Le bon vieux remonte-pente à corde

La pente de ski d’Innisfail, en Alberta, n’offre aucune des commodités des grandes stations modernes, mais une joie contagieuse se dégage de ce lieu imprégné de nostalgie.

Texte—Nadine Sander-Green
Photos—Kari Medig

Tim Jackson avait sept ans quand il a commencé à fréquenter la pente de ski locale. Il entame cet hiver sa 60e saison. C’est sur cette colline située à la périphérie de sa ville natale d’Innisfail, en Alberta, qu’il a rencontré son épouse. C’est aussi là qu’il a transmis l’amour du ski à ses enfants et petits-enfants. Aujourd’hui, malgré sa prothèse à la hanche, Tim continue de slalomer sur les pistes bleues. Il passe une grande partie de l’hiver à enseigner aux plus jeunes skieur·euse·s de la ville comment dévaler la pente et la remonter en utilisant le câble de remorquage.

Une pancarte indiquant la direction de l’Innisfail Ski Hill, en Alberta. Fondé en 1956, le centre est situé au pied d’une colline dont le dénivelé est de moins de 70 pieds, et qui surplombe un étang.
Le stationnement boueux de l’Innisfail Ski Hill, située dans la petite ville éponyme des Prairies albertaines.

«C’est la principale difficulté pour les novices. Il faut tenir la corde pendant toute la remontée, ce qui fait qu’on ne peut pas profiter de ce moment pour se reposer. Ça fait travailler le haut du corps, les muscles sont donc sollicités tant pendant la remontée que pendant la descente.»

Les Jackson faisaient partie des quelques familles qui, dans les années 50, ont lancé l’idée d’une pente de ski gérée par des bénévoles. Le père de Tim travaillait beaucoup, et c’est donc sa mère — la grande skieuse de la famille — qui a été la force motrice du projet. Une fois l’emplacement choisi — un versant de colline orienté au nord surplombant un petit lac qui gèle en hiver — toute la communauté s’y est mise pour transformer le terrain. Un entrepreneur local, qui possédait un bulldozer, a défriché le tracé des pistes. Un autre résident a fait don d’un moteur de tracteur alimenté au propane pour actionner le câble de remorquage.

L’arrivée du remonte-pente à corde au sommet de la pente locale d’Innisfail Ski Hill.
Plusieurs parents amènent leurs jeunes en après-midi et reviennent les chercher au coucher du soleil. Un groupe enthousiaste de jeunes fréquente régulièrement cette singulière station, qui compte trois pistes et une boutique de location.

«Du jour au lendemain, on avait des cordes qui descendaient jusqu’en bas de la colline. C’était parti!» raconte Tim. Soixante ans plus tard, une grande partie de l’infrastructure d’origine est encore en place, mais quelques améliorations ont été apportées au fil des ans.

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Le moteur au propane a été remplacé par un moteur électrique et le bâtiment en panneaux de paille compressée, en un nouveau chalet dans lequel les skieur·euse·s peuvent se réchauffer devant un foyer au gaz. On utilise toujours les poulies d’origine du remonte-pente, mais le type de corde a changé à plusieurs reprises. On est passé du chanvre au polypropylène, puis à la corde de nylon tressée à huit brins, qui est la nouveauté de cette saison.

Ce mécanisme archaïque apporte évidemment son lot de frustrations pour les novices. Alors que les enfants de 3 ou 4 ans ont de la difficulté à se cramponner à la corde, ceux·celles qui sont un peu plus âgé·e·s ont le problème inverse: ils·elles l’agrippent trop fermement et, quand la pente devient plus à pic, près du sommet, la force leur manque pour bien s’y tenir.

«C’est un des trucs que je leur enseigne. Il faut tenir la corde aussi mollement que possible quand on est en bas et serrer plus fort à mesure qu’on approche du sommet.»

Un autre truc pour utiliser le remonte-pente à corde? Les gants en cuir ou les gants de travail, qui ont une meilleure adhérence. Il est recommandé de prévoir deux paires pour les changer quand ils sont mouillés.

Deux jeunes skieurs prennent une pause avant de remonter la pente avec le câble de remorquage.
Certain·e·s skieur·euse·s prévoient deux ou trois paires de gants pour la corde de traction de façon à pouvoir les changer quand ils sont mouillés.

Le plaisir simple de la glisse
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Vous n’avez assurément pas besoin de gants de travail pour fréquenter les stations de ski modernes. Elles n’ont pas grand-chose à voir avec celle d’Innisfail, où on a l’impression de revisiter le passé.

Les domaines skiables entourés d’imposantes montagnes et offrant des centaines de pistes, comme celui de Whistler Blackcomb, en Colombie-Britannique, sont tout simplement extraordinaires, mais ils ne sont pas accessibles à beaucoup de monde. Un seul billet de remontée peut couter autant que la facture d’épicerie hebdomadaire d’une famille, et la joie simple de dévaler la montagne sur deux planches étroites est parfois gâchée par le fait de devoir s’entasser à bord de télécabines et de payer trop cher son apéro.

Compte tenu de l’implication bénévole et de ses billets de remontée à dix dollars, le petit centre de ski d’Innisfail constitue un choix judicieux.

Tim Jackson croit que les amateur·rice·s de glisse qui fréquentent la pente d’Innisfail sont plus à l’écoute de la nature et que cela a à voir avec le fait que le centre fonctionne uniquement avec de la neige naturelle. Ici, pas de canons à neige: les bénévoles remplissent de neige un traineau et, à l’aide d’une pelle, en ajoutent là où il en manque.

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Et les skieur·euse·s sont souvent récompensé·e·s: des chevreuils traversent le lac et on a déjà vu des orignaux se reposer dans la forêt qui borde les pistes.

Les parents reconduisent leurs jeunes vers 13 heures et ne reviennent les chercher qu’au coucher du soleil. Ils·elles savent que des bénévoles veilleront sur les enfants et qu’un téléphone public est accessible en cas de pépin.

La pente de ski locale d’Innisfail est gérée et entretenue par des membres de la communauté.
Les jeunes skieur·euse·s portent des gants de travail pour protéger leurs mains des brulures de la corde de traction.

Tim Jackson explique en riant que la station fait office de «service de gardiennage», mais son ton est plein d’entrain. On voit bien qu’il est fier des liens forts qui unissent les membres de sa communauté et de ce qu’elle a réussi à accomplir.

Ce qui caractérise le mieux le centre de ski local d’Innisfail, c’est sans doute la joie pure et enfantine que l’on ressent à dévaler les pistes, qu’on en soit à sa première ou à sa 60e saison. Tim Jackson se souvient avec émotion des journées passées sur le versant de la colline. «On descendait aussi vite qu’on pouvait, on filait sur le lac glacé et on essayait de se rendre le plus loin possible. C’était notre jeu.»

Lors des jours les plus froids, il était possible de traverser le lac au complet en restant en position groupée pendant toute la descente.

Nadine Sander-Green a grandi à Kimberley, en Colombie-Britannique. Dans les 15 dernières années, elle a vécu aux quatre coins du pays, de Victoria à Toronto en passant par Whitehorse. Elle a obtenu une maitrise en beaux-arts à l’Université de Guelph. Elle écrit pour divers médias, dont Outside, le Globe and Mail, Grain, Prairie Fire, carte blanche et Hazlitt. Son premier roman paraitra en 2023 chez House of Anansi. Elle vit à Calgary, en Alberta.

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