abritent des créatures de grande taille comme les baleines bleues, ses iles fournissent un habitat essentiel aux oiseaux de mer et son littoral est un site de ponte prisé par les tortues marines. Pourtant, comme nombre des plus belles régions fragilisées de la planète, le golfe est aujourd’hui menacé.

Les sargasses, une espèce invasive d’algues, sont l’un des aspects du problème. Elles s’accumulent sur le littoral mexicain, recouvrant les plages et causant des dommages supplémentaires aux écosystèmes déjà touchés par les pratiques de pêche non durables, comme la pêche au chalut et l’utilisation de filets de fond.

Pour faire face à ces problèmes, le biologiste marin Brandon Rus a fondé Conserva Collective, une organisation qui promeut la conservation des océans et qui travaille en collaboration avec les communautés locales pour trouver des sources de revenus durables.

Le biologiste croit que, malgré le tort qu’elles causent, les sargasses pourraient faire partie de la solution. Il cherche comment transformer cette algue en une source de revenus durable qui pourrait même être bénéfique pour l’environnement.

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Le quotidien des communautés qui habitent le long de la côte de la Basse-Californie est grandement lié à l’océan. La pêche est une source importante de revenus, tout comme le tourisme, qui est tributaire de la bonne santé des plages. «Si ça continue comme ça, les communautés de pêcheur·euse·s, dont la survie dépend de ces eaux, ne pourront tout simplement plus assurer leur subsistance», dit Brandon Rus. Quand la santé de l’océan est menacée, les moyens de subsistance de ceux et celles qui en tirent profit le sont aussi.

Au lieu de débarquer et de tenter d’imposer des solutions, le biologiste privilégie une approche stricte axée sur la collaboration. «L’idée, c’est de travailler avec la communauté, avec les personnes qui connaissent le mieux ces terres et ces eaux, de recenser les problèmes ensemble et de déterminer quelles pourraient être les solutions, dit-il. Puis, on met à disposition de ces personnes le plus de ressources possible de façon à leur donner les moyens d’agir.»

Brandon Rus a grandi à proximité de ce même océan, le long du littoral sud-californien. Après ses études, il a vécu dans une famille à Agua Verde, une communauté rurale de pêcheur·euse·s située au nord de La Paz, dans l’État mexicain de la Basse-Californie du Sud. Là, il a été témoin du déclin de la santé de l’océan et de ses effets directs sur la vie des habitant·e·s. La fascination qu’il ressent pour l’écosystème côtier de la péninsule et les gens qui y vivent saute aux yeux. «Baja a quelque chose de spécial, de sacré. J’ai toujours senti que je devais contribuer à préserver cet endroit que j’ai visité si souvent dans ma jeunesse.»

Adopter une mentalité collective
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Conserva Collective travaille sur tout un éventail de projets, mais la mission première de l’organisme est de récolter les quantités records de sargasses qui s’échouent sur les plages et de leur trouver un usage. Ces algues brunes forment de denses enchevêtrements sur les rivages. Elles sont bénéfiques lorsqu’elles sont présentes en petites quantités, car elles permettent la création en pleine mer d’un habitat pour les poissons, les oiseaux, les crevettes et les autres créatures aquatiques. Lorsqu’elles sont trop abondantes, toutefois, les sargasses peuvent étouffer les coraux, perturber la ponte des tortues marines et nuire au tourisme, qui est indispensable à l’économie locale.

Brandon Rus a pris l’habitude de parcourir la côte au nord de La Paz et de récolter patiemment les amas de sargasses qui couvrent le rivage sablonneux.

«C’est une espèce invasive, certes, mais on peut aussi la voir comme une ressource, explique le biologiste. Les algues sont abondantes et elles sont riches en nutriments… Il pourrait y avoir des possibilités intéressantes.»

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Conserva Collective fabrique des savons artisanaux à base de sargasses et utilise l’argent des ventes pour financer des programmes éducatifs et d’autres initiatives environnementales. L’organisme utilise aussi les récoltes d’algues pour collecter des données sur les changements saisonniers qui se produisent à Bahía de La Paz.

Les algues sargasses sont ramassées, rincées, triées et séchées à Agua Verde. Elles sont ensuite combinées avec d’autres ingrédients naturels qui servent à la fabrication des pains de savon à San José del Cabo. Conserva Collective vend ses produits dans les commerces locaux de la Basse-Californie, mais aussi à l’international par l’intermédiaire de la marque de mode durable Industry of All Nations. Cette initiative s’inscrit dans une expérience plus large qui vise à déterminer si l’algue invasive pourrait faire partie de la solution pour peu qu’on la considère comme une ressource et une source de revenus pour les communautés de la côte.

Conserva Collective s’associe également avec des scientifiques locaux pour intégrer l’éducation environnementale aux programmes scolaires de la Basse-Californie du Sud. Dans le cadre de cette initiative, les élèves font des sorties scolaires au centre écologique La Duna, situé au nord de La Paz. Là, on fait la classe en plein air au milieu des dunes et sur la large bande côtière. Les jeunes apprennent ce qu’est la biodiversité et prennent conscience des liens qui existent entre la santé de l’environnement et le bienêtre de la communauté.

Le jeune biologiste sait qu’il y a une limite à ce qu’on peut faire avec des faits scientifiques sur la disparition des espèces ou la dégradation des habitats et que la narration est parfois un outil plus puissant. Il a travaillé aux côtés du réalisateur Gabriel Flores pour raconter l’histoire de la pêcheuse à la ligne et matriarche d’Agua Verde, Doña Emma, et de sa famille. La Canción de la Familia montre le triste sort qui attend les familles des pêcheur·euse·s, qui vivent des ressources océaniques, et qui doivent aujourd’hui composer avec le déclin des populations de poissons et la rareté d’autres sources de revenus. Le film, qui doit paraitre au printemps 2021, permettra de lever des fonds pour soutenir la communauté d’Agua Verde et de financer d’autres projets écologiques.

Brandon Rus est convaincu qu’il faut recourir à des solutions holistiques qui abordent les problèmes environnementaux dans une perspective communautaire. «Il ne s’agit jamais d’un enjeu exclusivement environnemental ou exclusivement communautaire: tout est interrelié», explique-t-il. Il nous faut adopter une «mentalité collective», une façon de penser qui nous oblige à considérer le monde au-delà de nos besoins et de nos croyances personnelles et à nous rappeler que nous faisons tou·te·s partie d’un tout. Nous ne sommes qu’une infime partie, certes, mais chacun·e d’entre nous a un rôle à jouer.

Charlotte Boates est une autrice qui vit à Vancouver. Elle raconte des histoires qui portent sur les liens entre l’humain et son environnement. Ses textes sont parus dans des publications indépendantes comme Tiny Atlas Quarterly, Roam Magazine et HAMAM.

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