Svalbard

Aux frontières de l'Arctique

Text et photos Lise Ulrich

L’archipel norvégien du Svalbard attire les voyageurs téméraires avec ses panoramas majestueux. Cependant, à mesure que s’accélèrent les changements climatiques, la fragilité de cette destination isolée devient de plus en plus évidente.

Glisser en kayak le long d’imposants icebergs sur l’eau bleue des fjords. Faire une promenade en traineau à chiens sous une aurore boréale. Observer une ourse polaire et ses oursons sur la banquise depuis la route qui mène à Pyramiden, village le plus septentrional du monde. Plus une aventure que de simples vacances, la visite de cet archipel est, à n’en pas douter, une expérience inoubliable, même pour les aventuriers les plus aguerris. Situé dans l’océan Arctique entre la Norvège continentale et le pôle Nord, le Svalbard se loge dans les plus hautes latitudes du monde habité, et ses paysages stériles et montagneux donnent un tout nouveau sens à l’expression «nature sauvage». On n’y trouve pas un seul arbre ni arbuste, et les 99 jours de soleil continu en été ne parviennent même pas à y faire pousser un tapis d’herbe. Le paysage se décline en nuances de blanc et de brun, même au beau milieu de juillet. Sans surprise, seuls quatre mammifères terrestres y habitent: l’ours polaire, le renard arctique, une espèce naine de renne blanc et le campagnol d’Ondrias, importé accidentellement par des explorateurs. Malgré tout, les résidents vantent avec poésie la magie naturelle du Svalbard, surtout ses hivers noirs éclairés par les danses colorées des aurores boréales et les promenades en traineau à chiens sur la neige fraiche et craquante. On a l’impression de se trouver dans un monde féérique, comme le Svalbard fictif de Philip Pullman, auteur de la trilogie À la croisée des mondes.

Aussi romantique que cela puisse sembler, le Svalbard n’est pas une destination pour les vacanciers à selfie qui passent d’un lieu à l’autre pour cocher le plus de choses sur leur liste. Pourtant, depuis quelques années, les navires de croisière sont toujours plus nombreux à faire escale au Svalbard pour y débarquer des retraités prêts à assaillir Longyearbyen, principal centre urbain, avec leur appareil photo. Mais c’est en s’éloignant de la civilisation que l’on profite le plus de l’archipel: expéditions en traineau à chiens, randonnées, ski ou voyage d’une semaine en kayak. Pour une dose supplémentaire d’aventure, ajoutez à votre séjour la visite d’une caverne de glace et de chutes gelées ou quelques nuits dans une cabane de trappeur traditionnelle. Mais assurez-vous d’être constamment accompagné d’un guide expérimenté. En raison des quelque 3 600 ours polaires encore présents dans l’archipel (ils sont bien plus nombreux que la maigre population humaine de 1 000 résidents), il est strictement défendu de quitter les quelques agglomérations du Svalbard sans arme à feu: hors des sentiers, vous risquez fort de tomber nez à nez avec l’un des prédateurs les plus féroces de la planète.

L’archipel du Svalbard, dont le nom signifie à peu près « rivages glacés » (en norrois du 12e siècle), a été officiellement découvert en 1596 par le Néerlandais Willem Barentsz, qui a d’abord cru avoir abouti sur la côte est du Groenland. Pendant des siècles, le Svalbard est demeuré une destination populaire en raison de l’impitoyable pêche à la baleine (ce qui a malheureusement causé la disparition du cétacé boréal dans la région) et, à l’issue de différends entre plusieurs pays européens, le contrôle total des iles a été accordé à la Norvège par le traité du Svalbard, en 1920. Malgré tout, la région demeure une zone neutre internationale où viennent travailler des gens de partout dans le monde, notamment de l’industrie de l’extraction charbonnière, controversée et néfaste pour l’environnement, et d’organismes touristiques et scientifiques. S’établir de manière permanente au Svalbard n’est toutefois pas envisageable : il est interdit de donner naissance ou de mourir dans l’archipel en raison du manque de ressources de l’unique et minuscule hôpital de la région. Le pergélisol empêche en outre la décomposition des corps : la mise en terre est impossible dans ces sols gelés.

Comme on peut s’en douter, le Svalbard regorge d’histoires sordides d’explorateurs au destin tragique, comme celle du Suédois S. A. Andrée, qui tenta d’atteindre le pôle Nord en montgolfière depuis l’ile Danskøya en 1897 (son engin s’est écrasé après seulement deux jours de vol, et ses compagnons et lui sont morts des mois plus tard sur la banquise); ou encore le décès mystérieux de 17 chasseurs de phoques norvégiens qui prévoyaient passer l’hiver 1872 dans un nouveau refuge construit dans la région du cap Thordsen. Tout guide digne de ce nom vous racontera avec plaisir ces histoires dans leurs plus menus détails. Mais de nos jours, ce sont davantage les exploits scientifiques qui font jaser. Des chercheurs et des archéologues, par exemple, étudient le fragile environnement arctique, les aurores boréales et les nombreux fossiles de dinosaures que l’on met au jour dans la région. Le Svalbard peut aussi se vanter d’abriter l’inexpugnable Réserve mondiale de semences, vaste entrepôt construit au cœur d’une montagne où l’on garde des semences de partout dans le monde pour les protéger d’une éventuelle catastrophe planétaire.

L’archipel est toutefois grandement affecté par les changements climatiques. Le recul des glaciers et la fonte de la banquise font disparaitre l’habitat de l’ours polaire. Pas moins de 60% du Svalbard est recouver de glaciers, mais ceux-ci reculent à une vitesse alarmante, si bien que l’on qualifie la région de ground zero des changements climatiques. Cette année même, l’observatoire Barrow, en Alaska, a enregistré le printemps arctique le plus hâtif depuis sa création, il y a 73 ans. En janvier 2016, la température moyenne du Svalbard a atteint 3,5 °C, soit un écart effarant de 11,5 degrés par rapport à la normale pour cette région où les jours d’hiver à -25 °C ne sont pas rares. Par conséquent, le tourisme durable, comme le promeut Spitsbergen Travel à Longyearbyen, joue désormais un rôle important dans la sensibilisation à l’empreinte que laissent les humains en Arctique et à la nécessité de prendre des mesures à l’échelle mondiale pour prévenir l’extinction de l’ours polaire et la fonte complète des glaciers. Une seule visite au Svalbard et vous comprendrez immédiatement comment l’Arctique peut vous habiter à tout jamais. La beauté sauvage et vierge du territoire fait naitre un désir presque primal. Un désir de se laisser tirer par des chiens haletants vers un lieu où le temps et la routine n’existent plus. Il faut le dire, le Svalbard n’est pas une destination pour le commun des mortels. Mais les téméraires qui en respecteront la valeur y vivront une expérience profondément marquante.

 

– À faire au Svalbard –

  Traineau à chiens Les sorties en traineau à chiens sont un incontournable du Svalbard, et il est possible d’organiser des randonnées sur de courtes ou de longues distances, certaines combinées à des séjours en camping. Green Dog propose plusieurs randonnées de concert avec Spitsbergen Travel. Visite de Pyramiden Village (fantôme) le plus septentrional du monde, ancienne colonie minière russe prospère, Pyramiden, avec son impressionnante architecture soviétique, est aussi surréelle que fascinante. Accessible par bateau depuis Longyearbyen. Expédition en kayak Rien au monde ne ressemble à une expédition en kayak sur les eaux glacées, le long des icebergs. Pour ceux qui veulent s’immerger dans l’univers du Svalbard, un périple de huit jours en kayak est l’aventure tout indiquée. ___ À noter: La plupart des activités de plein air au Svalbard nécessitent un certain niveau de forme physique, et on attend des campeurs qu’ils fassent le guet pendant la nuit pour repérer les ours polaires. Comment s’y rendre? Vols à partir d’Oslo ou de Tromsø, en Norvège. Lien utile: visitsvalbard.com

Partagez cet article

Cet article a été publié dans le numéro 01.

Infolettre

Pour recevoir les dernières nouvelles et parutions, abonnez-vous à notre infolettre.