Rencontre au sommet

En mettant sur pied un festival d’escalade réservé aux femmes — et en tissant ainsi une vaste communauté de grimpeuses, Shelma Jun a conquis un territoire jusque-là resté inaccessible.

Texte Natalie Rinn Photos François Lebeau

La première fois que j’ai parlé à Shelma Jun, la fondatrice de Flash Foxy — qui désigne tant un réseau d’escaladeuses qu’un festival féminin semi-annuel, en Californie et au Tennessee —, j’ai évoqué le concours de circonstances qui m’avait poussée à l’appeler.

D’abord, une amie commune, adepte d’escalade, m’avait conseillé de couvrir ledit festival. Au même moment, la rédactrice en chef de BESIDE, qui avait repéré Shelma Jun, s’était dit qu’une entrevue avec elle aurait tout à fait sa place dans le magazine. « Drôle de coïncidence, non ? lui ai-je lancé. Deux amies qui ne se connaissent pas m’invitent à communiquer avec toi. » Shelma a acquiescé, mais elle y voyait autre chose qu’un simple hasard : « J’aime que ce soit une histoire pleine de femmes fortes », m’a-t-elle répondu. Elle avait en effet remarqué un détail qui m’avait échappé : une connexion profonde entre des femmes ne s’étant jamais rencontrées, et qui n’existait pas avant qu’elle la nomme. Voilà, en résumé, le superpouvoir de Shelma Jun. Son histoire ne se résume pas à l’escalade, ni aux escaladeuses. Comme notre coïncidence, elle renferme bien plus que ça : une volonté tenace de lutter contre les inégalités et le sexisme. « Le milieu de l’escalade est un microcosme dans lequel on retrouve les mêmes enjeux — de genre, de race, d’orientation sexuelle, de classe sociale — qu’ailleurs, m’explique Shelma quelques jours plus tard. C’est donc un excellent endroit pour démarrer la conversation et tenter de placer la barre plus haut que les autres. »

Bien sûr, cet objectif ne sort pas de nulle part. Flash Foxy tire son origine de l’enfance de Shelma, née dans les années 80 de parents qui adoraient le plein air. « J’ai toujours été athlétique; je passais mon temps dehors, raconte-t-elle. Il y a cette photo de ma grande sœur et de moi, prise en Corée du Sud, juste avant qu’on déménage… Je suis debout à côté d’elle. Mon jean est déchiré tellement j’ai trébuché souvent. Ma sœur, elle, porte une tenue blanche immaculée. Je crois que c’est une photo qui nous représente bien. »

Quand sa famille s’est installée en Californie, en 1987, Shelma a continué de pratiquer des activités de plein air : le surf, le snowboard, le VTT et la natation de compétition. Baccalauréat en économie en poche, elle a travaillé comme conseillère fiscale avant d’obtenir une maitrise en urbanisme à l’Université de Californie à Los Angeles. Curieusement, ce n’est pas au royaume des montagnes majestueuses que Shelma a eu la piqure de l’escalade, mais à New York. Installée en 2011 dans la Grosse Pomme, celle qui bossait désormais pour des associations à but non lucratif souhaitait conserver son mode de vie actif; elle s’est donc mise à chercher, sur internet, une salle d’escalade et un ou une partenaire avec qui pratiquer ce sport. « J’étais vraiment attirée par l’escalade, précise Shelma. C’est un exercice exigeant, qui stimule le corps de différentes manières et qui demande une bonne capacité de résolution de problèmes. » Il est aussi tout à fait adapté à la vie urbaine : bien qu’il se pratique souvent en montagne, on peut en reproduire les conditions à l’intérieur. À l’époque, tous les New-Yorkais passionnés de grimpe pouvaient tenir dans une seule salle — c’était bien avant que ce sport n’atteigne le pic de popularité qu’il connait aujourd’hui. Un réseau s’est donc rapidement formé, mais Shelma a remarqué une absence flagrante : celle des femmes.

Pas que mes partenaires me traitaient mal, mais ça peut devenir vraiment fatigant, voire épuisant, d’être la seule femme, ou la seule personne de couleur, ou la seule femme de couleur, et de n’avoir personne avec qui partager ce sentiment. » En outre, Shelma note la récurrence de menues agressions — conseils non sollicités, regards indésirables ou préjugés voulant qu’une grimpeuse a nécessairement été entrainée par son petit ami. En 2013, elle rencontre une poignée d’escaladeuses qui partagent ce même état d’esprit et tisse des liens étroits avec elles. Ce sont toutes « des femmes fortes, indépendantes, enthousiastes à l’idée de repousser leurs limites sur les voies de grimpe », décrit Shelma. En 2014, elle crée le profil Instagram Flash Foxy en l’honneur de ces pionnières et de leur amitié. Inspirée par son expérience dans le monde associatif, elle se lance ensuite dans l’organisation d’un évènement de plus grande envergure : le festival d’escalade féminin Flash Foxy, dont la première édition a eu lieu à Bishop, il y a deux ans.

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Cet article a été publié dans le numéro 04.

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