Une photographe en zone de feu

En 2020, la photojournaliste Jennifer Osborne s’est rendue en Australie pour documenter les mégafeux de forêt — un projet devenu une mission de vie.

Texte—Mark Mann
Photos—Jennifer Osborne

«L’enfer est vide et tous les démons sont ici.»

Cette réplique tirée de La tempête, pièce de Shakespeare, habite Jennifer Osborne lorsqu’elle se rappelle les fois où elle a pris des zones incendiées en photo.

«C’est la chose la plus terrifiante qu’on puisse imaginer», me dit la photographe de 38 ans au bout du fil.

Au moment où nous nous parlons, elle se trouve justement en Californie pour documenter les feux de forêt. Ce métier-là exige de travailler dans des conditions extrêmes: plonger dans une fumée si épaisse que le ciel s’assombrit, essayer de ne pas respirer de particules dangereuses, prévoir une sortie de secours si les choses tournent mal… Tout cela vient avec une bonne dose d’adrénaline, bien sûr, mais ce que Jennifer ressent surtout est une peur physique viscérale.

L’incendie Mosquito Fire a détruit le village de Michigan Bluff.

«Je sais que mon travail peut être traumatisant, mais je pense que le positif que j’en retire est supérieur.»

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La démarche de Jennifer est nourrie par son propre sentiment d’écoanxiété. Elle espère que ses photos sensibiliseront les gens aux changements climatiques.

«J’essaie de montrer leurs effets secondaires, explique-t-elle. Je suis convaincue que ces images ont un grand pouvoir, et que mon travail sur le terrain peut changer les choses.»

Des pompier·ère·s marchent en rang pour combattre un incendie secondaire causé par le Mosquito Fire.

Un éveil aux feux de forêt en Australie
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Jennifer a commencé à faire de la photographie de feux de forêt en 2020, en Australie.

Cette année-là, les feux ont été sans précédent. Ils ont consumé une superficie de 243 000 kilomètres carrés et ont brulé pendant neuf mois avant d’être pleinement maitrisés. Jennifer a emporté son appareil sur le terrain pour les photographier, tout en prêtant attention aux impacts des incendies sur les animaux sauvages.

Selon un rapport réalisé par le Fonds mondial pour la nature, trois milliards d’entre eux sont morts ou ont été chassés de leur habitat naturel en raison de ces feux de forêt. Les photos de Jennifer prises durant cette période témoignent des efforts colossaux déployés par les bénévoles pour protéger et soigner autant d’animaux que possible.

Si ces incendies l’ont motivée à montrer les effets tangibles des changements climatiques, c’est en 2022 qu’elle a décidé de se consacrer entièrement à la photographie de feux de forêt: «J’ai décidé que c’était tout ce que je voulais faire.»

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Malgré la pression intense liée à son métier, Jennifer se sent à l’aise de travailler dans des environnements à risque élevé. Il faut dire qu’elle a été photographe de guerre — notamment durant le conflit en Ukraine, de 2015 à 2017 — et que l’expérience lui a appris à prendre toutes les précautions nécessaires.

Des pompier·ère·s procèdent à un brulage dirigé pour contenir un feu se dirigeant vers Forest Hill, près de Michigan Bluff, en Californie, en 2022.
Un pompier utilise de l’eau pour réduire la chaleur durant une opération de brulage dirigé, lors de l’incendie du Six Rivers Lightning Complex.

La sécurité par-dessus tout
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L’éducation constitue la meilleure forme de prévention; c’est pourquoi Jennifer a pris l’habitude d’approfondir continuellement ses connaissances et d’améliorer ses compétences afin de mieux appréhender les zones de feu. Avant de photographier les incendies en Australie, elle a suivi un cours de sécurité destiné aux médias et offert par la Country Fire Authority. À l’heure actuelle, elle suit une formation sur les comportements des feux de forêt.

Elle a aussi pu compter sur l’appui de mentors: Nicholas Moir et Tim Walton, deux photojournalistes expérimentés en la matière. Tous deux l’ont aidée à s’adapter à cette nouvelle carrière.

Lorsqu’elle se trouve en zone de feu, Jennifer porte un équipement de protection complet, dont un casque, des lunettes et une combinaison en Nomex — un matériau résistant à la chaleur et aux flammes, utilisé pour les habits de pompier·ère·s.

«Tout ce que je porte est très lourd», affirme la photographe, qui s’entraine deux heures par jour lorsqu’elle ne travaille pas afin de répondre aux exigences physiques de son métier.

Un campement pour les pompier·ère·s durant l’incendie du Six Rivers Lightning Complex, en 2022.

Or, le plus grand danger pour la santé ne vient pas des flammes, mais de la fumée. Si le feu a causé la mort de 34 personnes pendant les incendies en Australie, les victimes de ses émanations toxiques se sont comptées par centaines.

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Lorsque Jennifer porte un masque N95, elle doit le changer plusieurs fois par jour, puisqu’il devient complètement noir. Autrement, elle porte un masque à protection respiratoire P100.

Sur le terrain, la photographe reste toujours près de son véhicule et s’assure qu’il est à portée de vue. Elle évite aussi les endroits qui ne comportent qu’une issue et où les arbres sont trop près de la route, car ils peuvent facilement bloquer la voie en tombant.

Le Mosquito Fire a ravagé le village de Michigan Bluff peu après cette photo. Les flammes atteignaient 300 pieds de haut.

Les autres défis du métier
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Le travail de photographe en zone de feu vient avec ses enjeux propres. La première difficulté: trouver l’incendie.

Jennifer a recours à plusieurs outils numériques pour repérer les feux de forêt et déterminer leur ampleur: la carte en ligne Fire Information for Resource Management System (FIRMS) de la NASA, l’application sans but lucratif Watch Duty et le Système canadien d’information sur les feux de végétation.

Elle utilise également le service de suivi des vols FlightAware pour voir où les compagnies de lutte aérienne contre le feu, comme Coulson Aviation et Erickson Aero Tanker, envoient leurs avions.

Un avion répand des produits ignifuges durant le Mosquito Fire en Californie, en 2022.
Afin d’empêcher le feu d’atteindre des structures et des combustibles inflammables, on a recouvert de produits ignifuges une route et ses environs près de Weed, en Californie.

Une fois l’incendie repéré, Jennifer doit trouver le moyen de se rendre à proximité. Un exercice délicat, explique-t-elle. «En Amérique du Nord, les journalistes n’ont pas le droit d’entrer dans la plupart des zones.»

À moins d’être un·e pompier·ère avec une caméra, la seule façon de se rapprocher d’un feu au Canada est de se trouver dans la zone avant le début de l’incendie. «Il faudrait avoir beaucoup de chance, estime Jennifer, car ce sont des zones reculées.» Les photojournalistes ont parfois accès au brulage dirigé, une stratégie courante pour combattre le feu par le feu. Mais Jennifer n’a pas encore eu cette occasion.

La seule exception est la Californie, où il est possible d’accéder aux zones concernées, même si on ne travaille pas pour les services d’urgence. «Il suffit de se rendre à un barrage routier et de montrer sa carte de presse.» Ainsi, Jennifer passe ses étés là-bas et dort souvent dans sa voiture, puisque la qualité de l’air n’est pas assez bonne pour s’assoupir à l’extérieur, même dans une tente.

Une fois qu’elle entre en zone de feu, elle doit faire face à des défis techniques urgents. La chaleur intense endommage la caméra, ce qui entraine le décollement de l’adhésif. Avec la poussière dans l’air, le changement de lentille constitue une opération délicate.

«Je n’investis pas trop dans mes appareils photo, parce que je sais que mon matériel sera détruit.»

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La question de la proximité des flammes demeure une préoccupation constante, mais elle s’assure de conserver une distance sécuritaire. «Je suis à un kilomètre des flammes actives lorsque je travaille sur le terrain, dit-elle. J’essaie encore d’apprendre à entrer dans des espaces enflammés. Je ne sais pas à quel point je suis à l’aise avec ce genre de choses.»

Elle prend aussi soin de ne pas développer une trop grande tolérance, car il est important de maintenir un rapport sain avec le feu. «Un incendie, c’est un monstre.»

Des pompier·ère·s éteignent des zones en flammes près des lignes de contrôle d’un incendie dans les environs de Weed, en Californie, en 2022.

L’importance de montrer les feux de forêt
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Même si son travail peut sembler «une forme de torture», il est profondément significatif pour Jennifer. «Je suis la messagère d’une catastrophe qui semble s’intensifier», soutient-elle.

«Ça me brise le cœur que le gouvernement canadien ne permette pas aux journalistes d’accéder facilement aux zones de feu. Notre rôle est d’informer le public, mais on nous tient tellement à l’écart qu’on ne peut pas montrer à quoi ressemblent vraiment ces incendies.»

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Or, Jennifer est convaincue que les gens seront plus susceptibles de vouloir lutter contre les changements climatiques s’ils voient les effets catastrophiques des feux de forêt. «J’ai l’impression que les services d’urgence canadiens seraient beaucoup plus efficaces et bénéficieraient de beaucoup plus de soutien et de ressources s’ils montraient au public ce qu’il se passe.»

Mais Jennifer ne se laisse pas abattre par les contraintes. Même si elle photographie les feux de forêt depuis seulement trois ans, ce métier lui «tient à cœur», et elle se sent investie d’une mission.

Mark Mann est rédacteur en chef adjoint chez BESIDE. Auparavant, il a été journaliste indépendant pour des magazines et des journaux. Instagram

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